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Culture

Littérature : Réécrire «L’étranger» d’Albert Camus


Rédigé par Abdallah BENSMAÏN le Mercredi 28 Juillet 2021

Les grands écrivains commencent par réécrire les ainés. Copier, certes, mais surtout s’inscrire dans une logique de dépassement, de colmatage des brèches, oubliées, sciemment ou inconsciemment, ici et là. Ainsi est-il de la réécriture de L’Etranger d’Albert Camus ?



L’instant de Sisyphe - Le bonheur dans l’indifférence.
L’instant de Sisyphe - Le bonheur dans l’indifférence.
Après avoir fermé le livre L’étranger d’Albert Camus, on croit en avoir terminé la lecture. Illusion, car l’histoire de ce livre est une histoire inachevée, un début sans fin et des péripéties qui apportent encore à sa substance, à sa vision du monde, plus précisément.

L’aventure commence avec Albert Camus lui-même et « La mort heureuse », son premier roman où apparait déjà le nom de Meursault et qu’il abandonnera pour justement commencer à rédiger L’étranger. « La mort heureuse » sera publié à titre posthume et déjà on y retrouve une réflexion sur la mort, le bonheur (ou le malheur de l’homme) de l’homme qu’un rien peut faire surgir ou disparaître.

Cette ambivalence est tout entière dans le mythe de Sisyphe dont il fera une de ses oeuvres majeures… Le flottement, malgré l’engagement de faire remonter le rocher, existe. Dans l’exécution de cette punition, l’on ne sait plus si Sisyphe trouve une forme d’accomplissement de soi, en accédant à une sorte d’indifférence salutaire, qui rend le bonheur comme le malheur, indicible et impossible à restituer dans sa totalité, dans sa pureté. Dans cette démarche, l’enjeu pour Sisyphe n’est pas tant de se morfondre sur son sort mais de le constater, de constater son impuissance à en changer le cours pour en accepter le sort, ce sort de l’homme où « il faut imaginer un Sisyphe heureux », apaisé face à l’inéluctable nécessité de remonter le rocher.

Avant Albert Camus, le philosophe japonais Kuki Shūzō avait écrit en 1928, déjà : « Sisyphe devrait être heureux, étant capable de la répétition perpétuelle de l’insatisfaction ». Le bonheur de l’homme sur terre est entier dans cette figure, en somme. La punition divine semble avoir fasciné Albert Camus et son « Prométhée aux enfers », une courte nouvelle dans laquelle il pose la question de la signification de Prométhée pour l’homme, est une autre preuve de cette fascination.

Dans cette punition, il ne s’agit pas de punir pour punir, mais de punir la transgression, l’affront fait aux dieux de l’Olympe dans la mythologie grecque. Dans L’Etranger, Meursault sera puni et condamné à mort pour avoir transgressé la loi divine qui dit « tu ne tueras point », et celle des hommes qui punit le crime, sans utilité pour la société ! La violence est légitime seulement quand elle est divine dans la mythologie et institutionnelle dans les sociétés modernes, celles issues de la Cité, à la dimension politique affirmée.

Dans un sens, avec Sisyphe et Prométhée, Albert Camus a réécrit des pans importants de la mythologie grecque. Avec L’étranger, il a réécrit ce double mythe et son propre roman « La mort heureuse ». La question qui se pose dès lors est : peut-on réécrire L’étranger d’Albert Camus ?

Un mort sans la sépulture du nom

La question a sa réponse dans « Meursault contre enquête » de Kamel Daoud et de « L’étranger contre enquête » de Kamel Abderrahim - une oeuvre inédite - qui réécrit, à la fois, « L’Etranger » d’Albert Camus et « Meursault contre enquête » de Kamel Daoud. Pourquoi Camus ? Abderrahim Kamal répond, dans un échange avec l’auteur de ces lignes : « Camus, par le semblant de simplicité de l’histoire, du lexique, de la composition, et des personnages peut donner l’envie de réécrire afin de rajouter, modifier, approfondir, ou tout simplement imiter un monde et une écriture… L’étranger est, peut-être, le seul roman de Camus qui représente l’Homme dans sa nudité face au monde, face à lui-même, abandonné par le Sens».

Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de pallier les insuffisances supposées de « L’Etranger », de l’humaniser en quelque sorte en donnant un visage à l’arabe (ce mot revient 25 fois dans « L’étranger », rappelle Le Monde !) inondé de soleil, un soleil qui fait disparaître jusqu’aux traits du visage, un nom pour sépulture.

Le visage, c’est l’identité d’une personne : aucune partie du corps n’a la valeur identitaire du visage. Un homme se reconnaît à ses traits, non à ses cheveux, ses épaules, ses bras ou sa corpulence physique. Au-delà des interprétations historiques et de l’engagement politique d’Albert Camus qui ont suscité et suscitent analyses et contre analyses, Kamel Daoud affirme être dans « une interrogation d’homme et non de nationalité. Je n’interroge pas le passé, mais le présent et l’avenir », quand il a réécrit « L’étranger ».

Kamel Daoud fait un parallèle avec l’actualité du monde et l’univers de Meursault, dans un jeu de miroir qui peut renvoyer à l’attitude de Sisyphe qui se complait dans l’absurdité de l’acte de remonter le rocher, sans se révolter ou prendre une pause, sous forme de recul par rapport à ce qui le mue : « Un djihadiste dans le désert tue de la même manière que Meursault a pu tuer : l’un invoque un verset, l’autre l’ennui, mais les deux sont dans l’absurde »… et l’un comme l’autre ne pose pas de question sur la finalité de l’acte à commettre, ni avant ni après.

Meursault dans sa cellule ne réfléchit pas à sa condition de meurtrier mais à sa condition d’homme. C’est en cela qu’il parait serein dans l’attente de l’exécution de sa peine capitale, une sorte d’intermède « heureux » à la Sisyphe, au bas de la montagne, savourant ce moment précis, nullement assombri par la perspective de remonter le rocher.
 
Abdallah BENSMAÏN

  


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