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Iran, mémoire d’un peuple et d’un homme, insoumis


Rédigé par Mohamed Lotfi le Mardi 13 Janvier 2026

L’Iran ne peut être appréhendé comme un simple objet géopolitique balloté par les crises contemporaines. Il est d’abord une civilisation ancienne, dense, profondément enracinée dans l’histoire de l’humanité. La Perse a nourri le monde de sciences, de philosophie et de poésie. Al Khwarizmi a posé les bases de l’algèbre, Avicenne a structuré la pensée médicale et philosophique médiévale, Al Ghazali a marqué durablement la théologie et l’éthique, Omar Khayyam a uni rigueur scientifique et lyrisme poétique. Ces figures ne sont pas des souvenirs figés, elles témoignent d’une culture qui a longtemps pensé le monde avant d’être contrainte de se défendre contre lui.



Cette profondeur historique éclaire aussi la modernité politique iranienne. En 1906, la Révolution constitutionnelle met fin à l’arbitraire absolu et dote le pays d’une constitution et d’un parlement. Cet événement place l’Iran parmi les premiers États non occidentaux à tenter l’expérience d’un ordre politique fondé sur la représentation et la loi. Malgré ses limites, cette rupture marque une aspiration claire à la souveraineté populaire et à la modernité institutionnelle. L’Iran ne découvre donc pas tardivement l’idée de démocratie, il en fait l’expérience très tôt, dans un environnement régional et international hostile.

Les réformes du début du XXe siècle se prolongent sous Reza Chah par une volonté affirmée de sécularisation et de modernisation. En 1935, l’usage du nom Iran est officialisé sur la scène internationale. Peu après, l’État impose des codes vestimentaires laïcs à ses fonctionnaires et interdit le port du voile pour les femmes. Ces mesures traduisent une volonté autoritaire de rompre avec l’ordre traditionnel et religieux, mais elles révèlent aussi la tension permanente entre modernisation imposée d’en haut et société profondément plurielle.

Le véritable basculement intervient au début des années 1950. En 1951, Mohammad Mossadegh devient Premier ministre avec le soutien du parlement et d’une large partie de la population. Juriste rigoureux, figure morale respectée, il incarne une conception rare du pouvoir fondée sur la légalité constitutionnelle, la transparence et la souveraineté nationale. Nationaliste, démocrate, proche d’une sensibilité sociale, il engage la nationalisation du pétrole iranien, jusque-là contrôlé par les intérêts britanniques. Ce geste dépasse la seule question économique. Il affirme le droit d’un peuple à disposer de ses ressources et à rompre avec un système de prédation hérité de l’ère coloniale. Mossadegh devient alors le symbole d’un Iran debout, capable de dire non aux empires sans renoncer à la démocratie. Cette audace provoque une réaction brutale. En 1953, un coup d’État soutenu par les services américains et britanniques renverse son gouvernement. Mossadegh n’est pas envoyé en exil mais placé en résidence surveillée jusqu’à sa mort, réduit au silence mais élevé au rang de conscience nationale. Le Shah Mohammad Reza Pahlavi est réinstallé au cœur du pouvoir et gouverne désormais avec l’appui direct de l’Occident.

Le combat de Mohamed Mossadegh pour la nationalisation entière de l'industrie pétrolière iranienne, avant son élection comme premier ministre et jusqu'à sa démission, est digne d'une fresque cinématographique.

Cet épisode constitue une blessure durable dans la mémoire politique iranienne. Il marque la démonstration que l’indépendance réelle n’est pas tolérée lorsqu’elle contredit les intérêts stratégiques et économiques des grandes puissances. Le régime du Shah, modernisateur en apparence, devient de plus en plus autoritaire et répressif. Il entretient des relations étroites avec les États Unis et reconnaît très tôt l’État d’Israël, faisant de l’Iran le seul pays musulman à établir officiellement de tels liens à cette époque.

La révolution de 1979 naît de ce long ressentiment. Contrairement à une lecture simpliste, elle n’est pas initialement une révolution islamiste. Elle est iranienne, nationale, populaire. Elle rassemble des forces très diverses, religieux, marxistes, libéraux, nationalistes, intellectuels, tous unis par le rejet du Shah et de la tutelle étrangère. Le retour de l’ayatollah Khomeini cristallise cet espoir de rupture. Mais une fois le régime monarchique renversé, la mouvance islamiste s’impose progressivement et élimine ses anciens alliés. La révolution change alors de nature et se transforme en régime théocratique.

La guerre Iran Irak, de 1980 à 1988, achève de refermer le pays sur lui-même. Ce conflit meurtrier, opposant deux peuples majoritairement chiites, s’inscrit dans un contexte régional et international où l’Iran révolutionnaire est perçu comme une menace. Malgré l’isolement, les sanctions et les pressions, l’État iranien survit et consolide sa souveraineté. Cette résistance, qu’on l’approuve ou non, forge une image durable dans le monde musulman. Celle d’un pays qui, après des siècles de domination et d’ingérences, a tenu tête aux puissances étrangères.

Aujourd’hui, face aux contestations internes et aux fractures sociales, l’avenir politique de l’Iran demeure incertain. Mais une constante traverse toute son histoire contemporaine. Chaque fois que l’Iran a tenté de définir seul son destin, il a été confronté à des stratégies de déstabilisation. Dans ce contexte, l’hypothèse d’une reprise des relations diplomatiques avec Israël ne peut être analysée comme un simple choix pragmatique ou diplomatique. Elle porterait une charge symbolique et politique considérable.

Israël demeure, pour une grande partie du monde musulman et postcolonial, le symbole d’un ordre imposé par la force, adossé à des puissances extérieures, au détriment des peuples de la région. Pour l’Iran, renouer avec cet État signifierait rouvrir la porte à une logique de dépendance, d’ingérence et de fragilisation interne. Ce serait rompre avec l’un des rares consensus transversaux de l’histoire iranienne récente, celui de la défense de la souveraineté nationale face aux puissances dominantes.

À la lumière des manifestations violentes qui semblent annoncer l’épuisement d’un régime, une interrogation s’impose avec gravité. La chute éventuelle du pouvoir islamiste profitera t elle réellement aux Iraniens et plus encore aux Iraniennes. On ne peut que formuler ce souhait avec sincérité. Que le peuple iranien recouvre ses libertés individuelles confisquées. Que la violence institutionnelle cesse. Que la police des mœurs ne soit plus un instrument de terreur et de mort pour les femmes. Que l’économie du pays retrouve une vie. Mais à cet espoir légitime se mêle une inquiétude profonde. Celle de voir les puissances impérialistes étrangères réinvestir la scène iranienne sous couvert de soutien ou de transition. L’histoire récente a déjà montré les conséquences de telles intrusions. Elles n’ont jamais libéré durablement les peuples mais ont souvent substitué une domination à une autre.

L’Iran, avec toutes ses contradictions, reste perçu comme un acteur courageux par de nombreux peuples qui ont connu la colonisation et l’humiliation. Préserver cette position implique de ne pas céder sur les symboles qui fondent son indépendance. Dans un Moyen Orient meurtri par un siècle de domination et de fractures imposées, la souveraineté demeure une ligne de résistance, et pour l’Iran, elle passe aussi par la fidélité à l’héritage de Mohammad Mossadegh, celui d’un homme qui a payé de sa liberté le refus de plier devant l’empire.








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