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Culture

Rap : clash patriotique entre l’Algérie et le Maroc


Rédigé par Anis HAJJAM le Dimanche 24 Octobre 2021

Les clashs des rappeurs sont aussi anciens que le hip hop. Aux Etats-Unis où ils sont nés, les guns prenaient parfois le dessus. Entre Marocains, la tension monte pour, généralement, éclater mou. Ce que 7liwa et Don Bigg vivent actuellement avec l’Algérien Didine Canon 16 risque pourtant de perdurer, en faisant des petits.



Il y a quelques années, les rappeurs marocains, toutes tendances confrontées, décident de se tirer goulument dans les pattes, usant de verbosités, de factums, d’un copieux virelangue. Quelques oreilles locales s’en offusquent.

Pourtant, les clashs du genre, nés aux Etats-Unis il y a près de quatre décennies, font frétiller les mêmes oreilles qui ne prêtent attention qu’au flow, l’american street language brouillant la compréhension. Il y a quelques années, Don Bigg, un brin titillé, règle ses comptes dans l’album «170 kg».

Tout le monde ou presque y passe : 7lioua, Dr. Crazy, El Grande Toto, Ily, Komy… Mais c’est sur Dizzy Dros, son ancien protégé, qu’il déverse un désamour flottant lors d’un live vidéo : «Tu m’as délogé de la première place des tendances sur YouTube après quinze jours et c’est grâce au texte. Tu as parlé de moi et ça a fonctionné. C’est aussi grâce à moi que tu as ainsi pu réaliser le meilleur titre de ta vie.»

Dros ne manque pas de lever le ton, consacrant un titre à son aîné et à sa maison de production en des termes orduriers. Don Bigg finit par passer à autre chose. L’auteur de «Mgharba Talmout» s’empare récemment de l’attaque dont fait les frais 7lioua qu’il a auparavant recadré. Ce libelle désigne également Bigg. L’auteur de la diatribe est un algérien dit Didine Canon 16. Seulement, l’actuelle guéguerre ne date pas de ce clash. Cela remonte à 2020. Mais voyons d’abord à quoi ressemble le parcours de l’Algérois, originaire de la wilaya de Mila.

La non-mélodie, le verbe qui fait tilt

Canon 16, né Khireddine Yousfi en 1993, pousse la porte de la musique en 2014. Son premier enregistrement, «Akhtini wen 3ich wahdani», paraît l’année suivante. Localement, c’est un succès d’estime. Mais après avoir douloureusement ramé dans les eaux du rap, le nouveau venu change de fusil d’épaule à l’aube de 2018, assoiffé d’élargir son audience. Il réalise «Aïcha la vie», une variété balbutiée sur des rythmes new raï où les arrangements font magistralement défaut. Le but est tout de même atteint : Yousfi rejoint le catalogue de la plateforme Anghami.

En 2020, en duo avec son compatriote Chemsou Freeklane, il brasse du Hassni sur «Moujat el babour» en injectant un rap hésitant, plus proche de la non-mélodie que du verbe qui fait tilt. A l’été de la même année, 7liwa réalise «Trump» où il égratigne quelques-uns de ses confrères marocains (Ily, El Benj…) mais également Didine Canon 16. L’Algérien réplique et déclare sur les ondes d’une radio tunisienne qu’il ne connaît pas son «agresseur» et que si ce dernier choisit de le clasher c’est pour booster son retour sur la scène rap, longtemps après le succès de «Batal el 3alam» (2013). Il ajoute qu’une réaction de sa part occasionnerait la ruine du rappeur marocain.

Curieusement, Didine a bel et bien répondu à 7liwa en… 2020. En février dernier, Yousfi 16 Didine Khireddine Canon annonce son retrait de la scène musicale pour d’autres projets artistiques, se renvoyant au rôle qu’il campe pendant le ramadan dans une fiction de la télévision algérienne. Et puis, boom ! 7liwa est toujours en travers de la gorge du démissionnaire musical et le pousse vraisemblablement à reprendre du service.

Nudisme verbal, gesticulations libidineuses

La nouvelle version de «Batal el 3alam», parue en juin, donne du fil à retordre à Canon 16 qui explose dans un message posté sur Instagram où il cite Don Bigg. 7liwa se fend alors d’un Trois-Minutes le 12 octobre qu’il titre «Didine cartoon». Il lui crie au faciès : «Je parle de mon pays, c’est quoi ton problème ?» Et c’est là que Bigg entre en scène.

Avec un flegme rageur, il s’adresse à l’Algérien en glissant à 7liwa : «Douz tegless.» Ce qui se traduit par : «Laisse-moi faire !» Déployant son flow giclant, le Don bouscule, smache et déchiquette le malheureux citoyen voisin d’un pays du nord de l’Afrique en lui rappelant sa pièce «Cazaouia». Il termine cette courte (40 secondes) leçon de choses par la fallacieuse phrase du président Tebboune : «Nous n’avons aucun problème avec les Marocains.»

Au lendemain de cette correction, Didine sort «Boom Boom» où le nudisme verbal le dispute aux gesticulations libidineuses. Pas rassasié de ses transpirations sous vêtements de peau, il poursuit son effeuillage mardi dernier avec «Comondos», sur des paroles éructées sous hallucinogènes de choix premium. Don Bigg y est clairement «convoqué».

Il y va ou pas ? En tout cas, Yousfi n’est pas le seul à considérer le Maroc comme un boulet. Son compatriote à l’intitulé douteusement artistique, Trap King, rappe «Al Malik Assabi3», évoquant le baisemain, trainant dans la boue la femme marocaine. Finalement, le supposé khawa-khawa devrait faire la différence entre le rap poignant et le rap virulent. Oui, il est permis de rêver.
 
Anis HAJJAM