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Protoxyde d’Azote : une drogue qui peut causer la mort de rire


Rédigé par Hajar LEBABI le Jeudi 17 Septembre 2020

Le gaz hilarant devient une drogue fortement consommée par les jeunes marocains qui se la procurent facilement. La plupart s’adonnent à ce véritable poison en toute méconnaissance de ses nombreux effets secondaires.



Protoxyde d’Azote : une drogue qui peut causer la mort de rire
La consommation détournée du protoxyde d’azote chez les jeunes, est un fléau qui gagne du terrain au Maroc. Plus connu sous le nom de gaz hilarant, «nefakha» ou essence du rire, cette drogue qui provoque hallucination et euphorie devient une substance en vogue, ces dernières années.

Vous les avez probablement aperçus, par terre, à la sortie des immeubles ou à proximité des night-clubs, ces capsules métalliques qui jonchent le sol. Alors qu’il est en principe utilisé pour lever la crème Chantilly ou pour anesthésier dans les hôpitaux, plusieurs jeunes s’adonnent à la consommation illégale du protoxyde d’azote pour quelques moments d’euphorie.

Une pratique en vogue

Considéré comme une drogue purement festive, le gaz hilarant peut paraître comme une substance anodine au premier abord. Après quelques bouffées inhalées à l’aide de siphons à Chantilly ou d’un ballon de baudruche gonflé, une sensation de vertige est provoquée et le consommateur est pris de fous rires nerveux, avant de sombrer dans un état d’euphorie artificielle et éphémère qui ne dure que quelques secondes. Et il veut en reprendre! La pratique, drôle en apparence, n’est pas dénuée d’effets secondaires et de dangers sur la santé.

Mise à part sa consommation près des écoles ou des immeubles, cette pratique est tout aussi populaire dans les boîtes de nuit à Casablanca, Tanger et Marrakech. «Je consommais le protoxyde d’azote dans quelques boîtes de nuit à Marrakech. Quand celles-ci arrêtaient de servir de l’alcool vers 4h ou 5h du matin, elles proposaient aux clients du gaz hilarant», nous déclare un ancien consommateur. «Et même quand le protoxyde n’est pas servi à l’intérieur du night-club, il est facile de s’en procurer à l’extérieur, à travers des dealers qui squattent les lieux à proximité des boîtes de nuit», ajoute-t-il. A l’intérieur de ces lieux, le prix du gaz hilarant varie entre 100 et 500 dirhams le pack. En dehors, le produit coûte entre 30 et 50 dhs la capsule.

Ceci dit, il n’est pas pour autant difficile de se procurer du protoxyde d’azote par voie légale. Les cartouches du gaz sont disponibles dans les échoppes de produits de pâtisserie pour fouetter la crème. Les prix du pack (de 10 à 13 cartouches) varient entre 50 et 70. Certains commerces le vendent également en unité, à un prix allant de 15 à 30 dhs. Ceci dit, les vendeurs peuvent être des fois réticents au point de ne plus le vendre. «J’ai arrêté de vendre le protoxyde d’azote car plusieurs jeunes le demandent. Je n’ai pas envie d’avoir des ennuis avec les autorités ou de contribuer à nuire à leur  santé», nous déclare un vendeur à Al Qamra. Ce dernier nous confirme que le produit est souvent importé de Chine ou des Pays-Bas.

Les risques ne sont pas à négliger

Le fait de détourner le gaz de son usage peut avoir plusieurs types de conséquences, loin d’être anodines. Le premier type de risque, immédiat, est lié à l’usage qui est fait des cartouches de gaz pour siphons à Chantilly. Le gaz libéré étant extrêmement froid, il peut y avoir des risques de gelures des lèvres, du nez, des mains ou des cordes vocales.

En cas d’utilisation prolongée, il peut donc y avoir risque de perte de connaissance, de chutes, de perte des réflexes, de toux et de déglutition, avec risques de divagation, a fortiori si la personne a consommé de l’alcool auparavant.

A cela s’ajoutent des sensations désagréables de nausées, vomisse- ments, maux de tête, maux de ventre, somnolence, vertiges. À plus forte dose, l’inhalation peut également entraîner un état de confusion, des difficultés à parler, à coordonner ses mouvements, un ralentissement du rythme cardiaque, des risques de perte de mémoire, de troubles de l’humeur, de troubles de l’érection, des distorsions visuelles ou auditives, une carence en vitamine B12 à l’origine d’anémie et de troubles neurologiques, ainsi qu’une dépendance potentielle avec syndrome de sevrage à l’arrêt (anxiété, agitation, douleurs abdominales, tremblements).

La consommation du protoxyde d’azote par les jeunes ne peut être contrôlée sans des textes juridiques clairs sur le sujet. En l’absence d’une loi bien définie, et malgré l’interdiction de vente illégale de cette substance, rien n’empêcherait les jeunes de l’acheter par voie légale.
 
Hajar LEBABI

Centre antipoison du Maroc : Le CAPM tire la sonnette d’alarme sur les dangers du protoxyde d’azote

Le Centre antipoison du Maroc (CAPM) met en garde contre l’utilisation de ce gaz hilarant. Dans une alerte lancée cette année, le Centre attire l’attention des citoyens sur les dangers que constitue ce produit sur la santé. L’inhalation de grandes quantités peut avoir des conséquences immédiates surtout neuropsychiatriques (euphorie, anxiété, panique, vertiges, céphalées..), picotements au niveau des membres avec faiblesse musculaire, gelures du nez, des lèvres, du larynx et des poumons.

Parmi les autres symptômes figurent l’hyperthermie maligne, la perte de conscience, l’arrêt cardiaque chez les personnes souffrant de problèmes cardiovasculaires et attentionnels avec risque de décès. A forte dose, le gaz hilarant peut être la cause d’une hypoxie (manque d’oxygène) pouvant entraîner la mort. L’usage chronique peut entraîner l’impuissance sexuelle chez l’homme et la réduction de la fertilité féminine ainsi que des troubles sphinctériens et des hallucinations. Le CAPM insiste sur les dangers méconnus de cette pratique, sur le risque mortel qu’elle peut entraîner.

Ce gaz est utilisé initialement en médecine comme anesthésique et analgésique. Il sert également à l’industrie alimentaire comme gaz propulseur. Son usage a été détourné, d’abord aux USA, en Angleterre et en France et puis ces dernières années au Maroc.

Souvent banalisée, la consommation du N2O a provoqué la mort de 17 personnes en Grande-Bretagne entre 2006 et 2012. Au total, près de 50 personnes sont mortes d’inhalation de ce gaz entre 2010 et 2018 dans le monde. Au Maroc, aucun cas de décès n’a été notifié au CAPM. Ceci dit, rien n’exclut le danger.

3 questions à Anouar Reda 

Anouar Reda 
Anouar Reda 
« Le gaz hilarant fait fureur parmi les jeunes en raison de son prix modique et sa facilité d’accès »

Le psychologue et addictologue Anouar Reda nous livre ses réflexions sur la consommation du protoxyde d’azote chez les jeunes.

- Le protoxyde d’azote est devenu très populaire chez les jeunes. Comment peut-on expliquer cela ?
- Il est vrai que le gaz hilarant est devenu plus utilisé chez les jeunes vu l’accessibilité du produit, le prix et la non interdiction. Il permet aux jeunes de se procurer une charge émotionnelle ou un fou rire, de sortir de l’ordinaire et chercher une émotion positive. Les jeunes ont la facilité d’accès à ce produit et ne sont pas avisés sur les risques de la consommation. Normalement, le protoxyde d’azote est utilisé pour des fins anesthésiques ou anesthésiantes, comme un anti-douleur, chez les dentistes et les chirurgiens. Malheureusement, il connaît un détournement de son utilisation avec la négligence de ses effets néfastes sur la santé physique, neurologique et psychologique. Sa durée limitée dans le temps incite les jeunes à le consommer encore plus, les poussant vers une addiction.

Une fois consommé, le gaz hilarant impacte tout d’abord la santé psychique de l’individu ainsi que sa santé physique. Pour la santé psychique, à part les crises de fou rire qu’il provoque, ce qui est l’effet recherché par les jeunes, il cause également des distorsions visuelles et auditives, des hallucinations auditives ou visuelles, une modification de la voix ou une désorientation temporo-spatiale et une confusion. A forte dose, le gaz hilarant peut provoquer la mort. Sur le long terme, il peut provoquer des troubles de mémoire, des troubles de l’humeur, notamment des dépressions, des troubles délirants et paranoïaques ainsi que la persistance de certains symptômes psychotiques comme les hallucinations.

- Peut-on développer une addiction à cette drogue ? Y a-t-il le risque d’une overdose ?
- Comme toute substance qui a un impact sur le système nerveux, il est possible de développer une addiction. La consommation répétée fait que l’individu aura plus besoin de consommer, ceci peut provoquer une overdose et un décès avec une crise cardiaque.

- Comment peut-on sensibiliser les jeunes sur les dangers de ce gaz ?
- Il faut lancer des campagnes de sensibilisation, dans les écoles, sur les réseaux sociaux et sur les médias. Pour les enfants, c’est un jeu d’adolescent mais, malheureusement, c’est une drogue capable de causer beaucoup de troubles neurologiques et perturber la scolarité des adolescents. D’où l’importance de la prévention primaire.

Recueillis par H.L.

Repères

Une drogue qui existe depuis des siècles
Découvert en 1776 par Joseph Priestley, le protoxyde d’azote a été utilisé dès la fin du 18e siècle comme « gaz hilarant » dans les foires du fait de son effet euphorisant. Le chimiste Humphry Davy l’utilisait à des fins récréatives. Il a commencé à inviter ses amis à respirer ce gaz, provoquant ainsi un engouement. Ses effets anesthésiants ont été découverts en 1844 par le dentiste Horace Wells, ce qui a conduit aux progrès de l’odontologie puis de la chirurgie. C’est un gaz à effet de serre beaucoup plus puissant que le dioxyde de carbone, principalement émis par l’agriculture, l’industrie et les moteurs à combustion interne.
Le protoxyde d’azote en anesthésie
Utilisé dans un cadre médical, de façon très spécifique, le protoxyde d’azote est un anesthésiant. Ce gaz a des effets hypnotiques et analgésiques. Il est utilisé à une concentration de 50 % à 70 % pour potentialiser les agents anesthésiques. Arrêter l’utilisation de N2O a peu ou pas d’influence sur la consommation d’hypnotique ou d’opiacés car sa puissance est limitée. Le N2O augmente la vitesse d’induction par un effet «second gaz». Il peut être utilisé lors de changements de pansements, y compris pour apaiser de jeunes enfants. Il n’y a pas, dans ce cadre, d’inquiétude à avoir.