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​L’Iran : Un peuple qui se souvient


Rédigé par Mohamed Lotfi le Mardi 13 Janvier 2026

Imaginez seulement deux secondes. Allons-y pour trois. Chaque fois que les nouvelles évoquent l’Iran, une formule revient avec la régularité d’un refrain fatigué. Ce pays est sous sanctions économiques depuis 1979. Cette information est juste. Elle se veut rappel mais elle désigne implicitement un responsable. Les démocraties occidentales qui s’indignent aujourd’hui de la précarité des conditions de vie des Iraniens sont précisément celles qui asphyxient le pays depuis plus de quarante ans à coups de sanctions économiques et diplomatiques.



Le tableau est presque comique. Les mêmes capitales qui pleurent sur l’inflation à Téhéran, sur la monnaie qui s’effondre, sur les médicaments qui manquent, sont celles qui ont méthodiquement organisé cet étranglement. Le pompier pyromane est une figure classique de la littérature politique. L’Occident, avec à sa tête les États unis, en a fait un art. On allume l’incendie puis on s’indigne des flammes. On fabrique la crise puis on se scandalise de ses conséquences.

Le discours est toujours le même. Il faut faire tomber un régime jugé trop religieux. Ce que l’on lui reproche en réalité, dès sa naissance en 1979, c’est d’avoir placé la souveraineté nationale au centre de son projet politique. Peu importent ses contradictions, ses dérives, ses échecs. Ce qui lui est impardonnable n’est pas tant son autoritarisme que son refus de l’alignement. Dans l’histoire contemporaine, c’est souvent le péché originel. Plus grave encore, l’Iran des mollahs a commis l’erreur suprême de rompre tout lien avec l’entité sioniste et de soutenir sans réserve la cause palestinienne, là où l’Iran du Shah fut le premier pays de la région à nouer des relations diplomatiques avec Israël.

Dans la continuité de cette logique de confrontation, et pour s’assurer d’affaiblir durablement le nouveau régime issu de la révolution de 1979, l’Occident impérialiste a encouragé et soutenu l’Irak dans un conflit armé contre l’Iran. La guerre Iran Irak, déclenchée en 1980 par Saddam Hussein, ne fut ni un accident ni une simple rivalité régionale. Elle s’inscrivait dans une stratégie claire. Contenir, épuiser, voire provoquer l’effondrement d’un régime jugé incontrôlable. Le soutien politique, financier et militaire accordé à Bagdad par les États unis, plusieurs pays européens et certaines monarchies du Golfe en témoigne sans ambiguïté.

Le paradoxe historique est frappant. Deux pays à population majoritairement chiite se retrouvaient plongés dans une guerre totale. Une première dans l’histoire contemporaine du monde musulman. Derrière les discours nationalistes et les calculs géopolitiques, l’objectif était limpide. On pariait sur une chute rapide de l’Iran, affaibli par la révolution, isolé diplomatiquement, encore en pleine recomposition interne. Ce scénario ne s’est jamais produit.

La guerre a duré huit ans. Huit années d’usure, de destructions massives, de centaines de milliers de morts. L’Iran n’est pas tombé. Il s’est replié, endurci, structuré autour d’une culture de résistance et de sacrifice qui marque encore profondément sa vie politique et sociale. L’Irak en revanche, bien que présenté à l’époque comme le rempart contre l’Iran révolutionnaire, est sorti exsangue du conflit. Endetté, militarisé à l’extrême, fragilisé de l’intérieur. Sa chute réelle commence là, bien avant l’invasion américaine de 2003.

Cette guerre, loin d’avoir brisé l’Iran, a renforcé chez les Iraniens la conviction d’être assiégés, trahis et contraints de compter uniquement sur eux-mêmes. Elle a inscrit dans la mémoire collective l’idée que la survie nationale passe par la résistance, quelles qu’en soient les formes ou le coût. Une fois encore, l’histoire a déjoué les calculs à court terme. L’Iran a tenu. Et le souvenir de cette épreuve continue de façonner un peuple qui n’oublie pas.

Prenez encore deux ou trois secondes. Comparez. À quelques centaines de kilomètres de l’Iran se trouve un autre État. Tout aussi religieux. Tout aussi autoritaire. Tout aussi répressif. Dépourvu de toute forme de démocratie élective. L’Arabie saoudite. Là, pas de sanctions massives. Pas de discours quotidiens dans nos médias sur les libertés confisquées. Pas d’embargo moral ou économique. Pourquoi. La réponse est d’une simplicité désarmante. Ce régime-là ne conteste pas l’ordre établi des puissances impérialistes. Il le finance. Il l’achète. Il le sécurise.

L’ironie devient tragique lorsque l’on remonte le fil de l’histoire iranienne. Dès 1906, trois ans après la découverte du pétrole sur son territoire, l’Iran se dote d’une constitution. Un parlement est créé. Des élections ont lieu. À une époque où une grande partie du monde vivait encore sous des monarchies absolues, l’Iran faisait le pari risqué de la représentation politique. Depuis ce moment fondateur, le pays n’a cessé de payer le prix de cette audace. Intrusions étrangères dans la gestion et l’exploitation du pétrole. Pressions impérialistes. Sabotages politiques. Tout a été tenté pour freiner ce cheminement.

Le point de bascule survient en 1953. Le premier ministre Mohammad Mossadegh, démocratiquement élu, décide de nationaliser le pétrole iranien. Le geste est légal. Il est populaire. Il est fatal. Avec l’appui des services américains et britanniques, un coup d’État est organisé. Mossadegh est renversé. Le Shah est rétabli dans l’intégralité de ses pouvoirs. De 1953 à 1979, l’Iran devient une dictature assumée, méthodiquement protégée, armée et financée par les mêmes démocraties occidentales qui aujourd’hui se posent en juges et en donneurs de leçons. Le Shah n’était pas une anomalie du système international. Il en était une pièce maîtresse. Sa police politique traquait, emprisonnait, torturait. Les oppositions étaient écrasées. Les libertés confisquées. La modernisation imposée d’en haut avançait au rythme des intérêts étrangers et non de la société iranienne. Tout cela était connu. Tout cela était toléré. Mieux encore, tout cela était soutenu. Le résultat ne pouvait être que celui que l’histoire a toujours produit dans de telles circonstances. Une colère lente, profonde, enracinée. Une colère qui ne s’exprimait plus par les urnes mais par la rue, par les mosquées, par la mémoire collective. L’explosion finale n’a pas surpris ceux qui regardaient vraiment. Elle n’a surpris que ceux qui refusaient de voir.

La révolution de 1979 n’est donc pas sortie du néant. Elle n’est ni un accident ni une parenthèse exotique dans l’histoire du pays. Elle est la revanche d’une société humiliée, d’un peuple dépossédé de sa souveraineté pendant des décennies. Elle est la réponse brutale à une violence plus ancienne, plus feutrée, plus respectable aux yeux des chancelleries occidentales. Le régime islamique qui en est issu a voulu solder le compte de 1953. Il a voulu refermer une plaie jamais cicatrisée. Il a voulu dire que l’Iran ne serait plus un terrain d’expérimentation pour les puissances étrangères. Quelles que soient les critiques légitimes que l’on puisse lui adresser, une chose demeure certaine. Le moteur profond de ce régime n’est pas seulement idéologique. Il est mémoriel. Et tant que cette mémoire restera vive, le temps de la revanche ne sera pas terminé.

L’Iran est un cas particulier dans l’histoire moderne. On ne soumet pas impunément une civilisation millénaire. On ne réduit pas durablement à l’obéissance un pays qui existait bien avant le pétrole, bien avant les pipelines, bien avant les contrats et les multinationales. La Perse portait déjà une langue, une poésie, une pensée politique et philosophique lorsque certains États aujourd’hui dominants n’étaient encore que des colonies sans voix. Cette profondeur historique façonne un rapport singulier au temps, à l’humiliation, à la résistance. Les sanctions peuvent briser une monnaie. Elles peuvent appauvrir une population. Elles peuvent ralentir un développement. Elles ne vident pas une histoire. Elles n’effacent pas une mémoire collective forgée par des siècles de continuité.

C’est peut-être là que réside le malentendu fondamental entre l’Iran et l’Occident. L’un raisonne en cycles électoraux, en rapports de force immédiats, en sanctions évaluées trimestre après trimestre. L’autre raisonne en décennies, parfois en siècles. L’Occident croit affaiblir un régime. Il réactive une mémoire. Il pense isoler un pouvoir. Il soude un peuple autour d’un récit commun fait de blessures et de résistances. La Perse a connu la défaite militaire face à Alexandre le Grand sans jamais disparaître comme civilisation. L’Empire achéménide est tombé, mais la langue, la culture, les structures sociales et l’identité perse ont survécu à toutes les conquêtes. Elles ont traversé les invasions, les dominations et les effondrements pour ressurgir sous d’autres formes. Face à cette longue histoire, les sanctions actuelles apparaissent pour ce qu’elles sont réellement. Un épisode de plus. Et c’est sans doute cela que l’Occident redoute le plus. Non pas un gouvernement, une idéologie ou un régime, mais un peuple qui se souvient.







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