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Accord tripartite Maroc-USA-Israël : Gains, déceptions et promesses d’un deal historique [INTÉGRAL]


Rédigé par Anass MACHLOUKH Samedi 23 Décembre 2023

Trois ans après sa signature, la déclaration tripartite Maroc-Etat-Unis-Israël a marqué un tournant géostratégique majeur. Quel bilan en tirer ? Décryptage.



Accord tripartite Maroc-USA-Israël : Gains, déceptions et promesses d’un deal historique [INTÉGRAL]
Trois ans se sont écoulés depuis la signature de la fameuse Déclaration tripartite entre le Maroc, les Etat-Unis et Israël. Le 22 décembre 2020, quelques jours après le célèbre tweet de l’ex-président américain Donald Trump, son gendre, Jared Kushner, alors Haut conseiller à la Maison Blanche, et l’ex-conseiller à la Sécurité nationale d’Israël, Meir Ben Shabbat, sont venus signer, devant SM le Roi, la Déclaration en vertu de laquelle le Maroc et Israël ont rétabli leurs relations diplomatiques et les Etats-Unis ont reconnu la souveraineté du Royaume sur son Sahara. 

Washington, désireux d’instaurer une paix durable entre Israël et le monde arabe, a pesé de tout son poids et a déployé tout son génie diplomatique pour parvenir à cet accord avec des garanties qui engagent la crédibilité des Etats-Unis. 
 
Constance dans l’ambiguïté !

Bien que signée par sa bête noire, le président Joe Biden a maintenu la proclamation présidentielle de Trump reconnaissant la marocanité du Sahara. Certes, le soutien américain est palpable aux niveaux juridique et politique, outre quelques ambiguïtés rhétoriques en provenance de certains responsables américains. Car oui, depuis son arrivée à la Maison blanche, l’administration Biden, qui a gardé quelques vieux réflexes de celle d’Obama, tente de ménager le chou et la chèvre sur la question du “Sahara marocain”. Washington déclare, certes, que la position américaine sur le sujet reste inchangée, mais il n’en demeure pas moins que le Département d’Etat se contente, dernièrement, de souligner le soutien au plan d’autonomie, le considérant comme étant « sérieux, crédible et réaliste », sans pour autant reprendre la formulation claire et nette, appuyant la « marocanité du Sahara ». Dans le texte de la déclaration tripartite, les Etats-Unis réaffirment leur soutien à “la proposition d’autonomie sérieuse, crédible et réaliste du Maroc comme seule base pour une solution juste et durable du différend sur le territoire du Sahara”.

Que retenir de l’attitude américaine? Pas question d’y voir un changement, explique Yasmina Asrarguis, chercheure à l’institut Open Diplomacy et spécialiste des relations israélo-arabes et des accords d’Abraham, qui estime que la position américaine actuelle est le reflet de la méthode démocrate qui donne plus d’importance au multilatéralisme, une façon de se démarquer de la méthode Trump. « Le Secrétaire d’Etat, Anthony Blinken, joue l’art de la diplomatie de façon classique et voit en l’ONU un véhicule crucial du multilatéralisme », précise notre interlocutrice qui considère qu’il ne faut jauger la position américaine que par les actes au niveau du Conseil de Sécurité. “Les déclarations hors Conseil de Sécurité n’ont guère d’importance”, préciset-elle, rappelant que Washington a soutenu le plan d’autonomie dans la Résolution 2703. Un texte dont s’est félicitée la diplomatie marocaine qu’elle considère comme un acquis. Mais loin des considérations politico-politiciennes, la signature de l’accord en 2020 a inauguré une dynamique d’affaires sans précédent, entre les deux pays. Les chiffres sont, certes, en deçà des attentes et loin des annonces faites il y a trois ans, mais les perspectives restent néanmoins prometteuses. En témoigne la hausse des IDE américains au Maroc qui ont augmenté de 436 millions en 2020 à 7,4 milliards de DH en 2022. Outre cela, Washington s’est montré plus engagé sur le plan militaire. En témoignent les contrats récemment signés, dont celui des fameux lance-roquettes HIMARS.
 
Dakhla : un consulat invisible !

Par ailleurs, d’autres promesses de la Déclaration tripartite n’ont pas encore été honorées, dont le très attendu Consulat américain à Dakhla qui n’a pas encore vu le jour. Pis! Même l’antenne virtuelle, annoncée en grande pompe par l’ex-Secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, n’a pas encore été activée. Nous sommes très loin des images pompeuses de la visite du sous-secrétaire de Trump pour l’Afrique du Nord, David Schenkner, et l’ex-ambassadeur américain, David Fisher, dans la perle du Sud où ils ont visité un local censé abriter le futur consulat. Sur ce point, les diplomates américains à Rabat n’ont pas de réponse. “Le blocage tient à des raisons politiques plutôt qu’à des considérations sécuritaires”, lâche pourtant une source diplomatique sous couvert d’anonymat. Le blocage vient du Capitole où le lobby pro-Polisario au sein des démocrates s’empresse de faire obstruction à l’installation du consulat. 

On s’en est aperçu lorsque les démocrates, relativement majoritaires au Sénat, sous la houlette du président du Comité d’affectation, Patrick Leahy, se sont opposés à financer le consulat sous prétexte que les fonds alloués au Département d’Etat en ce qui concerne le Sahara doivent servir à faire avancer le processus politique. La successeure de Leahy à la tête dudit comité, Patty Murray, elle aussi démocrate, demeure imprévisible jusqu’à présent. 

Au-delà du Capitole, le blocage du consulat à Dakhla ne fait pas l’unanimité chez les diplomates, dont certains ne voient aucun mal à établir un consulat au Sahara. C’est le cas d’Asha Castleberry-Hernandez, conseillère au Département d’Etat et membre du Foreign Policy Research Institute, qui juge évident que les Etats-Unis ouvrent une représentation consulaire par respect à leurs engagements. Il en va de leur crédibilité. Aussi, l’ex-candidate démocrate au Congrès estime-t-elle que cette implantation est logique au moment où Washington œuvre à amplifier sa présence en Afrique face à la montée en puissance de nouveaux acteurs, surtout la Chine, qui ne cessent de grignoter du terrain. “Le Maroc est au sommet de l’Afrique. Les Etats-Unis sont appelés à y investir plus, non seulement pour faire face à la montée en puissance de la Chine en Afrique, mais parce que c’est l’un des principaux alliés dans la région avec lequel nous partageons un certain nombre de valeurs”, plaide, pour sa part, Gina Abercrombie-Winstanley, ex-senior advisor au Département d’Etat qui a servi sous le mandat d’Antony Blinken. D’où l’importance des trois milliards de dollars promis par « United States International Development Finance Corporation » dans le cadre d’un mémorandum d’entente signé avec le ministère de l’Economie et des Finances. Ces fonds promis sont censés financer, sur quatre ans, des projets conjoints maroco-américains au Sahara et en Afrique subsaharienne. Cela devrait faire du Royaume un hub dans la nouvelle stratégie de développement américaine en Afrique “Prosper Africa”. Pour l’instant, on trébuche !

A cela s’ajoutent d’autres signaux ambivalents en provenance de Washington, dont le blocage du contrat des drones Sea Guardian MQ-9B, signé dans le sillage de la Déclaration trilatérale. Ces drones hyper-sophistiqués, sur lesquels parie fortement le Maroc pour renforcer son arsenal aéronaval, sont toujours prisonniers des tractations politiques à Washington. Rien ne laisse augurer que ce contrat soit avalisé par le Congrès à court terme. 
 
Le pari des alliés du Maroc au Capitole !

Face à cette nébuleuse, le Maroc compte sur “ses amis” au Sénat, dont des poids lourds, tels que les Républicains Lindsey Graham et Dan Sullivan, et le Démocrate Bob Menendez, qui ont fait partie des délégations bipartisanes qui se sont rendues au Royaume au cours de cette année. Tous soucieux de préserver les accords d’Abraham au moment où la tension règne au Proche-Orient. Un long travail de lobbying attend le nouvel ambassadeur du Royaume à Washington, Youssef Amrani.  

Trois questions à Asha Castleberry-Hernandez “Il est temps que les Etats-Unis pensent à ouvrir un consulat à Dakhla”

Asha Castleberry-Hernandez, ex-conseillère principale au Bureau des aaires du ProcheOrient du département d’État américain, a répondu à nos questions.
Asha Castleberry-Hernandez, ex-conseillère principale au Bureau des aaires du ProcheOrient du département d’État américain, a répondu à nos questions.
  • Vous êtes en faveur de l’ouverture d’un consulat à Dakhla ?
 Je pense que, globalement, il faut honorer cette promesse qui a été donnée et explicitement actée dans la Déclaration tripartite. Le consulat de Dakhla devrait voir le jour pour montrer que nous sommes capables de tenir nos engagements. J’y suis favorable. L’Afrique est désormais l’une des priorités de notre diplomatie et ceci s’est manifesté lors du Sommet Afrique/Etats-Unis. Bien que la sécurité soit un pilier fondamental de la politique des Etats-Unis avec leurs alliés de la région, le so power et le développement sont tout aussi prioritaires. Pour cette raison, il est important de raffermir nos relations avec nos alliés traditionnels, comme le Maroc qui est, à nos yeux, une porte d’entrée au continent.
 
  • Dans quelle mesure le Maroc peut-il être un point de départ des IDE américains vers l’Afrique ?
Le Maroc est évidemment une porte d’entrée vers le continent. C’est l’une des raisons qui poussent les Etats-Unis à consolider son partenariat avec le Royaume à tous les niveaux. Mais, d’abord, il faut une meilleure compréhension du marché marocain et des marchés locaux en Afrique et de leurs besoins spécifiques pour mieux investir et apporter des offres adaptées. 
 
  • Concernant la guerre à Gaza, pensez-vous qu’elle aura un impact sur les accords d’Abraham ?
Les Etats-Unis pourraient, le cas échéant, avoir besoin des pays signataires des accords d’Abraham pour le processus de paix au Proche-Orient. Le Maroc, de par son statut, a toute la légitimité pour jouer un rôle dans le processus de paix et trouver un chemin vers la solution des deux Etats. L’appui du Royaume peut s’avérer utile pour les deux parties avec lesquelles il entretient de bonnes relations. 

Trois questions à Yasmina Asrarguis “La position idéologique des Démocrates contraste avec celle de l’Administration précédente”

Yasmina Asrarguis, chercheure à l’Institut “Open Diplomacy” et spécialiste des accords d’Abraham, a répondu à nos questions.
Yasmina Asrarguis, chercheure à l’Institut “Open Diplomacy” et spécialiste des accords d’Abraham, a répondu à nos questions.
  • L’ouverture d’un consulat à Dakhla fut l’une des promesses de la Déclaration tripartite, pourtant, ce n’est plus à l’ordre du jour. Quelle conclusion peut-on tirer ? 
Aux États-Unis, les promesses présidentielles ne peuvent aboutir sans le Congrès américain. À cette date, malgré les nombreuses visites de diplomates, d’officiels, et de lobbyistes américains à Dakhla, le processus d’ouverture d’un consulat des États-Unis dans la ville reste entravé par le Sénat américain. En effet, la position idéologique des Démocrates sur le sujet contraste avec celle de l’Administration précédente, et le sénateur Ron Wyden, en charge de la Commission des Finances, préfère attribuer des fonds à la résolution du conflit avec le Polisario plutôt qu’à l’inauguration d’un consulat. Ce que nous dit cette affaire n’est pas tant qu’il existe des oppositions aux promesses de l’ère Trump, mais plutôt que le travail de lobbying - qui doit constamment être fait au sein du Congrès pour atteindre certains objectifs - n’a simplement pas été fait ou très superficiellement. 
 
  • Quel profit le Maroc a-t-il pu concrètement tirer des accords d’Abraham ? 
La reconnaissance américaine a présenté, quand elle fut annoncée, un Graal diplomatique pour Rabat. Au sein du Conseil de Sécurité de l’ONU, les États-Unis d’Amérique sont ainsi devenus un allié de poids en faveur du plan d’autonomie marocain - un rôle qui fut jusqu’alors celui de la France. En parallèle, la normalisation entre le Maroc et Israël a rétabli les liens passés brutalement interrompus par la deuxième Intifada. À l’instar des Emirats Arabes Unis, du Bahreïn, du Soudan et dans une moindre mesure de la Jordanie et de l’Égypte, le Maroc, puissance africaine, a opté pour une diplomatie visant avant tout à consolider l’appareil sécuritaire, militaire dans un contexte d’instabilité aux frontières Sud-Est. Rabat était alors à la recherche d’un savoir-faire militaire et technologique dont TelAviv est leader mondial. La montée en puissance militaire du Royaume est de fait incontestable depuis la normalisation. C’est ce qui explique la réaction de l’Algérie. Pour cette raison, la coopération militaire a pris le pas sur la coopération économique Israël-Maroc. En témoigne la multitude des contrats signés, dont l’acquisition des drones de fabrication israélienne SPY-X (Bluebird Aero Systems), ou encore des avions F-16 Sufa. A cela s’ajoutent deux usines de drones à Casablanca qui devraient être installées par l’entreprise israélienne Elbit Systems. N’oublions pas aussi qu’en l’été 2023, le Maroc avait opté pour un nouveau satellite-espion de fabrication israélienne, au grand dam des groupes français Airbus et ales. Ainsi, le profit pour le Maroc est à cette date à la fois militaire, géopolitique et stratégique. 
 
  • Pensez-vous que la guerre à Gaza pourrait avoir un impact sur le futur des accords d’Abraham en ce qui concerne le Maroc ? 
Nul n’est devin, mais si la guerre à Gaza est suivie d’ambitieuses reprises des négociations et médiations de paix entre Israéliens et Palestiniens, et si cela débouche sur la signature d’une paix réelle et durable, alors les relations Maroc-Israël continueront d’être visibles et assumées à l’instar de la période 2020-2023. En revanche, si dans l’après-guerre Israël-Hamas, nous assistons au retour du statu quo, à la montée en puissance de la colonisation en Cisjordanie et à l’abandon de toutes formes de résolution du conflit, alors les relations Maroc-Israël basculeront progressivement dans l’invisible puisqu’à la différence des Émirats, le Maroc a une opinion publique intransigeante en matière de droit des Palestiniens à un État. Seule la reprise de ce même dialogue conduira à une paix durable. 








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