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Secteur de l’édition au Maroc : Ultimes combats du livre pour survivre [intégral]


Rédigé par Omar ASSIF Samedi 25 Mars 2023

Au même titre que la presse écrite, le secteur de l’édition et du livre se débat depuis des années pour sortir la tête de l’eau, bien qu'il bénéficie d’une politique de soutien multiforme. Tour d'horizon d'une filière qui mérite de survivre.



Jeudi 16 février, Rabat. C’est la foule des grands jours à la Bibliothèque Nationale du Royaume du Maroc (BNRM), sise au quartier de l’Agdal. Berlines et costards-cravates affluent en masse vers ce temple marocain du savoir et de l’érudition. Au total, ce ne sont pas moins de 200 convives qui répondent présents à la cérémonie de lancement de la 7ème édition de la rentrée littéraire marocaine, deuxième plus important événement littéraire du Royaume qui se place en termes de rayonnement, juste après le Salon du Livre.

Dans la mêlée hétéroclite où l’on distingue patrons de maisons d’édition, diplomates, auteurs, libraires, imprimeurs, chercheurs, journalistes et autres lettrés, Mehdi Bensaïd, très à l’aise comme à son habitude, distribue, pêle-mêle, sourires, confidences furtives, accolades chaleureuses et tapes amicales sur les épaules. Dans son discours inaugural, l’actuel ministre de la Culture annonce une batterie de mesures que son département compte déployer incessamment et à moyen terme pour sortir le secteur de l’édition et du livre de son marasme quasi-permanent.

Dans la grande salle de la Bibliothèque Nationale, c’est un silence total de cathédrale qui trahit toute l’importance et toute l’attention que les professionnels de l’édition accordent à ces aides plus que bienvenues dans leur milieu déclaré en crise, bien avant la pandémie du Covid et l’actuelle guerre en Ukraine.
 
11 millions de dirhams d’aide

«L'objectif de ce programme de soutien à l'édition et au livre est de stimuler la création, la publication et la distribution de livres à travers le pays, ainsi que de favoriser la lecture et d'améliorer la qualité des ouvrages publiés», explique Latifa Moftaqir, Directrice du Livre, des Bibliothèques et des Archives au Ministère de la Culture, avant d’ajouter : «En outre, le programme vise à renforcer l'industrie du livre au Maroc en élargissant la zone géographique de distribution et en augmentant la visibilité des livres marocains à l'étranger».

Concrètement, cela consiste à injecter via un système de subventions étatiques (voir notre Info… Graphie) de l’argent, 11 millions de dirhams pour l’année en cours, dans les caisses de professionnels qui ont vu leurs charges exploser inversement à leurs recettes qui n’ont eu de cesse de régresser, à la mauvaise faveur de l’érosion continue du lectorat sur format papier, conséquence logique de la numérisation galopante et de l’inextricable persistance de l’illettrisme sous nos cieux. Cela consiste également en le soutien pour la préservation de tout un écosystème de sous-filières et de métiers annexes sans lesquels le livre serait voué à une mort assurée.
 
Je n’aime pas cette réflexion courante comme quoi les Marocains ne lisent pasAbdelkader Retnani  
 

Encore une fois, le parallèle avec la presse écrite s’impose comme une évidence. Au même titre que les fameux kiosques à journaux dont la plupart se sont reconvertis en vendeurs de cigarettes au détail, de cacahuètes, de boissons et de recharges téléphoniques, le parc national de librairies n’a pas cessé de se rétrécir durant les dernières décennies pour laisser place à de simples épiceries, Mahlabates, snacks et autres friperies.

Vitrines incontournables pour la vente des livres, ces librairies sont désormais incluses, au même rang que les imprimeries, dans le programme de soutien du Ministère de la Culture. «Je n’aime pas cette réflexion courante comme quoi les Marocains ne lisent pas. Comment voulez-vous que dans une ville comme Casablanca avec ses 5 millions d’habitants qui pas plus loin que 1987, année de la première édition du Salon du Livre, comptait pas moins de 65 librairies, puisse voir le lectorat s’y développer avec à peine une dizaine de librairies actuellement dont trois créées en 2022», s’offusque, à juste titre, Abdelkader Retnani, patron de «La Croisée des Chemins», maison de référence dans l’édition des beaux livres et actuel Président de l’Association Marocaine des Éditeurs de Livres.
 
Rentrée littéraire sans strass

Afin d’inverser autant que faire se peut cette tendance malsaine qui a réduit plusieurs grandes villes marocaines au rang de déserts littéraires, l’aide à la création de cinq nouvelles librairies dans cinq villes qui en sont totalement dépourvues a été érigée en objectif prioritaire et stratégique par le Ministère de la Culture pour l’année en cours. «Ce projet de lancement de nouvelles librairies ne date pas d’aujourd’hui. Plusieurs ministres de la Culture s’y sont essayés auparavant, mais sans succès, puisque les ouvertures de ce genre de commerces très en déclin ont toujours trébuché sur l’obstacle du foncier qui nécessite une implication sans réserve des élus et des autorités locales», nous dit Abdelkader Retnani qui continue, optimiste : «Mais cette fois-ci semble être la bonne et d’autres ouvertures de librairies à travers l’ensemble du territoire marocain sont également programmées dans les années  à venir».

À une époque où la vente en ligne de livres en format papier ou numérique explose partout dans le monde, la démarche pourrait sembler désuète. Elle n’en demeure pas moins forte en symbolique et tout aussi nécessaire pour préserver ce qui reste de cet écosystème livresque marocain en constante érosion depuis des décennies.
 
“Les élus comme les acteurs étatiques qui représentent l’Exécutif sont concernés par la promotion du livre et de la lecture à l’échelle locale et nationale”, Abdelkader Retnani
 

Première étape d’une relance souhaitée de tout cœur par les professionnels du secteur, ce projet devrait cependant être accompagné d’autres mesures incitatives comme la diversification des mesures d’aide, l’encouragement au lancement de cafés littéraires et de bibliothèques publiques et privées, la valorisation du métier de critique littéraire, la professionnalisation du métier d’auteur et de rédacteur, sans oublier la multiplication chronologique et géographique des événements dédiés au livre. Car, en dehors des grands rendez-vous que sont censés être le Salon du Livre et, dans une moindre mesure, la fameuse rentrée littéraire dont le rayonnement médiatique et populaire reste à mille lieues de ce qui se passe par exemple en Europe où de tels événements s’étendent sur plusieurs jours et profitent d’un véritable matraquage marketing et médiatique, avec strass et ambiance showbiz, le livre est devenu quasi-absent dans notre environnement culturel et sociétal. 

Omar ASSIF 

L'info...Graphie

Soutien en progression
Le budget annuel alloué au programme de soutien au secteur de l’édition et du livre s'élève à 11 millions de dirhams. En 2022, parmi les 1234 projets soumis dans toutes les disciplines, 660 projets ont été sélectionnés pour recevoir un soutien. Les éditeurs de livres, toutes catégories confondues, ont vu 337 projets retenus avec une enveloppe de 4.046.000 dirhams, soit l’équivalent de 37% de l’enveloppe globale.
 
Doublement des bénéficiaires
De 2014 à 2022, le programme de subvention au secteur de l’édition et du livre a doublé le nombre de bénéficiaires et le montant du budget alloué pour passer de 318 projets bénéficiaires en 2014, à 660 en 2022, avec une enveloppe qui a progressé de 4.975.700 Dirhams en 2014 à 10.928.000 Dirhams en 2022. 

3 questions à Abdelkader Retnani

 
«Le ministère de l’Education devrait s’impliquer davantage dans l’encouragement du livre»

Abdelkader Retnani, patron de la maison d'édition «La Croisée des chemins», nous livre sa lecture du secteur.

- Cela fait quatre décennies que vous opérez dans le secteur de l’édition et du livre. Y croyez-vous toujours ? 

Évidemment que j’y crois encore, sinon j’aurais depuis longtemps jeté l’éponge. Les difficultés se sont certes amoncelées durant les dernières années, mais l’avenir de l’édition et du livre au Maroc reste toujours à écrire. Il faut pour cela se retrousser les manches et s’attaquer aux sources profondes de la crise qui relèvent à mon sens de la politique et de la gouvernance. 

- Le soutien accordé par le ministère de la Culture serait-il donc insuffisant ?  

- Lorsque je dis cela, je ne pense pas uniquement au ministère de la Culture dont j’ai eu tout le loisir de jauger la bonne volonté des dirigeants successifs durant les dernières années, mais plutôt à un ensemble d’acteurs directs et indirects qui devraient s’inscrire dans une démarche transverse et mutualisée pour sortir notre secteur du marasme. Car c’est l’implication de tout un chacun qui est requise, pas uniquement celle des acteurs les plus en vue, dont le ministère de la Culture. 

- Vous pouvez en désigner quelques-uns à titre d’exemple ?  

- J’estime que les élus comme les acteurs étatiques qui représentent l’Exécutif sont concernés par la promotion du livre et de la lecture à l’échelle locale et nationale. Au niveau ministériel, le moment est venu pour le ministère de l’Education nationale de sortir de l’ancienne vision centrée sur le livre scolaire pour s’engager davantage dans l’encouragement de toutes les formes de livres et de lectures. Romans, essais, nouvelles et même journaux et magazines de la presse écrite devraient légitimement trouver leurs places dans les programmes, les bibliothèques des établissements et les listes des fournitures scolaires. Les impacts d’une telle mesure seraient spectaculaires sur les ventes et le nombre de tirages dans notre pays où le champion des champions des livres dépasse rarement les 1500 tirages. 

​Beau livre : Une icône à la reliure dure

En dépit de l’impression générale qu’il dégage comme étant plus un objet de décoration qu’un support de lecture, le beau livre enregistre partout dans le monde un réel regain d’intérêt.

Au Maroc où ce secteur a émergé au cours des années 1970, sept opérateurs principaux (La Croisée des Chemins, Les éditions Marsam, Bouillon de Culture, les Éditions Axiom, les Éditions Malika, Le Fennec, Langage du Sud) se partagent un marché où évoluent également quelques éditeurs ponctuels ou périodiques qui se limitent de temps à autre à des one shot. La production reste malgré tout très limitée avec à peine une vingtaine de parutions chaque année.

Ce qui nous situe loin, très loin de la France où le nombre de tirages se compte en milliers et où le chiffre d’affaires de la sous-filière beaux livres et livres d’art tutoyait durant les dernières années les 100 millions d’euros. Autre décalage avec la France, les tirages de beaux livres dépassent rarement chez nous les 1000 exemplaires et le nombre moyen de tirages oscille entre 300 à 500 livres en fonction des thématiques et des précommandes. Selon les professionnels sondés, le coût moyen de production d’un beau livre, tous frais compris, se situe entre 200 et 250 dirhams pour un prix de vente qui se situe entre 500 et 1.000 dirhams déductibles des frais de distribution qui varient entre 30% à l’échelle locale et jusqu’à 70% à l’échelle internationale, le tout avec un seuil d’amortissement et d’écoulement des stocks qui peut s’étaler sur trois ans.

Le beau livre peut malgré tout aspirer chez nous à un meilleur avenir que celui du livre normal. Objet esthétique, naturellement retors à la numérisation, il s’impose en effet comme un outil de soft power culturel et patrimonial dont raffolent les institutions publiques et privées comme support de communication et de documentation. 

​Cours du papier : Une flambée qui menace le livre

S’il est vrai que la vague d’augmentations successives qui impacte les prix du papier à l’international depuis deux décennies s’est accélérée pendant la parenthèse du Covid avant de se confirmer lors de l’actuelle crise de la guerre en Ukraine en raison de l’augmentation des prix de l’énergie, cette flambée a une origine plus ou moins inattendue. Il s’agit en effet de la baisse de la demande générée par la numérisation galopante des supports de communication et de rédaction enregistrée durant les dernières décennies et qui a poussé beaucoup de grands opérateurs mondiaux à réorienter leur effort de production vers des activités plus rentables. Il en a résulté des situations de quasi-monopoles où les cours du papier à l’international sont devenus moins dépendants de la concurrence et de la loi de l’offre et de la demande. Au Maroc où l’essentiel du papier utilisé est importé d’Europe et d’Asie, ce basculement est d’autant plus ressenti que la hausse des prix à la source était doublée d’une explosion des tarifs du transport. 



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