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Maroc-Espagne : Redémarrage rapide de l’axe Rabat-Madrid


Rédigé par Amine ATER le Lundi 11 Avril 2022

En l’espace de quelques jours, une crise de près d’un an a été dépassée et les bases du nouveau partenariat entre les deux Royaumes déclinées.



SM le Roi Mohammed VI en réunion avec le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez au Palais Royal de Rabat.
SM le Roi Mohammed VI en réunion avec le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez au Palais Royal de Rabat.
« Le Maroc et l’Espagne, conscients de la magnitude et de l’importance des liens stratégiques qui les unissent et des aspirations légitimes de paix, sécurité et prospérité des deux peuples, débutent aujourd’hui la construction d’une nouvelle étape dans la relation bilatérale », c’est en ces mots que le Chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez a annoncé le démarrage d’une nouvelle phase de coopération entre les deux rives de la Méditerranée, lors d’un point de presse qui a suivi sa rencontre avec Sa Majesté le Roi Mohammed VI, la soirée du jeudi 07 avril à Rabat.

Feuille de route en 16 points

Une rencontre suivie d’une invitation au Ftour par le Souverain, qui a servi de lancement officiel de la « nouvelle étape de partenariat entre le Maroc et l’Espagne ». C’est pour concrétiser cette nouvelle phase qu’une feuille de route a été adoptée par les deux parties. Ce ne sont pas moins de 16 points qui ont été arrêtés et qui représenteront les dossiers prioritaires lors de la prochaine Réunion de Haut Niveau, qui « devrait se tenir avant la fin de l’année », a précisé Pedro Sanchez lors de son point de presse.

« Le partenariat signifie pour le Maroc l’appui de l’Espagne à la solution que prône Rabat au conflit du Sahara occidental, c’est-à-dire octroyer une autonomie à la Région. C’est important pour le Maroc parce que l’Espagne est l’ancienne puissance coloniale et l’on suppose qu’elle a une certaine autorité morale et que ses décisions ou ses prononcements seront écoutés, peut-être même suivis par d’autre pays européens et latino-américains », déclare à « L’Opinion » Ignacio Cembrero, ex-correspondant des quotidiens El Pais et El Mundo au Maroc.

La nouvelle feuille de route prévoit par ailleurs que les sujets d’intérêt commun « seront traités dans un esprit de confiance, via la concertation sans recourir à des actes unilatéraux ». Sa Majesté le Roi Mohammed VI et le Chef du gouvernement espagnol se sont ainsi accordé à désigner un comité chargé de la mise en oeuvre pratique de ce nouveau partenariat dans un délai de 3 mois.

Transport maritime et réouverture des frontières

Le Chef du gouvernement espagnol a également confirmé la tenue d’une série de réunions de travail entre les ministres des deux pays pour élaborer la nouvelle feuille de route qui servira de cadre au nouveau partenariat entre les deux Royaumes.

L’une des premières retombées palpables de cette « normalisation » entre Rabat et Madrid a été la reprise immédiate de l’activité de transport de passagers par voie maritime entre les ports marocains et espagnols. La direction de la Marine marchande a dans la foulée appelé les compagnies qui exploitent les lignes maritimes desservant les ports de Tanger Med, Tanger Ville, Nador et Al Hoceima à reprendre leur activité.

Autre geste de bonne volonté ayant fait couler énormément d’encre de l’autre côté du Détroit : l’annonce d’un accord entre Rabat et Madrid « pour une réouverture progressive et concertée des passages frontaliers de Sebta et Mellilia ».

Une annonce qui représente le principal acquis pour l’Espagne, un point de vue que partage le très corrosif et constamment sceptique journaliste Ignacio Cembrero qui affirme : « Cela signifie surtout mettre un terme, en tout cas provisoirement, à la crise entre les deux pays et si j’en juge par ce qu’a dit le Chef du gouvernement à mots couverts, cela représente aussi ouvrir une douane commerciale à Sebta qui n’en a jamais disposée et rouvrir celle de Mellilia fermée unilatéralement par le Maroc en 2018 », avant de préciser : « Ce qui veut dire que ces villes ne seront plus asphyxiées économiquement et qu’elles auront la possibilité de faire du commerce légalement et non plus de contrebande avec le Maroc. C’est quelque chose de positif et je crois que du côté espagnol c’est le principal acquis ».

L’hypothèse de la mise en place d’une douane commerciale à Sebta pourrait venir offrir à la région une nouvelle rentrée de fonds, en plus de renforcer les capacités de croissance de la zone franche de Fnideq.

Sur un tout autre registre, la levée de boucliers qu’a suscitée la décision de Pedro Sanchez en Espagne et notamment le vote d’une motion au Parlement hostile à la décision de la Moncloa en fait craindre sur la durabilité de la nouvelle position officielle de l’Espagne sur le dossier du Sahara.

Une hypothèse balayée par Cembrero qui explique: « Il est vrai que jeudi dernier, le PP a voté une sorte de motion contre le gouvernement à propos du Sahara, mais je pense que les reproches du nouveau leader du PP, Alberto Nuñez Feijoo, sont plutôt en rapport avec les formes prises par Pedro Sanchez pour prendre cette décision pro-marocaine, mais sur le fond il n’existe pas de divergences. Je pense en tout cas que s’il arrive à la Moncloa, il continuera plus ou moins la même politique que celle entreprise par Pedro Sanchez ».



Amine ATER

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Réunion de Haut Niveau


Reprise des groupes de travail et consultations mixtes
 
L’un des points phares de la série de chantiers annoncés suite à la rencontre entre le Souverain et Pedro Sanchez, reste la reprise et le renforcement de la coopération de la gestion migratoire. Le Groupe permanent maroco-espagnol sur la migration devrait se réunir prochainement.

D’un autre côté, le gouvernement espagnol a annoncé le redémarrage du groupe de travail maroco-espagnol, sur la délimitation des espaces maritimes en Atlantique. Un dialogue sera également initié entre Rabat et Madrid sur la gestion des espaces aériens. L’ensemble des champs de coopération sectoriels dans les domaines d’intérêt commun seront réactivés (économique, commercial, énergétique, industriel…).

Les secteurs de l’éducation, la formation professionnelle et l’enseignement supérieur seront prioritaires dans le nouveau partenariat, « un groupe de travail spécifique sera mis en place », précise la déclaration conjointe. L’ensemble des rapports d’activité, recommandations et synthèses des réunions et groupes de travails mixtes seront présentés lors de la prochaine Réunion de Haut Niveau.
 

Sahara


Le Polisario poussé vers la touche
 
Pris au dépourvu par la décision de Madrid de rompre avec sa « neutralité » sur l’affaire du Sahara et de soutenir le plan marocain d’autonomie pour la Région, le Polisario s’est activé sans succès pour mobiliser ses relais en Espagne afin de tenter de mettre la pression sur le Chef du gouvernement, Pedro Sanchez, pour le pousser à revenir sur sa décision.

Des manoeuvres qui n’ont pas eu le succès escompté et n’ont pas empêché Sanchez de se rendre le 07 avril à Rabat sur invitation de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Une visite qui a débouché sur la mise en place d’une feuille de route conjointe entre les deux Royaumes et la reprise de la Réunion de Haut Niveau avant la fin de l’année.

Face à cette évolution de la situation, les séparatistes du Polisario se sont résolus à annoncer la suspension des contacts diplomatiques avec le gouvernement espagnol. Bien que l’Espagne ne reconnaisse pas la RASD, elle maintient des relations avec le Polisario pour faciliter et coordonner les activités des nombreuses ONG espagnoles actives dans les camps de Tindouf.

Le Polisario rejoint ainsi le régime algérien dans la rupture diplomatique avec Madrid. Alger ayant rappelé son ambassadeur, quelques heures seulement après l’annonce du soutien du gouvernement espagnol à la proposition marocaine d’autonomie. « L’Algérie s’est fâchée avec l’Espagne et j’ai l’impression qu’elle va se fâcher pour longtemps », confirme Ignacio Cembrero, ex correspondant des quotidiens espagnols El Pais et El Mundo.
 

Trois questions à Emmanuel Dupuy


« L’enjeu majeur pour l’Espagne est la reprise de la coopération migratoire »
 
Emmanuel Dupuy, Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), a répondu à nos questions sur les conclusions de la visite de Pedro Sanchez au Maroc et ses répercussions géopolitiques.


- Quelle est votre lecture des conclusions de la visite de Pedro Sanchez au Maroc ?

- La visite de Sanchez ouvre un nouveau chapitre dans les relations bilatérales sachant que le Sahara n’a été qu’une question accessoire par rapport aux dossiers évoqués lors des discussions avec le Roi du Maroc. Pour l’Espagne, l’enjeu majeur est la relance de la coopération migratoire.

Force est de constater que les frontières terrestres seront rouvertes avec la mise en place d’un poste douanier. Une des annonces majeures de cette visite à laquelle s’ajoute le groupe de travail sur la délimitation des espaces maritimes sur la façade atlantique et la coopération sectorielle et antiterroriste.


- Compte tenu de la fragilité politique de Pedro Sanchez, pensez-vous que le soutien espagnol au plan d’autonomie résistera au changement de gouvernement en Espagne ?


- Il faut garder à l’esprit que le soutien espagnol à l’initiative d’autonomie ne fait pas l’unanimité en Espagne, puisqu’il y a eu un vote jeudi dernier dans le Cortes qui a mis Pedro Sanchez en difficulté. Les partis de gauche, dont Podemos, la gauche républicaine de Catalogne et d’autres formations, ont fait valider une proposition de loi visant à ratifier les Résolutions onusiennes qui soutiennent l’autodétermination au Sahara.

Cette question suscite même une tension au sein de la coalition au pouvoir pour autant que 160 députés ont voté pour cette proposition contre l’avis des socialistes. La droite semble quant à elle opposée également au soutien au Maroc. Par conséquent, il n’est pas écarté qu’en cas d’alternance politique, la nouvelle position de l’Espagne sur le Sahara soit remise en question. Ce scénario pourrait se produire s’il y a une coalition entre l’ultragauche et le parti socialiste ou une alliance entre les centristes, les nationalistes basques et le PP.


- Le retrait français du Sahel a-t-il été l’une des raisons ayant poussé l’Espagne à se réconcilier avec le Maroc ?


- Je ne le pense pas. La coopération migratoire est l’unique souci des Espagnols. Concernant l’engagement français au Sahel, il s’agit moins d’un retrait que d’un redéploiement dans les pays voisins du Mali. Je ne vois pas, pour ma part, de lien de cause à effet dans la mesure où l’Espagne n’a été que partiellement engagée dans les opérations au Sahel. Les militaires espagnols n’étaient engagés que dans la formation dans le cadre de la mission Takuba. En plus, l’intervention française a anéanti Daech dans le grand Sahara et ses liens avec le mouvement sahraoui.



Recueillis par Anass MACHLOUKH