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Actu Maroc

Passeport vaccinal : Un précieux sésame aux contours toujours flous et mal définis au Maroc


Rédigé par Safaa KSAANI le Mercredi 3 Mars 2021

Alors que le nombre de personnes doublement vaccinées et donc immunisées augmente jour après jour, se pose la question du passeport vaccinal qui est censé leur permettre de reprendre une vie normale au Maroc et ailleurs.



A ce jour, plus de 200.000 personnes au Royaume ont reçu leurs deuxièmes doses du vaccin contre le Covid-19, selon les chiffres du ministère de la Santé. Les premières doses du vaccin d’AstraZeneca ont été administrées à compter du 29 janvier dernier et depuis le 26 février, la salve des deuxièmes doses a été déclenchée. Pour le vaccin Sinopharm, les premières deuxièmes doses ont commencé à être administrées à partir du 18 février. Dans cette saine dynamique, les personnes ayant validé leur immunité commencent à se poser des questions sur leur mobilité. “Serons-nous soumis au couvre-feu et aux restrictions de circulation entre les villes ? Quand est-ce que nous pourrons voyager à l’étranger ? Les pays d’accueil nous permettront-ils d’y rentrer sans certificat ou passeport vaccinal ?...”. Des questions que ces personnes se posent avec d’autant plus d’insistance que plusieurs pays, comme Israël et la Grèce, adoptent le “Passeport vaccinal”, alors que le débat sur le passeport vaccinal fait fureur en Europe, augurant de sa très probable généralisation.

Une visibilité quasi-nulle

Dans ce contexte de plus en plus mondialisé dans la lutte contre le Covid, comment le Royaume compte se greffer aux dispositifs internationaux en cours d’élaboration et de mise en œuvre, afin de permettre à ces citoyens de recouvrir leur vie d’antan, aussi bien à l’intérieur de ses frontières qu’au-delà ? Cette question se pose avec d’autant plus d’acuité que le Maroc, en sa qualité de pays touristique, aspire à une rapide immunité collective qui lui permettrait de redémarrer des pans aujourd’hui profondément sinistrés de son économie dont le tourisme bien sûr, mais également l’événementiel, l’import/export et bien d’autres activités aussi basiques que la restauration, les cinémas et salles de spectacles.

Sollicité à plusieurs reprises par “L’Opinion” pour obtenir des éléments factuels sur la suite des opérations et le dispositif que compte déployer le Maroc dans ce registre, le ministère de la Santé n’a pas donné suite à nos questions et nos multiples relances. Ce qui laisse présumer que les choses ne sont pas encore au point. D’autant plus qu’aucune communication officielle n’a été faite à ce sujet jusqu’à ce jour. Et comme la nature a horreur du vide, ce mutisme qui est devenu la règle au ministère de la Santé, depuis le début de la crise du Covid, ouvre encore une fois la voie aux rumeurs et aux «fake documents» qui font désormais florès sur le Web et les réseaux sociaux. Un message viral, enrobé et formulé de manière à paraître comme émanant du ministère de la Santé, fait ainsi état de la possibilité de télécharger un certificat de double vaccination depuis l’excellente plateforme numérique “liqahcorona.ma”. Nous avons sollicité plusieurs personnes doublement vaccinées pour savoir si ce téléchargement était possible, il en ressort qu’aucun certificat de double vaccination n’est délivré à ce jour. Et même si un tel document serait délivré dans les jours à venir, nul ne connaît son utilité en matière de mobilité au Maroc et surtout sa validité à l’étranger.

Face au mutisme du ministère de la Santé, nous avons contacté deux médecins désignés pour superviser la campagne de vaccination dans deux centres à Casablanca. Selon leurs propos, il ressort que la communication du ministère de la Santé est défaillante, même à l’égard du corps médical, en contact direct avec les personnes vaccinées. Corps médical qui se retrouve donc désarmé face aux questions légitimes des citoyens auxquelles il ne sait quoi répondre. Seul début d’indice plus ou moins fiable que nous avons pu obtenir, les échos concernant une carte vaccinale qui devait «être délivrée aux personnes doublement vaccinées à même les dispensaires», selon le Dr Mounir Lahlou, mobilisé dans un centre de vaccination de la métropole. S’agira-t-il d’un certificat de vaccination ou d’un véritable passeport avec code QR et tout le toutim? “Pour le moment, nous ignorons si des cartes ou de simples certificats seront attribués aux personnes vaccinées”, nous répond le Dr Mounir Lahlou.

L’un de ses confrères qui préfère garder l’anonymat nous en dit plus en évoquant une piste totalement différente : «Aucun certificat vaccinal n’est à l’ordre du jour et les centres de vaccination ne sont pas habilités à en délivrer sur place, leur mission se résumant à l’aspect opérationnel et logistique», nous dit notre interlocuteur qui ajoute : «En revanche, une application dédiée, connectée à la plateforme Liqahcorona est en cours d’élaboration en étroite collaboration entre les ministères de l’Intérieur et de la Santé, à l’image de Wiqaytna, en vue de pouvoir délivrer des passeports vaccinaux activables de manière automatique à compter de l’administration de la deuxième dose. A l’aide du numéro de la carte d’identité, les autorités des frontières sauront que la personne concernée a été doublement vaccinée. 48h après, cette personne peut imprimer une sorte de “vignette” sur la plateforme “Liqahcorona.ma”, imprimable, à toutes fins utiles”

Et ce sont justement ces fins utiles qui suscitent le plus de questions. Les titulaires de ces passeports sanitaires pourront-ils se déplacer librement à l’intérieur comme en dehors du Maroc. L’accès à certains lieux publics aujourd’hui fermés comme les salles de cinémas et les stades leur sera-t-il permis de manière sélective, comme c’est le cas actuellement en Israël où l’atteinte d’une mi- immunité collective a incité les autorités à permettre la reprise des activités mises sous cloche lors des heures sombres de la pandémie ? En l’absence de réponses officielles, il est fort probable que la solution marocaine sera calquée sur le modèle adopté par d’autres pays au vu de la situation géographique du Royaume au croisement des continents, ainsi qu’au vu de sa vocation de pays touristique avec une économie totalement ouverte sur le monde.

En Europe, la Grèce, malmenée par la succession des crises économiques et très dépendante des revenus touristiques, a signé, le 8 février, un accord bilatéral avec Israël qui prévoit que les citoyens des deux Etats pourront voyager d’un pays à l’autre sans restrictions à partir du moment où ils ont été doublement vaccinés. Un accord du même type pourrait être conclu entre Israël et la France, selon certains médias français. Qu’en sera-t-il au Maroc qui vient de reprendre ses relations diplomatiques avec ce pays où réside une diaspora marocaine de plus d’un million de personnes qui n’aspire qu’à visiter son pays d’origine, notamment à l’approche de la saison des hiloula et autres rites religieux ? Qu’en sera-t-il également des millions de Marocains résidant à l’étranger et qui seront bientôt doublement vaccinés dans leurs pays européens de résidence ?

Risques de discrimination

A ces questions d’ordre pratique, se greffent des questions juridiques et d’éthique. Même si elles ne semblent pas nombreuses, les personnes vaccino-sceptiques qui refuseront de se laisser vacciner seront-elles soumises à des mesures restrictives à rallonge en cas de généralisation du passeport vaccinal au Maroc et l’atteinte d’une immunité collective ? Selon le député istiqlalien Allal Amraoui, la réponse à cette question est soumise à des conditions. “Pour parler d’atteinte aux libertés publiques, il faut d’abord s’assurer que les citoyens ont bien été informés sur l’opération de vaccination et prouver leur refus. Je comprends très bien la place que peut avoir un passeport de vaccination pour circuler librement et en toute sécurité d’un point de vue sanitaire, à l’intérieur comme à l’extérieur des pays, mais à condition que les vaccins soient disponibles pour tout le monde” , juget-il. En d’autres termes et en l’absence d’un accès total à la vaccination par le grand public, toute possibilité de discrimination positive en faveur des titulaires de passeports vaccinaux serait incongrue et négativement discriminatoire pour les non vaccinés, qu’ils le soient volontairement ou involontairement. 

Au final, un tel débat même s’il peut sembler prématuré dans notre pays où le nombre de personnes vaccinées ne dépassent guère le dixième de la population nationale, premières et deuxièmes doses incluses, l’emballement aujourd’hui en cours en Europe concernant ce sujet, ainsi que l’information de plus en plus plausible du recours du Maroc dans les prochaines semaines au vaccin uni-dose de Johnson & Johnson qui ne manquera pas d’accélérer la courbe de progression de l’immunité collective, devraient inciter à une communication d’anticipation que le ministère de la Santé serait bien inspiré d’initier au plus vite. Le fera-t-il ? Certainement, car il n’a pas le choix. 

Safaa KSAANI

3 questions à Allal Amraoui

Allal Amraoui
Allal Amraoui
« Le Maroc va adhérer automatiquement et logiquement au choix fait par la communauté internationale »

Allal Amraoui, député istiqlalien et Président du Centre marocain des études et recherches en politique de santé, nous éclaire sur l’utilité du passeport vaccinal.

- Certains pays comme Israël et la Grèce, qui ont vacciné la majorité de leur population, ont conclu des accords entre eux pour que leurs citoyens circulent librement à travers les frontières. Le Maroc leur emboîtera-t-il le pas ?

 - Je considère que c’est prématuré de parler de cette situation aujourd’hui, vu que l’extrême majorité des pays n’a pas encore atteint les 5% des personnes vaccinées de leur population. Je suis sûr que le Maroc va adhérer automatiquement et logiquement au choix fait par la communauté internationale. D’ailleurs, le Maroc a jusqu’ici fait la preuve de sa qualité de pays pionnier en de telles situations.

- La crise du Covid étant à dimension internationale et l’après-crise étant un objectif mondial, comment le Maroc pourra-t-il se greffer à un tel dispositif sans trop perdre de temps ?

- Il convient d’abord de rappeler qu’un certificat de vaccination n’est pas une première nationale ou mondiale. Le règlement sanitaire international exige un certain nombre de vaccins à faire, contre le choléra, la méningite, la fièvre jaune... pour accéder à certains pays, notamment dans les zones tropicales. Actuellement, nous sommes devant une nouvelle maladie virale qui s’est déclenchée il y a un an et qui pose beaucoup de problèmes à l’humanité. Se faire vacciner est aussi un geste altruiste. On se vaccine pour se protéger soi-même, mais aussi pour protéger la collectivité territoriale. Le reste n’est que détails.

- Sur le plan législatif, quand est-ce qu’une vaccination devient une obligation ?

- Au Royaume, la vaccination n’a jamais été obligatoire. On atteint des taux de vaccination à hauteur de 100% des enfants, sans pour autant que ça soit obligatoire. S’il se trouve qu’une personne refuse de se faire vacciner, elle n’a qu’à assumer sa responsabilité. Personne n’est obligé de se faire vacciner, sauf si la loi décrète cette obligation. Si on commence à exiger des certificats de vaccination au moment où les vaccins ne sont accessibles qu’à 5 ou 10% de la population, il y aura en ce moment des inégalités et une atteinte aux libertés.

Recueillis par S. K.

Encadré

Protection des données médicales : L’autre enjeu mondial
 
Une autre inquiétude soulevée par le passeport vaccinal concerne l’utilisation des données sanitaires personnelles. Celles-ci pourraient en effet être exploitées à bon ou mauvais escient, notamment par les majors de la big Pharma. L’exemple d’Israël qui a pu obtenir un stock suffisant de vaccins grâce à un deal avec Pfizer auquel l’Etat hébreux s’est engagé à livrer les données vaccinales de sa population, est à ce propos édifiant.

Certains laboratoires, comme le laboratoire suédo-britannique AstraZeneca, se veulent rassurants en avançant que l’accès aux données médicales sera réservé aux laboratoires qui produisent le vaccin et les données seront anonymisées. Reste que pour mettre en place un tel dispositif, il faudrait que tous les pays du monde coopèrent. Ce qui est loin d’être gagné puisque chaque pays a sa propre bureaucratie.

A cela s’ajoute le facteur temporel. En effet, créer des connexions et partager des données entre gouvernements risque de prendre du temps. En Israël, toujours, le ministère de la Santé a été autorisé, mercredi 24 février, à communiquer à d’autres autorités du pays les identités des personnes non vaccinées contre le Coronavirus, soulevant des inquiétudes quant au respect de la vie privée des citoyens qui refusent la vaccination. “Le but de ce texte, valable trois mois ou jusqu’à ce que la pandémie soit déclarée terminée, est de permettre à ces organismes d’encourager les gens à se faire vacciner en s’adressant personnellement à eux», selon un communiqué du Parlement israélien qui fait preuve, dans ce dossier, d’une étonnante souplesse, pour ne pas dire laxisme.

  


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