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[ Interview avec Nezha Lattaoui, styliste ] Le prix du caftan «tributaire» du coût de la main d’oeuvre


Rédigé par Safaa KSAANI le Lundi 5 Juillet 2021

Bien que l’activité commerciale a relativement repris après l’allègement des mesures restrictives, les clients qui sont en quête de tenues traditionnelles et élégantes se font rares. Voici pourquoi.



[ Interview avec Nezha Lattaoui, styliste ] Le prix du caftan «tributaire» du coût de la main d’oeuvre
- Les Marocains affichent un engouement particulier pour les habits traditionnels qui riment parfaitement avec les aspects religieux et festifs. Cet intérêt manifeste pour les tenues traditionnelles fait le bonheur des stylistes, des tailleurs et des vendeurs de tissus et de produits finis, ainsi que d’autres intervenants dans cette chaîne de production qui peine à se relever de la crise provoquée par la pandémie de la Covid-19. Est-ce toujours le cas ?

- Depuis l’instauration de l’état d’urgence et l’entrée en vigueur du confinement marqué par l’interdiction des rassemblements et la raréfaction d’événements - dont les mariages - où l'on porte les tenues traditionnelles marocaines, les artisans ont connu une crise sans précédent. Certes, l’Etat a mis en place des aides au profit de certaines catégories de la population. Ensuite rien.

L’activité a tardé à reprendre. Par conséquent, environ 70% des artisans se sont trouvés démunis. Certains d’entre eux se sont convertis vers de petits commerces. La situation était extrêmement dure et difficile pour eux. Les stylistes et les couturières qui ont continué à créer des modèles l’ont fait de leurs propres deniers. Il n’y a pas eu de vente ou de commande. On a commencé à donner du travail aux artisans, mais une fois la pièce finie, on la mettait dans notre atelier.

C’était du travail à perte. Maintenant que les mesures se sont allégées, les choses reprennent leur cours, mais au compte-gouttes. Les artisans commencent à voir juste le bout du tunnel et ont un peu plus d’espoir, mais à condition qu’on ne resserre pas la vis.
 
- Les prix des caftans ont connu une flambée ces derniers mois : comment expliquez-vous cela ?

- Effectivement, le prix du caftan a évolué puisque le coût de la main d’oeuvre a augmenté. Certaines couturières veulent que le prix de revient ne soit pas très cher. Elles ont donc recours à la machine, ce qui est dommage puisque le métier d’artisan doit perdurer. C’est en quelque sorte notre devoir. Si tout le monde se dirige vers le fait machine, les artisans qui font la fierté de notre pays vont disparaître. Le prix du caftan a augmenté pour plusieurs raisons.

D’abord parce que c’est un travail fait à la main qui prend beaucoup de temps. De plus, le design du caftan a évolué. On fait entrer d’autres matières. A titre d’exemple, il y a le perlage aux cristaux de Swarovski qui coûte très cher. Automatiquement, la main d’oeuvre devient plus chère et s’aligne sur le coût de la vie, ce qui est normal.

Si on veut un beau travail, il faut bien payer l’artisan pour qu’il ne bâcle pas. Je trouve dommage que certaines stylistes aient recours à la main d’oeuvre étrangère, notamment indienne, pour faire de la broderie et du perlage alors que nous avons des artisans qui font des merveilles.

De plus, ces artisans étrangers font de la broderie à leur manière, qui est plus chargée que la nôtre. Dans ce cas, le prix de revient est beaucoup moins cher. C’est la meilleure façon de tuer le métier de l’artisanat marocain.

- Pour moderniser le caftan marocain, tout est permis ?

- Dans un processus créatif, je ne pense pas qu’on doive se poser des limites, qui ne peuvent être que des freins à la créativité. Le caftan ne fait pas exception. C’est grâce à des stylistes qui ont toujours osé sortir des sentiers battus qu’on peut continuer à faire avancer le caftan marocain.

- A quel point une formation académique est-elle importante pour exercer ce métier dans les règles de l’art ?

- Je ne sais pas si une formation académique est une condition pour réussir dans ce métier. Ma formation scientifique m’a appris la rigueur et la précision. Cela peut être une arme à double tranchant et constitue parfois un frein à ce petit grain de folie nécessaire dans le domaine artistique.

- Racontez-nous une journée type dans votre travail ?

- Dans le domaine de la création et du design de la tenue marocaine, il n’y a pas à proprement parler de journée type. Il y a des périodes où nous sommes extrêmement sollicités, notamment en période de mariage ou avant le mois de Ramadan, et c’est justement à ce moment-là que j’aimerais avoir le don d’ubiquité.

Heureusement, ces périodes sont ponctuées par des moments relativement plus calmes au cours de l’année, où je peux voyager, rechercher des tissus et des sources d’inspiration, nécessaires dans chaque processus créatif. Malheureusement, en cette période de pandémie, où tout l’événement est en stand-by, on regrette ces moments où il fallait courir à droite et à gauche pour honorer ses rendez-vous et son planning.

J’en profite pour avoir une pensée pour les artisans qui ont souffert et qui souffrent encore beaucoup de cette baisse de régime.
 
Recueillis par Safaa KSAANI

“Le caftan est même doué d’une grande plasticité”
L’Oriental Fashion Show est une plateforme qui promeut aussi bien les créateurs marocains que ceux venant d’autres horizons et cultures. C’est grâce à ce type de manifestations que le caftan a pu dépasser les frontières pour exister de par le monde et être apprécié de tous. “Il est plus qu’évident que le caftan s’adapte et évolue au cours du temps. Le caftan est même doué d’une grande plasticité. C’est ce qui fait sa force et explique sa pérennité. Il suffit de voir tout ce que les différents créateurs présentent, aussi bien en haute couture qu’en prêt-à-porter. Les possibilités sont infinies”, nous affirme Nezha Lattaoui.
 
Le savoir-faire des artisans mis à l’honneur à l’OFS
Pendant près de deux heures d’un événement à couper le souffle, le public s’est régalé d’un défilé d’exception plein de couleurs lors de la 37ème édition de l’Oriental Fashion Show (OFS), tenu les 18 et 19 juin dernier. Présente à cette occasion, Nezha Lattaoui n’a pas manqué d’exprimer la joie de vivre au travers de belles couleurs et de matières très nobles et de mettre en exergue le savoir-faire des artisans. “La collection que j’ai présentée à la 37ème édition de l’OFS est surtout un florilège et un concentré du savoir-faire de nos artisans. Qu’il s’agisse de Mâalems Zouak, de brodeuse ou de perleuse, j’ai ajouté ma touche de fantaisie dans la coupe des modèles et aussi des tissus, association de couleurs ou choix de motifs de broderie, j’ai réalisé certains moi-même”, se félicite-t-elle.

Portrait

[ Interview avec Nezha Lattaoui, styliste ] Le prix du caftan «tributaire» du coût de la main d’oeuvre

La styliste qui connaît la juste valeur des artisans locaux
 
La vocation de la styliste Nezha Lattaoui lui est venue progressivement au gré de ses expériences et rencontres.

“J’ai d’abord mené de front ma carrière d’enseignante universitaire et ma passion pour la danse orientale que j’enseigne depuis 18 ans. J’ai créé des ballets et des chorégraphies de danse orientale, dont j’ai également créé les costumes. C’est de là que s’est révélée ma vocation pour la création de caftans, bijoux, robes du soir, avec toujours une touche traditionnelle marocaine”, nous raconte la styliste autodidacte.

Le processus créatif a très tôt fait partie de sa vie. Sa mère était férue de couture et créait aussi ses propres bijoux. “Elle nous a très tôt inculqué le goût du beau et de l’original”, se félicite Nezha Lattaoui. Et d’ajouter que sa mère faisait également venir les artisans qui confectionnaient leurs tenues et trousseaux de mariage à la maison.

Dès lors, elle s’est donc prise au plaisir de concevoir des tenues pour ses proches avant de fonder son propre atelier de caftan en 2014. Pour elle, un bon styliste dans le domaine de la haute couture doit d’abord être passionné, savoir être à l’écoute des clients pour répondre à leurs besoins et attentes, sans oublier le fait d’être créatif. Autre secret, il faut entretenir de bons liens avec les artisans.

”Dans ce métier, nous dépendons du savoir-faire des artisans. Il faut qu’ils sachent à leur tour répondre exactement à nos attentes et nos demandes. J’en profite pour leur rendre un vibrant hommage. C’est grâce à eux qu’on existe, qu’on arrive à créer le beau et que notre patrimoine culturel qu’est le caftan perdure”, tient-elle à souligner.
 
S.K.

  


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