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Environnement

Rapaces : Haro sur le trafic des oiseaux de proie


Rédigé par Oussama ABAOUSS le Mercredi 24 Novembre 2021

Les autorités ont réussi la semaine dernière à démanteler un réseau international de trafic de rapaces qui implique plusieurs ressortissants de pays du Golfe.



La tribu Doukkali de Lakouassem, maîtres fauconniers de pères en fils.
La tribu Doukkali de Lakouassem, maîtres fauconniers de pères en fils.
Le Département des Eaux et Forêts, en partenariat avec la douane et la Gendarmerie Royale, a récemment pu faire avorter une tentative de trafic international de rapaces. L’information a été diffusée jeudi dernier à travers un communiqué de la Direction régionale des Eaux et Forêts et de la lutte contre la désertification du Haut Atlas à Marrakech, qui décrit une opération de démantèlement « d’un réseau international actif dans la détention, la chasse et le trafic illégal d’oiseaux de proie » qui a pu se faire sur la base « d’informations précises obtenues par des éléments des Eaux et Forêts ».

Selon la même source, l’opération s’est déroulée en trois étapes. Tout a commencé par le contrôle d’un véhicule par la Gendarmerie Royale le 16 novembre. « Les investigations menées et l’interrogatoire auquel le propriétaire a été soumis (…) ont révélé qu’il s’agit d’une opération de trafic illégal de rapaces, dont les propriétaires sont des personnes issues d’un pays du Golfe », détaille le communiqué des Eaux et Forêts.

8 éperviers sous anesthésie

Acte deux, sur la base des informations qu’ils ont pu rassembler, les éléments affiliés à la Direction régionale des Eaux et Forêts et de la lutte contre la désertification du Haut Atlas, en coordination avec les services des Douanes, ont ensuite intervenu au niveau de l’aéroport international de Marrakech-Ménara. Menée le 17 novembre, cette opération a permis d’identifier des personnes qui s’apprêtaient à quitter le territoire national à bord d’un jet privé et qui, en plus de faire l’objet d’un avis de recherche, étaient en possession de huit éperviers anesthésiés et soigneusement dissimulés.

Le communiqué des Eaux et Forêts précise que l’enquête a par la suite été « approfondie par la police judiciaire, avec les mis en cause, sous la supervision du parquet compétent ». Les éléments d’informations obtenus ont manifestement permis aux diverses autorités qui ont collaboré de passer à l’acte trois, qui s’est déroulé dans la région de Sidi Bennour…

Gibier saisi à Sidi Bennour

« Dans un souci de parachèvement de l’enquête et des investigations, et afin d’élucider cette affaire, une équipe composée des éléments de la Gendarmerie Royale et des Eaux et Forêts a fait le déplacement à Sidi Bennour, sur instructions de Parquet compétent, pour s’assurer de l’origine des éperviers et rechercher d’éventuels individus impliqués dans cette affaire », précise ainsi le communiqué des Eaux et Forêts.

Cette fois, l’équipe d’investigateurs a réussi à mettre la main sur une quantité importante de gibiers « congelés » appartenant à des espèces protégées, chassées à l’aide d’oiseaux de proie. Si le communiqué ne précise pas de quelles espèces il s’agit, il est fort probable que des outardes houbara fassent partie du lot. « Le Département des Eaux et Forêts salue les efforts déployés par ses éléments en vue de faire face au fléau de la détention et du trafic illégal du gibier, tout en appelant l’ensemble des acteurs concernés à redoubler d’efforts pour mettre un terme à cette pratique condamnable », conclut le communiqué des Eaux et Forêts.

Pratique patrimoniale encadrée

« En tant qu’ornithologues et naturalistes, nous saluons les efforts et la coordination dont ont fait preuve les diverses autorités durant cette opération », commente pour sa part Brahim Bakass, président du Groupe Ornithologique du Maroc (GOMAC), qui souligne par ailleurs que « plusieurs opérations du même genre ont été menées avec succès durant ces dernières années ».

Si la fauconnerie est considérée au niveau mondial comme un patrimoine ancestral à conserver, le naturaliste estime que « cette pratique doit quand même se faire dans le respect de la loi et sous réserve d’obtention des autorisations nécessaires ».

« Malheureusement, il existe des idées fausses sur le soi-disant commerce lucratif des rapaces qui favorisent le braconnage ciblant les oiseaux de proie. On peut le constater quand on voit le nombre de rapaces qui sont proposés à la vente dans les souks ou encore dans certains sites et réseaux sociaux. Nous espérons que les autorités renforceront leur veille à ce niveau également », conclut le président du GOMAC.

Oussama ABAOUSS

Repères

Fauconniers et outarde houbara
Partout où existe encore l’outarde houbara, des fauconniers issus de certains pays du Golfe finissent par rappliquer. Parfois, ces chasseurs ne manquent pas de commettre des actes de braconnage quand ils s’adonnent à leurs pratiques sans se conformer aux lois des pays où ils arrivent. Alors même qu’il est possible de chasser d’autres espèces moins menacées à l’aide d’oiseaux de proie, les fauconniers préfèrent l’outarde houbara qui est intimement liée à l’exercice ancestral de la fauconnerie dans les pays du Golfe.

 
L’élevage de l’outarde houbara
Il existe dans la région de Missour un projet d’élevage de l’outarde houbara, le « Emirates Center for Wildlife Propagation » (ECWP) qui a été fondé en octobre 1995 par le président des Emirats Arabes Unis, le Cheikh Zayed Bin Sultan Al Nahyan. L’ECWP est organisé en un réseau de stations spécialisées sur deux zones d’intervention d’une superficie totale de plus de 75000 km². Une partie des outardes élevées dans ce centre est relâchée régulièrement dans les régions d’Outat El Haj, de Mataarka, de Bouarfa et de Tata.

L'info...Graphie

Rapaces : Haro sur le trafic des oiseaux de proie

Patrimoine naturel


Plus de 40 espèces de rapaces diurnes recensées au Maroc
 
Considéré comme un territoire clé pour les oiseaux de proie, le Maroc héberge un nombre important de ces espèces et fait également partie de la voie migratoire et du domaine vital de nombreux rapaces. Le Royaume est aussi un lieu d’interaction entre les populations du Nord de l’Afrique et du Sud de l’Europe.

Plus de 40 espèces de rapaces, nicheuses ou migratrices, ont été observées sur le territoire marocain, dont plusieurs mériteraient que des mesures de conservation soient mises en oeuvre de façon planifiée, c’est notamment le cas pour le Gypaète barbu ou le Percnoptère d’Égypte.

Il existe par ailleurs au Maroc une dizaine d’espèces de faucons qui jouent un rôle écologique important dans le maintien des populations de petits rongeurs et des passereaux qui peuvent occasionnellement devenir invasives pour l’Homme. La majorité de ces faucons sont des chasseurs de haut vol. La technique de chasse la plus répandue chez cette famille de rapaces consiste à repérer une proie alors que le faucon est en vol ou perché en hauteur, et à fondre sur elle à grande vitesse.
 

Mortalité


Les rapaces du Maroc face aux risques d’électrocution

La première campagne de dénombrement national des rapaces au Maroc, fruit d’une collaboration entre 17 institutions nationales et internationales, a fait l’objet d’un rapport publié en septembre 2020. La campagne a été menée tout au long de l’année 2019, à travers 12 missions de terrain et plusieurs sorties réalisées avec la participation de plusieurs organisations et experts marocains et étrangers.

« Dans cette première campagne, les dénombrements ont été axés sur les grands rapaces rupicoles diurnes au Maroc et les menaces qui pèsent sur eux, plus spécifiquement les espèces cibles ont été : l’Aigle royal, l’Aigle de Bonelli, la Buse féroce, le Faucon lanier, le Faucon pèlerin, le Faucon de Barbarie, le Faucon crécerellette, le Gypaète barbu, le Vautour fauve, le Vautour de Rüppell, le Vautour percnoptère et le Balbuzard pêcheur », avait souligné l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) à l’occasion de la publication du rapport.

Cette étude de terrain au niveau national a permis l’identification de 766 territoires de reproduction de rapaces rupicoles, 712 correspondants avec certitude aux espèces cibles et plus de 620 confirmés en tant que territoires occupés en 2019.

Au cours des différentes missions, des facteurs de mortalité non-naturelle ont aussi été étudiés. Ainsi, environ 400 km de lignes électriques ont été parcourus. Lors de ces inspections, les restes d’au moins 211 oiseaux ont été repérés sous les lignes électriques, révélant des nouveaux points de mortalité.

 

3 questions à Karim Rousselon, président de l’AMPR


« Cette pratique ancestrale gagnerait à faire l’objet d’un projet de réhabilitation pour préserver durablement ce patrimoine »
 
Vice-président de l’IAF (International Association for Falconry and Conservation of Birds of Prey) et président de l’Association Marocaine pour la Protection des Rapaces (AMPR), Karim Rousselon répond à nos questions.

-  À quand remonte l’apparition de la fauconnerie au Maroc ?


- Au Maroc, la fauconnerie est une tradition centenaire pour ne pas dire millénaire, puisqu’elle a été apportée depuis la péninsule arabique par les tribus bédouines des Béni Hilal. Elle a intégré la culture populaire au 13ème siècle durant l’ère Almohade. À l’époque, la fauconnerie était très développée, elle se pratiquait par les sultans et les khalifes, mais également par les communautés nomades et semi-nomades.


- Qu’en est-il de la fauconnerie marocaine actuellement ?  Quelle est sa spécificité ?

- Aujourd’hui, la fauconnerie au Maroc n’est pratiquée que par une petite communauté d’une cinquantaine de personnes, située dans la région d’El Jadida. C’est la tribu des Kouasem, à Ouled Frej, qui a bénéficié en 1885 d’un Dahir du sultan Moulay Hassan 1er qui les autorisait à détenir un faucon pour la chasse au vol. La première spécificité de la fauconnerie marocaine est justement cet aspect culturel et tribal qui, actuellement, fait de cette pratique le privilège d’une seule communauté.


- Quels types de techniques sont utilisés par les fauconniers marocains ?

- À l’époque où la fauconnerie marocaine était à son apogée, les fauconniers utilisaient toutes sortes de rapaces. Cela dit, l’oiseau favori des fauconniers marocains était le Faucon de barbarie utilisé principalement pour chasser l’oedicnème criard.

Contrairement aux pays occidentaux dont les fauconniers utilisent des techniques de chasse à haut vol (le faucon attend très haut le départ de sa proie pour fondre dessus, et l’attraper suite à un long et rapide piquet), les fauconniers marocains utilisent la méthode arabe, qui est la méthode de bas vol, c’est-à-dire que le faucon poursuit sa proie lorsque celle-ci est débusquée en partant directement du poing du fauconnier.

Cela dit, il faut préciser que les fauconniers marocains ne sont plus autorisés à chasser actuellement. Seules leurs sont octroyées des autorisations pour une utilisation culturelle des rapaces, c’est-à-dire pour des fins d’exposition dans des Moussems ou événements équivalents. Cette pratique ancestrale gagnerait à faire l’objet d’un projet de réhabilitation pour préserver durablement ce patrimoine.


Recueillis par O. A.