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Iran : Anatomie d’une Guerre - Fragments d’une architecture de contraintes


Rédigé par Jihan El Gaabouri le Mardi 13 Janvier 2026

Il y a des situations internationales où l’essentiel ne se joue pas dans l’événement, mais dans la transformation silencieuse de ce qui l’entoure. Rien n’explose encore, rien n’est officiellement décidé, et pourtant la configuration change. Ce qui se met en place autour de l’Iran depuis plusieurs mois relève moins de la crise que de la préparation. Non pas la préparation d’une frappe au sens calendaire du terme, mais la préparation d’un monde dans lequel une frappe devient une option centrale, pensable, structurante.



On se trompe souvent en cherchant le moment où la décision serait prise. Les grandes confrontations ne commencent pas par un ordre, mais par une réorganisation progressive de l’espace politique, stratégique et narratif. C’est exactement ce qui est en train de se produire. Ce que l’on observe ici n’est pas une crise, mais une reconfiguration du champ stratégique. Il ne s’agit pas de prévoir un événement, mais de décrire une transformation des conditions de possibilité : la manière dont un système international se réorganise pour rendre certaines options non seulement envisageables, mais progressivement rationnelles.


Un centre sous tension

La première transformation est intérieure. Un État sous tension sociale permanente ne devient pas automatiquement une proie, mais il devient plus rigide, plus vulnérable, plus lisible pour ceux qui l’observent. Les protestations, la crise économique, les restrictions massives de l’accès à l’information ne sont pas seulement des symptômes de malaise politique. Ils modifient la nature même du régime dans l’équation stratégique : ils l’obligent à consacrer son énergie à sa propre survie, ils réduisent sa capacité d’initiative extérieure, et surtout ils altèrent sa perception internationale. Un pouvoir qui se crispe sur son intérieur perd toujours une part de sa dissuasion symbolique. Il apparaît moins comme un acteur capable de maîtriser le tempo que comme un système sous contrainte.

Dans l’histoire contemporaine, les grandes opérations coercitives ne visent presque jamais des États au sommet de leur stabilité. Elles visent des États fatigués, fragmentés, sursollicités par leur propre gestion interne. Ce n’est pas la cause de la confrontation, mais c’est l’un de ses facilitateurs les plus constants.


La désarticulation des réseaux

Autour de ce centre fragilisé, une autre dynamique est à l’œuvre : la désarticulation progressive des réseaux qui faisaient la résilience du système iranien. La perte du Venezuela ne relève pas d’un simple réalignement diplomatique. Caracas n’était pas seulement un partenaire énergétique ou un point d’appui logistique ; il faisait partie d’un dispositif plus large de contournement des sanctions, mais aussi d’une coopération sécuritaire et militaire symboliquement importante. Sa neutralisation signifie la disparition d’un relais extrarégional précieux, à la fois économique et stratégique. Ce n’est pas un allié de moins, c’est une capacité de projection et de contournement en moins.

La Syrie occupait une place encore plus structurante. Elle n’était pas un partenaire parmi d’autres, mais un pilier géopolitique de la profondeur iranienne vers le Levant. Le changement de régime ne doit pas être lu comme une simple incertitude de plus dans un Moyen-Orient instable. Il correspond à la rupture d’une infrastructure stratégique : un espace de transit, de permissivité, de continuité territoriale et politique sans lequel toute l’architecture régionale de l’Iran devient plus fragile, plus coûteuse, plus exposée.

Dans le même mouvement, l’affaiblissement progressif de Hezbollah s’inscrit dans une logique moins spectaculaire mais plus décisive : il ne s’agit pas de détruire un acteur, mais de réduire sa valeur stratégique immédiate, de limiter sa capacité à ouvrir un front autonome, de sécuriser ce qui, dans toute hypothèse d’escalade majeure, constituerait l’arrière le plus sensible d’Israël. Le Liban, de ce point de vue, n’annonce pas une guerre contre l’Iran. Il en réduit les risques collatéraux.


La compression de la profondeur stratégique

À cette désorganisation des nœuds s’ajoute un phénomène plus structurel : la contraction de la profondeur stratégique iranienne. Pendant des années, Téhéran a construit une géographie politique qui lui permettait de diluer les chocs, de déplacer les lignes de friction, de répondre indirectement plutôt que frontalement. La recomposition syrienne, la normalisation contrainte de l’espace irakien, la surveillance accrue des axes régionaux produisent un effet cumulatif : l’espace se resserre.

Or la profondeur stratégique n’est pas une question de kilomètres. C’est une question de temps, d’options, de marges. Lorsqu’elle disparaît, les réponses intermédiaires se raréfient. La dissuasion devient plus rigide, les crises plus binaires, les escalades plus difficiles à contrôler. Un État dans cette situation n’est pas nécessairement plus faible. Il est plus exposé, et surtout plus prévisible dans ses contraintes. Ces dynamiques ne rendent pas la guerre inévitable. Elles rendent surtout de plus en plus rares les options intermédiaires, les sorties de crise sans rupture, les stratégies de contournement. Ce qui se referme ici, ce n’est pas un calendrier, c’est un éventail de possibles.


Le verrouillage des proxies : Désarmer sans combattre

Les proxies, dans ce contexte, ne sont plus des instruments de liberté stratégique, mais des variables à verrouiller. En Irak, al-Hashd al-Shaabi, structure parapublique qui agrège plusieurs factions proches de l’écosystème iranien, fait l’objet d’une pression constante pour être intégré, discipliné, normalisé. Des groupes comme Kataib Hezbollah, Asaïb Ahl al-Haq ou l’organisation Badr ne sont pas éliminés ; ils sont contenus, privés d’autonomie stratégique réelle. Cela réduit la capacité de Téhéran à activer une riposte indirecte graduée et déniable.

Au Yémen, le cadre a évolué. Le conflit tend de plus en plus à se recomposer autour des rivalités entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Cette régionalisation ne fait pas disparaître la question houthie, mais elle transforme le théâtre yéménite en espace de restructuration des équilibres régionaux et de contrôle des routes maritimes. Là encore, l’enjeu n’est pas tant la victoire que la gestion des coûts stratégiques. À mesure que ces instruments perdent leur autonomie stratégique, ce n’est pas seulement la capacité de nuisance indirecte de l’Iran qui diminue, c’est sa capacité à moduler, temporiser et graduer les crises qui s’érode.


La discipline des flux : Contrôler les routes

Dans ce paysage, la coercition ne passe plus seulement par la menace militaire classique. Elle passe aussi par la disciplinarisation des flux. Les saisies de navires, la surveillance des pavillons, la juridicisation des interdictions maritimes signalent un élargissement de la panoplie coercitive. Il ne s’agit plus seulement de frapper des cibles, mais d’asphyxier des circuits de résilience. Et le message ne s’adresse pas qu’à l’Iran ou au Venezuela. Il s’adresse aussi aux acteurs tiers, y compris aux grandes puissances économiques : les zones grises logistiques et juridiques deviennent de moins en moins tolérables.


La préparation du champ narratif : Préparer les esprits

Rien de tout cela ne serait possible sans une préparation du champ narratif. Les grandes opérations ne se rendent pas acceptables par la force seule. Elles le deviennent par un travail patient sur les représentations. Le discours politique américain, bien au-delà d’une seule figure, installe progressivement l’idée d’un Iran à la fois instable, illégitime et structurellement problématique pour l’ordre régional. En parallèle, un écosystème informationnel transnational, médias, réseaux sociaux, figures iraniennes en exil, campagnes numériques, maintient une pression constante sur la perception du régime et de sa soutenabilité.

Il ne s’agit pas d’une orchestration unique. Il s’agit d’une convergence de récits dans laquelle l’option coercitive cesse d’apparaître comme extrême pour devenir discutable, puis défendable, puis presque logique. Dans les grandes séquences historiques, ce travail narratif n’est jamais un simple accompagnement. Il est une condition opérationnelle de la contrainte. Ce n’est pas l’adhésion qui est recherchée, mais la disparition progressive du caractère impensable de certaines options.


Changer de cible : Du programme au système

C’est ici que la nature du scénario change. Nous ne sommes plus dans la logique des années 2010, centrée sur la neutralisation d’une capacité spécifique, le programme nucléaire. Nous entrons dans une logique différente : celle d’une frappe de système, visant non pas un outil, mais un centre de gravité politique.

Personne ne peut donner de date. Mais il faut regarder les choses avec lucidité : lorsque les réseaux sont amputés, la profondeur comprimée, les relais verrouillés, les circuits asphyxiés, le récit préparé et l’intérieur fragilisé, on ne parle plus d’une hypothèse abstraite. On parle d’une option stratégique en train de se structurer. Le basculement décisif n’est pas qu’une frappe devienne possible. Il est qu’elle devienne, dans certains cercles stratégiques, pensable, discutable, et parfois même rationnelle. Nous ne sommes pas dans la logique de l’événement, mais dans celle de la transformation d’un environnement stratégique.

Aujourd’hui, l’Iran n’est pas seulement sous pression. Il est, progressivement, rendu attaquable.








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