Menu
L'Opinion
Lire GRATUITEMENT notre journal en PDF
L'Opinion
Facebook
Twitter
YouTube Channel
Instagram
LinkedIn

Actu Maroc

46ème anniversaire de la disparition du Zaïm Allal El Fassi : Jeter les ponts entre passé et présent


Rédigé par Ahmed NAJI le Mercredi 13 Mai 2020

Comment s’en sortir quand le présent est difficile et le futur incertain ? En prenant exemple sur nos leaders passés qui ont su s’illustrer en des moments autrement plus difficiles



Théologien, grand penseur, politicien engagé, homme de lettres, poète, leader national, Allal El Fassi était tout cela et plus encore.
Théologien, grand penseur, politicien engagé, homme de lettres, poète, leader national, Allal El Fassi était tout cela et plus encore.
Allal El Fassi a vu le jour, à Fès, le 10 janvier 1910. Deux ans après, l’empire chérifien était placé sous protectorat français. Il est né dans un Maroc encore souverain et a rejoint l’au-delà son pays étant redevenu souverain. Il a voué toute son existence à militer pour arracher le Maroc à la tutelle étrangère et ensuite pour sa démocratisation.

Il s’était forgé dans la lutte nationale au contact du peuple, ce qui en avait fait la bête noire du protectorat français.Mais il avait également développé une pensée politique plongeant ses racines dans l’Islam et l’arabité et déployant ses branches politiquement et socialement avant-gardistes pour un Maroc de la modernité. 

En ces temps là, c’étaient les Marocains qui se demandaient ce qu’ils pouvaient faire pour leur pays, ployant sous l’occupation étrangère. Allal El Fassi était là, avec Ahmed Balafrej, Mohammed Hassan Ouazzani et les autres militants nationalistes, pour les mobiliser et les faire avancer en rang serré derrière feu Mohammed V.

L’étoffe d’un zaïm

Fils d’un cadi et alim qui enseignait à l’Université Al Qaraouiyine et issu d’une famille qui a compté nombre de cadis et de théologiens, Allal El Fassi entre à l’école coranique à l’âge de 5 ans et, dans les pas de ses aïeux, entame, à 14 ans, ses études au sein du prestigieux établissement universitaire d’Al Qaraouiyine, l’un des derniers remparts intellectuels contre l’effort de sape de l’identité marocaine par l’occupant étranger et de dénaturalisation de sa culture arabo-islamique. 

Ce fut également son premier espace d’expression et d’action politiques. Âgé tout juste de 20 ans, le jeune étudiant y constitue, en effet, avec d’autres camarades un cercle de jeunes nationalistes et entame ainsi sa carrière de militant.Bien avant cela, il s’était déjà fait remarquer par son soutien à Abdelkrim El Khattabi, rédigeant des tracts en appui à sa lutte contre les occupants espagnol et français.

Vie sacrifiée pour la cause

Licencié de l’Université Al Qaraouiyine en 1932, le jeune Allal El Fassi aurait pu se contenter d’un poste d’emploi et un salaire et s’éviter bien des tracas, sauf que la fibre nationaliste est si forte qu’il n’a pas résisté à l’appel de la patrie en détresse. Il a d’abord enseigné à l’Ecole Naciria, créée par un nationaliste de conviction, le Fqih Ghazi, autre figure de proue du mouvement indépendantiste naissant. 

Mais après deux années à professer à l’Université Al Qaraouiyine, il renonce à la carrière qui a été celle de son père, pour se consacrer corps et âme à la lutte nationaliste

L’instinct d’homme politique

Pour Allal El Fassi, le constat est simple et la démarche à suivre, tout autant. Le Maroc est placé sous protectorat étranger, il doit recouvrir sa souveraineté. Pour ce faire, il faut éclairer les populations, toujours sous la stupeur de la perte de souveraineté, et les sensibiliser à la cause nationaliste dans le but de faire front commun face au protectorat français. 

Et c’est ce même protectorat français qui allait fournir aux jeunes militants nationalistes l’occasion de déclencher le décompte du processus, long et compliqué, de son départ.

Antiségrégationnist

La bêtise monumentale du Dahir berbère, promulgué le 16 mai 1933, visant à extraire les tribus berbères du système judiciaire marocain, en effraction de l’Accord de Fès de 1912 instaurant le protectorat français au Maroc, a été vite décryptée par Allal El Fassi pour ce qu’elle était. Une tentative de diviser les Marocains et de démembrer le pays, une atteinte à la foi islamique et à la stature du Sultan. Empreint de savoir théologique et monarchiste jusqu’au bout des ongles, Allal El Fassi ne pouvait laisser passer tel affront aux Marocains. Le militant nationaliste à la sensibilité politique aiguisée ne pouvait manquer, non plus, pareille opportunité pour réveiller leurs sentiments nationalistes. Par l’invocation du « latif » dans les mosquées du Royaume, le mouvement enclenché en juin à Salé trouve partout écho auprès des Marocains et force les autorités du protectorat à retirer le dahir incriminé, un an après.

Protectorat irréformable

Sa rencontre, la même année, avec l’intellectuel nationaliste arabe, Chakib Arslan,exilé en Suisse, a fortement influencé la pensée politique d’Allal El Fassi. Un an après, rentré à Fès, il fonde, avec Mohamed Hassan El Ouazzani et Ahmed Balafrej, le Comité d’Action Marocain (CAM) et participe à l’élaboration du Plan de réformes remis aux autorités du protectorat, qui l’ont aussitôt enterré. Il était devenu évident pour le jeune militant nationaliste que le protectorat ne pouvait être réformé, mais devait être nécessairement balayé. 

À perspective plus ambitieuse, l’indépendance, il fallait un instrument plus incisif, le Mouvement National, qui est venu remplacer le CAM, en 1937. Une formation politique aux objectifs clairement affichés, dont Allal El Fassi fut élu le premier président. À partir de là, les évènements se sont enchaînés, la nouvelle formation s’étant attachée à structurer la revendication nationaliste et organiser la protestation contre l’occupant étranger à travers tout le Royaume. 

Se libérer ou mourir

Allal El Fassi était de toutes les causes justes et à défendre, s’insurgeant contre le plan de partage de la Palestine autant qu’incitant les Marocains à s’unifier pour chasser l’occupant. Après le soulèvement de Khémisset, en 22 octobre 1937, qui a démontré l’échec de la politique de ségrégation entre Arabes et Amazighs menée par les Français, la longue marche vers l’indépendance du Maroc était devenue un processus irréversible.

Quelques jours auparavant, il s’était engagé, lui et ses compagnons, à être prêts à mourir pour leur foi, leur liberté et la souveraineté de leur pays et invité les Marocains à en faire de même.

Les chemins de l’exil

Exaspérés par son activisme débordant, ressentant parfaitement la menace qu’il représentait pour leurs intérêts, les autorités du protectorat ont fait arrêter Allal El Fassi et décidé de l’exiler pendant dix ans au Gabon, puis au Congo Brazzaville. Il avait 27 ans. Il n’a pu fouler à nouveau le sol de son pays natal que 9 ans après.

Rentré au Maroc en 1946, à la fin de la 2ème guerre mondiale, Allal El Fassi est l’un des leaders du nouveau Parti de l’Istiqlal, créé, en 1943, par Ahmed Balafrej et ses autres compagnons de lutte, graciés avant lui. 

Sa vie placée sous le signe du sacrifice pour l’indépendance de son pays, Allal El Fassi dut à nouveau s’exiler, d’abord à Tanger, avant de s’installer, en 1947, au Caire, en Egypte, où sa lutte pour l’émancipation prit une dimension maghrébine affirmée. Là bas, aux côtés d’Abdelkrim El Khattabi et au contact des militants nationalistes algériens et tunisiens, Allal El Fassi inscrit son action dans le cadre plus large du Comité de libération du Maghreb nouvellement fondé. Il n’est rentré dans son pays qu’en 1956, une fois l’indépendance enfin acquise.

Les enseignements de Si Alla

Du parcours de Si Allal, quelles leçons les générations actuelles peuvent-elles tirer ? Il a cru en la cause du Maroc indépendant et démocratique et y a sacrifié toute sa vie. Il a cherché l’essence de sa motivation dans sa foi religieuse à une époque où les mouvements nationalistes arabes se distinguaient surtout par leur penchant laïcisant.

Allal El Fassi n’en a pas moins défendu des positions sociales très avant-gardistes pour son époque, alors même qu’il était de culture conservatrice. Il s’est tenu derrière le Sultan Mohamed Ben Youssef dans la marche vers l’émancipation, profondément convaincu qu’il était, de l’importance vitale de la monarchie dans l’édifice sociopolitique du Maroc.

Des racines pour pousser haut

Sa pensée politique part d’une profonde remise en cause de soi pour s’élancer vers l’édification d’un Maroc maître de son destin, s’inscrivant dans la modernité démocratique. Une démarche intellectuelle parfaitement résumée dans un passage de son ouvrage « Les mouvements nationaux dans le Maghreb arabe » :

« Celui qui s’intéresse à l’histoire des mouvements politiques dans le monde constate qu’il ne peut y avoir de révolution bénéfique qui ne soit précédée d’un appel à un retour au passé lointain. Ce retour qui apparaît comme un pas en arrière est en réalité une libération de nombreuses choses que les générations et les époques précédentes ont établies. Cette libération est un allégement qui permet d’aller de l’avant à grands pas, et d’ouvrir de grandes perspectives ».

Puissent les Marocains d’aujourd’hui en saisir la signification profonde, pour cesser de confondre retour aux sources pour s’en inspirer et enfermement dans un passé à jamais révolu.

Ahmed NAJI