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Actu Maroc

Sputnik et Johnson & Johnson : Le Maroc se mobilise face au spectre de la pénurie


Rédigé par Anass MACHLOUKH le Jeudi 11 Mars 2021

Face à une offre internationale de plus en plus modique et incertaine, le Maroc vient d’approuver les vaccins Sputnik et Johnson & Johnson, suite à un avis favorable du Comité technique. Il a même octroyé une autorisation d’urgence au vaccin russe. Le but étant d’éviter le scénario européen. Le Royaume pourra-t-il pour autant les procurer ?



Le Royaume veut-il éviter le scénario européen ? Telle est la question qui vient à l’esprit, quand on se penche sur la nouvelle prise de position du Comité scientifique et technique de vaccination. Face à une conjoncture internationale ambiguë, marquée par une rareté palpable de l’offre vaccinale, le groupe d’experts s’est prononcé favorablement pour les vaccins Sputnik-V et Johnson-Johnson.

Mardi, le Comité a approuvé les deux vaccins russe et américain, en se basant sur les données des essais cliniques, disponibles sur la revue scientifique « The Lancet ». Deux critères indispensables ont été pris en compte, à savoir l’efficacité et l’innocuité. Quelque 24H plus tard, le Royaume a octroyé une autorisation d’utilisation d’urgence au vaccin russe Spoutnik V, nous confirme des sources proches du dossier. 

A cet égard, Moulay Mustafa Ennaji, virologue et membre du Comité, nous a indiqué que cette décision n’est qu’un avis consultatif émis, sur demande du ministère de la Santé, ajoutant que toutes les données indiquent l’efficacité des deux vaccins approuvés. Selon lui, il incombe à la Direction des Médicaments et de la Pharmacie de les valider, conformément à la procédure habituelle. 

Prévenir une probable pénurie de vaccins

En effet, il s’agit d’une tentative d’éviter le risque d’une pénurie, vu les incertitudes qui planent sur la disponibilité des vaccins de Sinopharm et d’AstraZeneca, dont le rythme d’approvisionnement est en baisse. En témoigne les quantités modiques que livrent Sinopharm, qui semble attaché à la règle de 500.000 doses par arrivage.

De son côté, le fournisseur indien d’AstraZeneca n’a pas livré de doses au Royaume depuis le 24 février, date d’acheminement d’un arrivage d’un million de doses, tandis que les deux précédents contenaient respectivement deux et quatre millions. Il est clair qu’une forte demande internationale pèse sur les fournisseurs du Maroc, et ceci ne manquera pas d’affecter la campagne de vaccination, dont la cadence est visiblement en baisse. En témoigne les chiffres qui ne cessent de dégringoler. Alors que nous étions à plus de 300.000 personnes vaccinées par jour, nous sommes maintenant à moins de 60.000 injections quotidiennes, sachant que seuls 55.146 personnes ont été vaccinées mardi.

Face aux besoins accrus, et la baisse d’approvisionnement, il fallait absolument en diversifier les sources. Une demande qu’avait formulée, à maintes reprises, Azzedine Ibrahimi, membre du Comité technique, qui avait affirmé sur son compte Facebook que la pression sur AstraZeneca sera plus forte, du fait que l’Europe vient d’autoriser ce vaccin aux personnes entre 65 et 75 ans. Même avis pour Samir Machour, vice-président de Samsung-Biologics, qui avait contribué à la négociation du contrat d’achat de Sinopharm. 

Ce dernier n’a pas caché son scepticisme, soulignant que le marché des vaccins est tellement serré que l’approvisionnement sera plus dur dans l’avenir. 

Johnson& Johnson et Sputnik-V: des vaccins rassurants 

Le Comité technique a opté pour ces deux vaccins à vecteur viral  pour des raisons évidentes. On en cite les conditions accommodantes de stockage (une température de 2° à 8°), et l’absence d’effets indésirables graves lors des essais cliniques phase I et II. Bien qu’il soit encore en examen dans l’Union Européenne, qui semble sortir de son scepticisme, Sputnik-V est déclaré efficace à 92%, y compris sur les personnes âgées.

Outre le Maroc, le vaccin russe est autorisé à titre d’urgence dans 43 pays, dont les Emirats Arabes Unis, Tunisie, Bahreïn, Egypte, et d’autre pays européens tels que la Hongrie, la République Tchèque et la Slovaquie, qui l’ont autorisé sans l’aval de l’Agence européenne des médicaments. D’ailleurs, l’Italie s’apprête à lancer la production du vaccin russe, dès juillet prochain, à en croire la déclaration de la Chambre de commerce italo-russe à l’AFP. Tous ces éléments rassurants sont derrière la décision du comité technique, nous assurent plusieurs membres avec qui nous avons parlé.

De son côté, le vaccin « Johnson and Johnson » demeure efficace à 72%, aux Etats Unis, et à 64% en Afrique du Sud. Il n’en demeure pas moins très avantageux puisqu’il ne s’administre qu’en une seule dose, à la différence des autres vaccins. Contacté par « L’Opinion », Jaâfar Heikel, épidémiologiste, estime que l’ouverture sur ces deux vaccins est une initiative louable, dont le but est de faire face au risque de potentielles pénuries des vaccins commandés par le Royaume. « Il n’existe aucun doute sur l’efficacité et l’innocuité de Sputnik et Johnson », nous a-t-il confié. 

Commander les vaccins : pas si simple

Quoique le comité ait livré un avis favorable, cela ne signifie pas que le Maroc va commander systématiquement ces deux vaccins. L’autorisation de mise en marché demeure du ressort de la Direction des Médicaments et de la Pharmacie, subordonnée au ministère de la Santé. Celle-ci est en cours d’examen des vaccins et semble prendre tout son temps, selon des sources au sein du département de Khalid Ait Taleb.

L’autorisation de mise en marché dépend de résultats plus détaillés sur les essais cliniques, et surtout de la disponibilité des vaccins en question. C’est là le grand écueil, étant donné que les deux vaccins ne sont produits qu’en faibles quantités actuellement, et ne pourraient être livrés qu’après 2021, nous confie la même source. En fait, il n’existe aucune information sur la capacité de production de Sputnik-V, tandis que Johnson and Johnson ne sera exportable qu’après 2021 ou 2022, nous précise une autre source bien informée, ajoutant que les Etats Unis n’autoriseront aucune livraison jusqu’à la fin de leur campagne. Dans ces conditions, il serait exagéré de prétendre que le Royaume va passer à la commande, à moins que l’autorisation soit dédiée au programme COVAX. 

Anass MACHLOUKH

Trois questions à Saïd Afif

Saïd Afif
Saïd Afif
« L’approbation des deux vaccins est une mesure anticipative »

Saïd Afif, président de la Société marocaine des sciences médicales et membre du Comité technique de vaccination, a répondu à nos questions sur l’approbation des vaccins Sputnik-V et Johnson and Johnson et les perspectives de leur autorisation.

- Le Comité dont vous faites partie a donné un avis favorable aux vaccins de Sputnik-V et Johnson and Johnson, pouvez-vous expliquer les raisons de cette décision ?

- D’abord, je tiens à préciser que nous avons émis notre avis sur demande du ministère de la Santé qui, ensuite, va l’examiner pour prendre une décision concernant l’autorisation des deux vaccins que vous avez mentionnés. Il s’agit d’une mesure préventive et avant-gardiste, pour se préparer à l’hypothèse d’un retard de livraison des vaccins commandés par le Maroc, quoique les choses se passent convenablement. Je vous rappelle que nous avons vacciné plus de 10% de la population.

- Quelles sont les données sur lesquelles vous vous êtes basés pour approuver les deux vaccins ?

- En effet, il existe beaucoup de données disponibles qui nous ont servi, à savoir les autorisations d’urgence qui sont accordées à Sputnik-V et Johnson and Johnson, sachant que plus de 43 pays ont autorisé le vaccin russe. Pour sa part, le vaccin américain est autorisé aux Etats Unis, au Canada et dans d’autres pays. Nous nous sommes également basés sur les données dont nous disposons sur les essais cliniques qui ont été effectués à travers le monde. Ce que je peux dire, c’est que la tolérance et l’efficacité des deux vaccins sont prouvées. S’ajoute à cela le fait qu’ils sont produits de la même façon qu’AstraZeneca, par le procédé du vecteur viral non réplicatif.

- Craignez-vous une rareté des vaccins au niveau mondial ?

- Comme je vous ai dit, le Maroc dépend du respect des délais de livraison de Sinopharm et AstraZeneca, compte tenu de la conjoncture actuelle, donc nous nous sommes préparés aux incertitudes d’approvisionnement, en s’ouvrant sur les vaccins alternatifs. Le plus important maintenant est de continuer l’effort de vaccination des catégories prioritaires et, surtout, de maintenir la courbe épidémiologique dans une tendance baissière.
 
Recueillis par A. M.

Encadré

Vaccination : Le Maroc se prépare au programme COVAX
 
Le Royaume est parmi les pays bénéficiaires du programme COVAX de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), bien qu’il soit capable de gérer sa campagne de vaccination de façon remarquablement autonome. Plus de 1,8 million de doses d’AstraZeneca pourraient être acheminées vers le Royaume d’ici la fin du premier semestre de l’année courante, selon le calendrier de l’OMS. Ces doses seraient livrées par le Laboratoire pharmaceutique sud-coréen SK Bio.

La Direction des Médicaments et de la Pharmacie envisage de donner une autorisation d’utilisation d’urgence à ce Laboratoire, indispensable pour bénéficier du programme onusien. En fait, chaque vaccin acquis dans le cadre de COVAX doit être impérativement autorisé. A cet égard, il convient de rappeler que le laboratoire sud-coréen sera le fournisseur du programme COVAX en ce qui concerne AstraZeneca. Le vaccin Johnson and Johnson est sur le point de figurer dans la liste des vaccins destinés à ce programme qui vise à y garantir un accès équitable à l’ensemble des pays défavorisés, en particulier les pays pauvres.

Le Laboratoire américain compte fournir plus de 500 millions doses, après la validation de l’OMS. S’agissant du vaccin russe Sputnik-V, il n’est pas encore admis par l’OMS, nous indique Tayeb Hamdi, chercheur dans les politiques et systèmes de santé, ajoutant que la Russie a d’ores et déjà déposé sa demande d’autorisation.