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[Interview avec Ryad Mezzour] « Les changements de chaînes de valeurs mondiales permettront au Maroc de monter en gamme »


Rédigé par Saâd Jafri le Samedi 4 Décembre 2021

Deux mois après la nomination du nouveau gouvernement, nous sommes allés à la rencontre de l’homme de tous les dossiers au sein du département de l’Industrie et du Commerce. Un haut cadre qui, après avoir participé à la mise en place de la stratégie industrielle du Royaume, se retrouve aujourd’hui à la tête du ministère de l’Industrie avec pour mission de hisser le Royaume au rang de puissance industrielle. À bâtons rompus avec Ryad Mezzour, ministre de l’Industrie et du Commerce.



- On entend ça et là que l’actuel Exécutif, dont vous faites partie, mérite un délai de grâce de 100 jours avant de pouvoir être questionné et jugé. Au vu de vos nombreuses actions et initiatives entreprises au lendemain immédiat de votre investiture, et compte tenu de vos anciennes fonctions au sein de ce ministère que vous dirigez actuellement, vous sentez-vous concerné par cet usage de la vie politique ?

- En effet, on dit souvent qu’il faut 100 jours pour voir les premières actions d’un gouvernement ou d’un Exécutif quel qu’il soit, même en entreprise. Ce que nous pouvons assurer, c’est que l’actuel gouvernement a commencé à travailler dès le premier jour, comme en témoigne le Projet de Loi des Finances qui a été présenté sept jours après la formation de la majorité et qui comprend les premières dispositions gouvernementales. Des dispositions qui se caractérisent par une forte impulsion dans le volet social, et qui seront effectives dès l’année 2022 à travers la Loi de Finances. Le chantier de la couverture sociale généralisée, piloté par SM le Roi, a également connu des avancées majeures dès les premiers jours du gouvernement.

Donc, plusieurs ministres se sont penchés très vite sur les dossiers brûlants et ont commencé à mettre en place leurs stratégies. S’agissant du ministère de l’Industrie, il a été piloté auparavant par un grand ministre que j’ai eu la chance d’accompagner pendant quelques années. Il y a donc un grand patrimoine dans ce ministère en matière de ressources humaines et de vision stratégique et dont je connaissais déjà l’existence. Il est donc naturel de démarrer plus facilement dans ces conditions.


- En moins de 20 ans, le Maroc est devenu un hub industriel et un acteur économique incontournable dans la région. Et jamais son ambition de devenir une base arrière industrielle de l’Europe, en lieu et place de certaines zones traditionnelles de délocalisation de la production du vieux continent, n’a semblé aussi proche. Disposons-nous des moyens infrastructurels, politiques et institutionnels de cette ambition ?

- Le Maroc dispose de tout le potentiel nécessaire pour devenir une base arrière industrielle de l’Europe et j’oserais même dire une base avant. Ce qui veut dire que nous sommes une plateforme industrielle dans le cadre du co-développement, non seulement avec l’Europe qui est notre principal client, mais également avec notre continent, notre environnement et notre région.

Le positionnement de hub est une politique qui a été choisie par le Maroc à partir des années quatre-vingt, notamment avec la stratégie d’ouverture et les accords de libre échange qui permettent aujourd’hui aux industriels installés au Maroc de pouvoir accéder à plus d’une centaine de marchés, tout en bénéficiant de droits de douane préférentiels.

Pour donner un exemple concret, ceci a permis au Maroc d’attirer des investisseurs qui servaient les marchés européens, mais qui s’installaient au Maroc pour pouvoir servir le marché américain, puisqu’il n’y a pas d’accord préférentiel douanier entre les Etats-Unis et l’Europe et donc le Maroc se profile comme une solution efficace pour remédier à la contrainte.

Sur le plan industriel, le Maroc dispose d’un fort « sponsorship politique » de SM le Roi qui a érigé ce secteur en priorité nationale et qui suit son développement de manière très attentive. Donc, sur le plan politique, l’industrie marocaine est fortement soutenue par l’ensemble des appareils de l’Etat.

Au niveau du capital humain, tous les investisseurs qui viennent au Maroc reconnaissent la valeur et le potentiel de nos ouvriers, de nos techniciens, de nos ingénieurs. Sur le plan infrastructurel, la connectivité maritime du Maroc est à un niveau très élevé, avec un port de Tanger Med qui se positionne parmi les 20 meilleurs ports du Monde, voire le top 10 dans certains classements, ce qui donne au Royaume une compétitivité logistique très importante. A cela s’ajoutent les infrastructures de base, avec 1800 Km d’autoroutes, des aéroports, sans oublier la qualité de vie qui est importante pour les investisseurs du fait qu’elle attire les compétences.
 
 
Nous entrons dans l’industrie lourde qui va nous permettre de forger les pièces et les intégrer dans les blocs-moteur”


- Bon nombre de zones industrielles ont été construites durant les deux dernières décennies, pourtant, elles n’arrivent toujours pas à atteindre leur rythme de croisière. Quelles sont les raisons derrière ce déficit de performance et quelle est votre stratégie pour la réhabilitation de ces zones ?
 
- Les zones industrielles sont conçues selon un planning de développement et elles peuvent arriver à maturité dans 5, 10, 15, 20 ans. On ne peut donc pas constater l’échec d’une zone au bout de deux ou trois ans de travail. Ceci dit, il y a eu des expériences qui, effectivement, n’ont pas donné les résultats escomptés. Nous en avons tiré les bonnes leçons, nous avons désormais des cahiers des charges de valorisation et des orientations qui penchent vers les secteurs productifs purs et nous avons également un plan de réhabilitation qui concerne la mise à niveau de 3500 à 6000 ha de zones industrielles afin qu’elles puissent répondre aux besoins du marché.


- Comme nombre de secteurs, l’informel constitue l’une des plaies de la sous-traitance industrielle avec tous les impacts fiscaux et sociaux que cela génère sur les caisses de l’Etat comme sur les conditions de travail des ouvriers. Comment comptez-vous réduire ces impacts, tout en préservant la compétitivité des sous-traitants marocains ?

- L’informel est un moyen de subsistance pour beaucoup de familles marocaines, qu’il faut tout d’abord respecter et intégrer. Il y a donc de multiples stratégies pour accompagner ce secteur dans l’objectif de garantir aux personnes qui y travaillent leurs droits sociaux. En tête de liste figure le grand chantier de la couverture sociale universelle qui va permettre à tous les Marocains d’obtenir leurs premiers droits sociaux.

Ensuite, il y a un travail d’intégration loin de la logique coercitive, qui présente plusieurs bénéfices aux professionnels. Le programme de l’autoentrepreneur qui connaît un succès formidable est un exemple parlant. Aujourd’hui, le Maroc compte plus de 370.000 autoentrepreneurs qui travaillent légalement et payent des taxes, quoique symboliques, sur leurs activités. Outre l’informel de subsistance, il y a ce qu’on appelle le semi-informel qui est plus compliqué à gérer.

En clair, il s’agit d’entreprises formelles qui ont recours à des activités informelles pour « gagner en compétitivité », ce qui a provoqué des drames importants, notamment l’incident de Tanger qui a causé la perte très douloureuse de 28 personnes. Il faut donc une action et des mesures, importantes et conséquentes pour que ce genre de drames ne se reproduisent plus. Le ministère de l’Industrie travaille actuellement avec le ministère de l’Intérieur sur un plan d’action visant à garantir aux travailleurs des espaces de travail qui préservent les droits sociaux. D’autant plus qu’avec des conditions de travail meilleures, les collaborateurs deviennent plus productifs et par ricochet assurent un niveau de compétitivité plus important. C’est donc gagnant-gagnant pour tout le monde.

 
Le Maroc compte plus de 370.000 auto-entrepreneurs qui travaillent légalement et payent des taxes symboliques”

- Booster les investissements est une priorité pour l’actuel Exécutif comme pour les anciens gouvernements. Toutefois, plusieurs mesures et projets de lois nécessaires à l’accompagnement de ce chantier capital sont toujours en stand-by, notamment la nouvelle Charte de l’investissement qui n’a pas encore vu le jour. Le processus d’adoption de ladite Charte sera-t-il enclenché sous votre mandature et dans quels délais ?

- Le gouvernement s’est attelé sur le projet de la nouvelle Charte d’investissement dès son investiture. Car, effectivement, l’investissement occupe une place centrale dans la stratégie du gouvernement, comme en témoigne la mise en place d’un département chargé de l’Investissement, de la Convergence et de l’Evaluation des politiques publiques. Lequel département travaille d’arrache-pied sur la nouvelle charte d’investissement qui vient renforcer l’ancienne charte qui a permis d’atteindre des résultats au niveau industriel.

Donc, améliorer un dispositif et l’élargir à tous les secteurs demande un effort, une réflexion, un débat, des outils agiles et efficaces et c’est pour cela que la mise en oeuvre de la nouvelle charte a pris du temps. Ce qui est sûr, c’est que ce projet va être structurant pour le Maroc, dans un contexte où le monde connaît d’importantes reconfigurations des chaînes de valeurs. Et aujourd’hui nous sommes dans les starting-blocks, la charte a fait l’objet d’un exposé lors du dernier Conseil de gouvernement. Nous serons au rendez-vous.


- Tout en soulignant les développements positifs et prometteurs de certaines industries comme l’automobile ou l’aéronautique, le rapport sur le Nouveau Modèle de Développement indique qu’elles n’ont pas encore été suffisamment denses pour entraîner un changement de la structure économique. Quelles sont les raisons intrinsèques qui empêchent ces industries d’atteindre, à ce jour, leur plein potentiel ?

- Le jugement est un peu sévère, car lorsqu’on crée 565.000 emplois sur un plan d’accélération, les retombées économiques sont assez importantes. Le développement du secteur est également visible au niveau des exportations qui ont connu un grand essor. Mais il n’en demeure pas moins qu’il y a un potentiel d’entraînement beaucoup plus conséquent qui est attendu de ce secteur. Nous y travaillons, les changements de chaînes de valeurs mondiales durant la pandémie ont renforcé le positionnement du Royaume et nous permettront d’atteindre de nouveaux paliers.


- S’agissant de l’automobile, le groupe PSA avait exprimé, dès son Implantation au Maroc, sa volonté de fabriquer des blocs-moteur localement. Où en est-on ?

- Le Groupe produit des blocs-moteur au Maroc depuis 2018, c’est-à-dire depuis son démarrage. Il y a besoin d’une petite intégration supplémentaire sur laquelle nous travaillons et qui va nous permettre dans les prochaines années d’être la base industrielle automobile la plus compétitive au monde et en plus elle sera décarbonée.


- Donc, ici on ne parle plus que de l’assemblage, mais de la fabrication de A à Z ?

- Nous entrons dans l’industrie lourde qui va nous permettre de forger les pièces et les intégrer dans les blocs-moteur. Nous ne serons pas en mesure de produire toutes les pièces, mais il faut tout de même noter que nous sommes arrivés à un taux d’intégration de 60% des pièces automobiles et notre objectif est d’atteindre les 80% dans les trois ou prochaines années.


- La dynamisation de la consommation locale est l’un des enjeux de la relance post-Covid. Une étude récente sur le comportement des Marocains face à l’achat de vêtements révèle que le textile «Made in Morocco» peine à attirer les consommateurs locaux. Où se situe le problème ?

- L’étude a peut-être été menée avec un biais. Aujourd’hui, le consommateur local considère que certaines marques, dont 30% des produits sont fabriqués au Maroc, sont meilleures que des marques marocaines. Donc, le «Made in Morocco» est plébiscité par rapport à ces marques-là. C’est une question de marque plus qu’une question de production marocaine.

Cela dit, il y a effectivement un travail à faire sur les marques marocaines, ainsi que sur la confiance des Marocains envers le produit local, sachant que celui-ci est apprécié une fois qu’il porte un label étranger. Le Royaume a lancé un projet ambitieux, stratégique et lourd sur le «Made in Morocco», qui intègre cette variable de confiance du consommateur, la qualité des produits et bien évidemment les prix.

Nous avons dans ce même cadre élaboré des contrats de sourcing avec des distributeurs locaux qui ont connu des succès immédiats, au point qu’aujourd’hui il y a une appétence des réseaux de distribution par rapport à ces contrats. Nous avons aussi un programme d’export ambitieux, avec pour objectif d’exporter de manière supplémentaire plus de 70 milliards de dirhams dans des couples produit-marché.

Par ailleurs, ce projet «Made in Morocco» entre dans un cadre beaucoup plus large et concerne également la souveraineté industrielle, ce qui va nous permettre de répondre à l’ensemble des besoins de notre pays, conformément aux orientations de SM le Roi.
 
Nous avons l’ambition de sécuriser nos intrants, mais aussi commencer à en produire certains que nous ne produisons pas ou que nous produisons peu”


- La crise sanitaire a fait que certaines matières premières et les intrants sont devenus moins disponibles qu’auparavant. Comment le Maroc compense-t-il ce besoin ? 

- Dans la stratégie de souveraineté industrielle, les intrants et les stocks de sécurité sont très importants. Nous avons l’ambition de sécuriser nos intrants, d’une part, mais aussi commencer à en produire certains que nous ne produisons pas ou que nous produisons peu, à l’instar des semi-conducteurs. Le schéma est clair, que ce soit au niveau des intrants ou au niveau des produits finis, dont ont besoin les Marocains. Là, bien sûr, on touche à plusieurs secteurs, à savoir l’industrie pharmaceutique, alimentaire et autre. Donc, la stratégie du Royaume s’inscrit dans un couple «production et stock de sécurité».


Propos recueillis par Saâd JAFRI

Portrait


Un homme de terrain
 
Né à Rabat en 1971, Ryad Mezzour, ministre de l’Industrie et du Commerce, est un ingénieur de l’Ecole polytechnique de Zurich. Il a commencé sa carrière professionnelle en 1996 au sein du groupe suisse ABB qu’il quitte deux ans plus tard pour préparer un Master à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Il intègre par la suite le cabinet Deloitte en tant que consultant en charge des services financiers. Il rentre au Maroc en 2003 pour occuper le poste de directeur général de « Budget », fraîchement racheté par Finance.com.

Deux ans plus tard, il met le cap sur la Somed où il est nommé conseiller du président, avant de prendre les rênes du service trading puis la direction commerciale de la filiale Zellidja. Ryad Mezzour revient par la suite dans le secteur de l’automobile pour prendre la direction générale de Suzuki Maroc avant d’intégrer le ministère de l’Industrie et du Commerce. Il fût également chef de cabinet de Nizar Baraka lors de son mandat au CESE et a chapeauté celui de Moulay Hafid Elalamy depuis 2019, jusqu’à sa nomination en tant que ministre de l’Industrie et du Commerce.

 



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