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Culture

Interview avec Asmae El Moudir : « Cette première Etoile pour le Maroc n’est que l’avant-goût »


Rédigé par Yassine Elalami le Lundi 4 Décembre 2023

Après 35 festivals internationaux, le film de la réalisatrice marocaine Asmae El Moudir, intitulé : « La Mère de tous les mensonges », fait enfin escale à Marrakech, lors de la 20ème édition du Festival International du Film et remporte l'Étoile d'Or, une première pour le Maroc. Interview avec la réalisatrice pleine d’amour pour l’Histoire de son pays.



  • Après 35 festivals internationaux, votre film arrive à Marrakech et décroche l’Étoile d’Or. Quel est le sentiment qui vous anime ?

Je suis vraiment très contente. C’est la première Étoile pour le Maroc en 20 ans de festival, et je suis convaincue que tous les Marocains aussi en sont fiers aujourd'hui. C'est comme une Coupe du Monde pour moi. Durant mon discours sur scène, après avoir reçu la bonne nouvelle, je voulais souligner les efforts déployés par SM le Roi Mohammed VI, qui a créé l’Académie du foot et la Fondation du film de Marrakech, notamment les Ateliers de l’Atlas.
 
Après des années, nous récoltons enfin les fruits de ces efforts. Le peuple marocain a besoin de s’identifier à son propre cinéma, et aujourd’hui, nous avons reçu la première récompense, qui ne sera certainement pas la dernière. C’est aussi un message pour tous les jeunes réalisateurs marocains de fédérer leurs efforts et de décrocher plusieurs Prix. Cette Étoile d’Or n’est que l’avant-goût, nous avons toujours une grande appétence pour beaucoup d'autres.
 
  • D’où est venue l’idée pour ce projet ?

L'idée m'est venue dans notre maison, en constatant l'absence de photos de moi. Je me demandais toujours pourquoi. De retour avec ma petite caméra, j'ai découvert que cet objet faisait peur chez nous. C'est pourquoi j'ai évité de l'utiliser, me contentant d'un petit dictaphone pour capturer le son. Tout cela était pour comprendre l'Histoire de notre famille et de toutes les familles marocaines.
 
Au fil du temps, j'ai réalisé que le manque d'informations sur cet événement ne concernait pas seulement mon foyer, mais de nombreuses autres familles. En 2012, j'ai commencé à développer le film, et en 2016, j'ai réalisé que cette peur de l'Histoire dans ma famille était un symptôme partagé par d'autres dans mon quartier et dans mon pays. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à réfléchir à la manière de lier l'Histoire personnelle et nationale.
 
  • Comment était la réaction du public après la découverte de votre film ?

La projection à Marrakech était magique et émotionnelle. On pouvait voir dans les yeux des Marocains qu'ils attendaient quelque chose comme ça depuis des années. Bien que le film ait été projeté dans 35 festivals et ait remporté des Prix presque partout, même avant l’Étoile d’Or, cette projection était une reconnaissance pour moi. Marrakech est le festival le plus important, et en tant que Marocaine, j'avais toujours rêvé de concourir ici.
 
  • Comment avez-vous réussi à convaincre les membres de votre famille et les voisins de participer à ce projet ?

Ce n'était pas facile de faire un film avec des gens que l'on connaît et que l'on côtoie tous les jours sous le même toit. Il était crucial d'obtenir l'approbation de ma grand-mère, la personne la plus difficile à convaincre. Elle s'enfermait des heures dans sa chambre lorsqu'il fallait discuter du sujet. J'ai réussi à obtenir son consentement, mais deux jours avant le tournage, elle a changé d'avis. Finalement, elle a accepté en disant : « C'est mon histoire, c'est à moi de la raconter ».
 
  • La scène où Abdellah raconte son histoire misérable a captivé les esprits. Y avait-il un travail physique derrière ce chef-d'œuvre ?

Non, il n'y avait pas de travail physique durant cette scène, qui est pour moi le film dans son intégralité. C’est la première fois qu'Abdellah raconte son histoire, qu'il voulait partager avec moi depuis des années. La lumière était également un point fort, installé au début et jamais touché pendant cette scène. Ce jour-là, après une dispute avec ma grand-mère, Abdellah était énervé. C'était rare de le voir dans cet état. Il voulait même partir. C'était le déclic qui s'est étincelé devant mes yeux, et je lui ai demandé de me révéler cette histoire que je refusais toujours de connaître. Je lui ai libéré l’espace et donné la liberté pour qu'il puisse agir comme bon lui semble.
 
  • Est-il crucial de réaliser des films sur les années de plomb ?

Bien évidemment, c’est important de parler de notre mémoire. Je fais partie de la génération des années 90, et cette jeunesse a raté des pages de notre Histoire. D’où est venue l’idée de déchiffrer les mots éparpillés dans ces feuilles. Le Maroc s’est réconcilié avec son passé, c’est à nous maintenant de le comprendre et de passer à autre chose. Pendant longtemps, même en parler était interdit sous prétexte que « les murs ont des oreilles ». Aujourd'hui, les murs sont sourds, et rien n’empêche de diffuser à travers le monde que le Maroc d’aujourd’hui est différent. D’ailleurs, notre pays a choisi ce film pour le représenter aux Oscars, une belle réconciliation dont je suis très fière. La valorisation d'un travail acharné de 10 ans m’est chère.
 
  • Chacun de vos personnages illustre une communauté de notre société. Était-ce l'intention initiale de votre film ?
 
Merci beaucoup pour cette lecture que je voulais installer depuis la première projection. Dans chaque maison, il y a des exemples de toutes sortes de personnes que l'on retrouve dans notre pays. C’est un film avec une Histoire marocaine, destiné aux Marocains et raconté avec notre propre langue. « On rit et on pleure ensemble entre nous ».
 
C’était effrayant de le projeter devant mes compatriotes. Je me demandais s’ils pouvaient déchiffrer tous ces messages que j’ai décodés en faisant ce film, étant des claques que j’ai créées pendant des années. C'était pour prouver à ma grand-mère que je ne suis pas journaliste mais une réalisatrice qui sait faire son métier. Cela prend beaucoup de temps pour un cinéaste de raconter une Histoire, mais finalement, je suis tombée dans un travail d’investigation. J’ai obtenu ce résultat après des centaines de questions.

Portrait

Asmae El Moudir : L'écran, passion et authenticité
 
Asmae El Moudir, réalisatrice marocaine émergente, a nourri sa passion pour le cinéma dès l'âge de 10 ans en étant captivée par le film « Ali Zaoua » de Nabil Ayouch. Après l'obtention de son baccalauréat en études littéraires, elle a poursuivi son parcours cinématographique en intégrant l'Institut spécialisé du cinéma et de l'audiovisuel (ISCA) de Rabat. Parallèlement, elle a suivi des études cinématographiques et audiovisuelles à l'Université Abdelmalek Saâdi, complétant son expertise avec un master en « Production de contenus audiovisuels et numériques » au même établissement.

Son dernier film, « The Mother of All Lies », a marqué les esprits en représentant le Maroc aux Oscars 2024 dans la catégorie « Meilleur film international ».

Repères

Interview avec Asmae El Moudir : « Cette première Etoile pour le Maroc n’est que l’avant-goût »

« La Mère de tous les mensonges » : Quête de vérité familiale et historique

Le film explore l'histoire intime d'Asmae El Moudir, jeune cinéaste, qui s'est lancée dans un voyage cinématographique personnel pour révéler les mensonges qui ont tissé les liens de sa famille. À travers une maquette minutieuse recréant le quartier de son enfance et des figurines représentant chaque proche, elle revisite son histoire, déclenchant une exploration profonde des blessures enfouies de tout un peuple. Dans « La Mère de Tous les Mensonges », l’Histoire oubliée du Maroc se dévoile à travers un regard intime et révélateur.
 

Une large reconnaissance internationale
 

Avant Marrakech, le film d’Asmae El Moudir a brillé dans 35 festivals internationaux, notamment Cannes d’où il lui a été décerné le Prix de la mise en scène « Un Certain Regard ». « La Mère de tous les mensonges », a été désigné par le Centre cinématographique marocain pour représenter le pays dans la catégorie dédiée aux films étrangers, lors de la 96ème cérémonie des Oscars.

Pour rappel, une quinzaine de foreign films intégreront la shortlist qui sera dévoilée le 21 décembre prochain par l’Académie des Oscars, tandis que les cinq films nommés seront annoncés début janvier. La cérémonie aura lieu le 10 mars 2024.

L’année dernière, le porte-étendard marocain, « Le Bleu du caftan », a fait partie des 15 films shortlistés, mais pas des cinq derniers nommés.
 

Bientôt la sortie officielle dans les salles marocaines
 

La sortie de « La Mère de tous les mensonges » au Maroc n‘est pas programmée pour le moment mais tout porte à croire que ce sera en 2024. Pour la France, ce sera  28 février 2024 selon le site spécialisé AlloCin.
 




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