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Jésus de Gaza!


Rédigé par Mohamed Lotfi Laraki le Lundi 18 Décembre 2023

«Si Israël interdit aux musulmans de proclamer l’adhan (L'appel à la prière), alors je le proclamerai depuis le clocher de mon église», Anthony Hanania, Prêtre chrétien du Patriarcat orthodoxe palestinien.



J’avais à peine 10 ans, quand je suis devenu spontanément le lecteur de nouvelles de la famille. En attendant que mon père retrouve la vue, j’ai pris sa place pour lire à haute voix les lettres que le facteur livrait dans notre boîte à surprises. Généralement, c’est dans la cuisine que j’accomplissais cette tâche qui revenait à mon père quelques mois auparavant.  Chaque midi, à mon retour de l’école, j’allais cueillir dans la petite boîte, à l’entrée de notre immeuble, ce que le ciel nous envoyait comme messages!
 
En devenant aveugle mon père m’a ouvert les yeux sur plusieurs réalités. La plus importante se résume dans le fait que je sois l’ainé d’une famille de 7 enfants et par conséquent je devais assumer de grandes responsabilités. Désormais, j’allais devenir les yeux de mon père.  Je devais le conduire dans tous ses déplacements y compris dans ses voyages. Dans ce nouveau contexte, lire son courrier à haute voix était l’activité la plus agréable.  Celle qui m’avait préparé, quelques années plus tard, à monter sur scène!
 
Étant analphabètes, ma mère et ma grand-mère aussi passaient par moi pour prendre des nouvelles de la famille.  Tout l’honneur me revenait d’annoncer solennellement à ma grand-mère la visite prochaine de mon oncle!  Je ressentais le même bonheur quand ma mère apprenait de ma propre voix le rétablissement de son père après un accident de voiture! 
 
À mon père, je n’annonçais pas que des bonnes nouvelles! Dans la boite à surprises, je trouvais des factures, des avis administratifs, des invitations et des convocations de toutes sortes et une fois par mois, des nouvelles de Palestine!  Des nouvelles contenues dans une grande enveloppe!  Je devais allonger le bras pour l’extraire d’un trou juste en haut de la boîte à lettres! 
 
Une fois l’enveloppe entre ses mains, mon père se levait pour passer au salon!  Pour lui, prendre des nouvelles de Palestine, ça ne se fait pas dans une cuisine! Avant de me confier le document contenu dans l’enveloppe, il prenait le temps d’examiner sa taille, son poids, le nombre des feuilles! Je ne l’avais jamais vu examiner un document de la sorte. Il avait entre les mains des nouvelles de la résistance palestinienne, imprimées en noir et blanc dans une sorte de journal fabriqué de toute évidence avec très peu de moyens!  
 
Avant qu’il ne perde l’usage de ses yeux, mon père s’était abonné à cette revue produite par une des branches de l’Organisation de Libération de la Palestine!  Le destin a voulu que c’est par un enfant de 10 ans qu’il allait continuer à prendre des nouvelles de la résistance.  Des nouvelles qu’on ne pouvait apprendre ni à la radio ni à la télévision et qu’il aimait partager plus tard avec ses amis. 
 
En 1970, l’OLP dirigée par Arafat, menait encore ses opérations à partir de la Jordanie. L’expulsion des fedayins (combattants) au Liban par le Roi Hussein, en septembre de la même année, ne tardera pas.  En terminant la lecture de chaque nouvelle, je prenais un malin plaisir d’ajouter « et Arafat te passe ses meilleurs salutations ». Ce à quoi mon père répondait toujours « Que Dieu bénisse Abou Ammar et ses compagnons de lutte ».  Après la lecture, mes questions pleuvaient:
 
Moi: Aaraft a un fils qui s’appelle Ammar?
Mon père: Non, Arafat n’a pas de fils. Il n’est pas marié. Il a épousé la cause palestinienne. Abou Ammar, c’est son nom de guerre.  C’est en hommage à Ammar Ben Yasser un des compagnons du prophète, considéré comme le premier martyr de l’islam.

 
Si j’étais devenu ses yeux, lui, mon père, était devenu mon guide.  Quand je l’accompagnais dans ses voyages, c’est lui qui me guidait dans les rues et ruelles. Avec sa main sur mon coup, il me dirigeait sur le bon chemin.  Et quand je lui lisais les nouvelles de la résistance palestinienne, ce sont ses réponses à mes questions qui m’ont fait voir une réalité dont je n’avais qu’une très vague idée!  Jamais mon père ne m’a répondu « Tu comprendras quand tu seras grand ». À ses yeux, j’étais assez grand pour comprendre qu’un peuple occupé et colonisé par un autre peuple, avait le droit de résister.
 
Mon père portait un intérêt particulier à la résistance palestinienne. Ancien résistant lui-même pour l’indépendance du Maroc, il se sentait très concerné par tous les mouvements de libération! À défaut de donner sa vie à cette belle et noble cause qu’est la libération du territoire marocain de l’occupant français, mon père a donné ses yeux! Arrêté à 17 ans pour motif de distribution de tracts qui appellent à la mobilisation, il a été emprisonné et torturé. Après quatre mois d’incarcération, il en est sorti avec un oeil amoché et une vision fragilisée.  Il en est sorti aussi avec un grand sentiment de fierté d’avoir accomplit ce qu’il considérait comme son devoir de citoyen patriote!
 
Un an après son passage en prison, l’indépendance du Maroc a été proclamée en 1956, mais pour mon père « Aucun pays arabe ne serait complètement libre aussi longtemps que la Palestine n’est pas libre ».  Je ne me rappelle plus à laquelle de mes nombreuses questions mon père répondait par une telle affirmation. J’ai attendu d’avoir un peu plus de 10 ans pour méditer sur son sens profond. 
 
Chose certaine, cette lecture d’une revue de la résistance palestinienne avait suscité chez l’enfant que j’étais une grande curiosité.  Je m’arrêtais à de drôles de détails.  Dans ces articles que je lisais à haute voix, il y avait des noms que je prononçais avec difficulté parce que non arabes, comme celui de Georges Habash. Cela donnait lieu à une discussion avec mon père qui ressemblait à peu près à ceci:
 
C’est qui lui? Pourquoi il porte un nom bizarre? A-t-il un nom de guerre aussi?
Georges Habash est un leader palestinien. Il a fondé le Front Populaire de Libération de la Palestine. Son nom de guerre, Al Hakim, veut dire médecin parce qu’il était effectivement médecin. Il est aussi chrétien, c’est pour ça qu’il s’appelle Georges.
Palestinien et chrétien?
La Palestine c’est la terre des musulmans, des chrétiens et des juifs!
Les juifs aussi?
Il y a très longtemps, les juifs habitaient en Palestine avant les chrétiens et les musulmans, mais la plupart ont quitté la terre sainte il y a 2000 ans! Aujourd’hui, la majorité des palestiniens sont musulmans, mais il y a aussi une minorité chrétienne et juive et plusieurs, comme Georges Habash, luttent aussi pour la libération de la Palestine.  
Il existe des juifs qui se battent contre d’autres juifs?
Le problème n’est pas avec les juifs mais avec le sionisme!

 
Gravé à jamais dans ma mémoire, cette dernière réponse de mon père m’a probablement initié à quelque chose qui ressemble au début d’une conscience politique. À 10 ans, grâce à mon père, j’ai appris à faire la distinction entre juif et sioniste. Il est vrai que le mot « juifs » n’était jamais écrit dans la revue palestinienne. Par contre les mots « Sionistes » et « sionisme » revenaient souvent dans chaque texte.  De ma lecture, je comprenais bien que « sionisme » était synonyme de quelque chose de pas bien! J’ai compris un peu plus tard que la lutte de libération de l’OLP était essentiellement contre une idéologie!  Dans nos discussions futures, mon père se faisait un devoir de ne jamais associer l’idéologie sioniste avec tous les juifs du monde, incluant ceux de mon quartier!
 
En 1970, ça faisait trois ans que nous habitions un quartier de Rabat et nous avions beaucoup de juifs comme voisins. Notre voisine et amie de ma mère, Clara, était juive. Le tailleur et ami de mon père, originaire de Meknès, était juif.  L’école juive était à deux pas de chez-nous.  Il m’arrivait souvent de m’arrêter pour jouer au foot avec ses élèves. Par conséquent, pour approfondir ce début de conscience politique d’un enfant de 10 ans, une question s’imposait
 
Si les juifs habitaient il y a longtemps la Palestine, est-ce que ça fait des juifs de notre quartier des palestiniens..!!?
 
Ma question l'a fait éclaté de rire, mais moi, je ne riais pas. J’attendais une réponse. Ce jour-là, mon père a fait appel à ses talents d’instituteur pour m’expliquer ce qui allait constituer peut-être la première et la plus importante leçon de science politique de ma vie! À l’heure du dîner, alors que ma mère ne cessait de crier pour nous inviter à table, mon père a fait ce qu’il croyait être, dans les circonstances, plus important que de manger, un discours!
 
« Écoute-moi bien. Tout le monde a des origines. Toi par exemple, ton ancêtre était irakien. Est-ce que ça fait de toi un irakien? Non. Est-ce que cela donne le droit à toutes les familles Laraki du Maroc de retourner en Irak et proclamer que ceci est désormais notre terre? Non. Donc, les juifs du Maroc, peu importent leurs origines, ils sont d’abord des marocains, les juifs d’Algérie sont des algériens, les juifs de France sont des français et les juifs de Palestine sont des palestiniens.  De la même façon qu’au Maroc, des juifs marocains ont milité pour l’indépendance du Maroc, en Palestine, des juifs palestiniens militent pour la libération de la Palestine.  Être juif, c’est d’abord appartenir à la religion juive. Tout comme un musulman appartient à la religion musulmane. Mais contrairement aux musulmans et aux chrétiens, depuis 2000 ans, les juifs ont été des minorités dispersées dans des sociétés majoritairement musulmanes ou chrétiennes. Leur statut de minoritaires leur a fait souvent subir la tyrannie des majoritaires.  Et même dans les pays musulmans où ils devaient se sentir normalement plus protégés qu’ailleurs, ils n’ont pas échappé parfois aux abus des majoritaires! Dans certains pays, surtout en Europe, on leur a interdit plusieurs choses, comme posséder des terres. Souvent, ils devaient se déplacer ou fuir pour échapper à la tyrannie des majoritaires. Un moment donné, certains juifs, en avait marre d’être mal traités et discriminés, alors, ils ont inventé le sionisme. C’est un juif d’Europe qui a fondé un mouvement national qui invite les juifs du monde à établir un pays propre aux juifs. Un pays dans lequel aucun juif ne se sentirait un éternel minoritaire.  Pour réaliser le beau rêve sioniste, il suffisait de trouver une terre sans peuple pour un peuple sans terre.  La Palestine qui était, il y a 2000 ans, terre des juifs, a été choisie par des sionistes d’Europe pour établir un nouveau pays, celui qu’on appelle aujourd’hui Israël.  Mais ce pays n’aurait jamais existé si les puissants colonisateurs anglais ne l’avaient pas promis et donné aux sionistes d’Europe. Israël qui devait naître d’une volonté d’émancipation des juifs est devenu à son tour une puissance de colonisation et d’oppression.  Le problème avec le sionisme, c’est qu’il est né aveugle.  Tôt ou tard, il finira par payer le prix de son aveuglement.  Parce qu’on ne répare pas une injustice par une autre injustice! »
 
Dans cette démonstration magistrale que je viens de résumer, mon père m’a transmis des notions politiques, historiques et identitaires sur le conflit qui ravage encore aujourd’hui le moyen-Orient.  J’ai appris avec le temps à mieux les assimiler.  Mais dans ma petite tête, j’avais bien retenu l’idée centrale du sionisme. Pour mettre fin aux injustices et aux pogroms dont ils étaient victimes, certains juifs ont pensé qu’il suffisait d’occuper une terre sans peuple, pour un peuple sans terre!  « Et depuis quand la Palestine était une terre sans peuple? » demandais-je à mon père!
 
Sa réponse était éloquente « Je vais te répondre, mais si on mangeait d’abord ce tajine que ta mère a pris la peine de préparer ? ».
 
Depuis ce jour de 1970,  la discussion avec mon père sur la cause palestinienne s’est poursuivie sur 43 années. Jusqu’à sa mort en 2013, mon père n’a jamais perdu espoir que la Palestine soit reconnue un jour comme pays indépendant.  Néanmoins, sans être un pays reconnu par la société des nations, pour mon père, la société palestinienne se distinguait des autres sociétés arabes par le caractère démocratique de ses institutions. Pour lui, la Palestine, n’est pas une dictature. Il admirait aussi la vitalité de la société civile palestinienne. « Les palestiniens sont les plus instruits et les moins analphabètes de toutes les populations arabes. La Palestine n’est pas encore un pays, mais son peuple est le plus libre, le plus émancipé et le plus digne ».
 
Malgré les accords d’Oslo, de 1993, qui proposent la solution de deux états, mon père est resté fidèle à l’idéale de l’OLP depuis sa fondation en 1964.  Une solution politique qui prend forme dans un seul état laïque et démocratique. Pour lui, la Palestine ne sera pas un pays juif, musulman ou chrétien. Il sera le pays de tous ceux qui habitent sur le sol de la Palestine dans les frontières de 1947, avant la partition et la reconnaissance d’Israël par l’ONU.  
 
En 1989, à Montréal, j’ai rencontré Ilan Halevi, un juif franco-palestinien. Grand intellectuel, anti-sioniste déclaré, membre de l’OLP et ancien collaborateur de Yasser Arafat au sein du Conseil révolutionnaire du Fatah.  Dans toutes ses conférences, il aimait bien répéter « Je suis à 100% juif et à 100% arabe ».  Ses analyses sur la première Intifada font partie d’une série radiophonique que j’ai réalisée à la fin des années 80. Je me rappelle bien avoir confié à ce grand palestinien l’idéale de mon père « Est-il encore possible d’espérer une seule Palestine laïque et démocratique pour tous? ». Sa réponse: « Ton père est idéaliste, mais il n’a pas tord.. Si ça ne tenait qu’à moi, je voterai sans hésiter pour cette solution. Un seul état palestinien dont la constitution n’a aucun caractère religieux, c’est ça qui fait une société plus juste plus égalitaire, plus démocratique.  Pour l’instant, vu les conjonctures géopolitiques de la région, la solution de deux états serait plus réaliste!  Une Palestine pour tous, seul un nouveau Jésus, pourra accomplir un tel rêve »!
 
Quand j’ai confié à mon père la réponse d’Ilan Halevi, il y a plus de 30 ans, il a eu une drôle de réaction « S’il faut attendre un nouveau Jésus pour réaliser un rêve de justice, de paix et de liberté, il devrait d’abord qu’il se convertisse à l’islam. Un Jésus à la fois juif, chrétien et musulman, c’est peut-être le seul moyen pour rassembler des peuples frères qui se comportent en ennemis! »
 
Si le commentaire de mon père contenait un soupçon d’humour, il ne trouve pas moins aujourd’hui toute sa résonance dans le génocide perpétré par l’armée israélienne sur la population de Gaza. S’il était encore vivant aujourd’hui, sans aucun doute, mon père aurait appelé de tous ses voeux, un Jésus pour Gaza!



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