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Interview avec Nezha Hami-Eddine Echaïri : « La demande en coaching reprend, mais reste loin des chiffres de 2019 »


Rédigé par Safaa KSAANI le Jeudi 11 Novembre 2021

L’activité du coaching reprend des couleurs à l’international, comme au Maroc. Le point sur l’état du secteur avec l’executive coach Nezha Echaïri.



- Les professionnels du coaching ont subi de plein fouet l’arrêt d’activité qui a résulté de la pandémie. Quel bilan en faites-vous et quels segments ont été les plus touchés?

- Cette pandémie, comme vous l’avez soulignée dans votre question, n’a épargné aucun secteur d’activité. C’était un shutdown planétaire. Pour notre profession, la fédération internationale, International Coaching Federation (ICF), qui regroupe 70% des 70.000 coachs professionnels à travers le monde, a diligenté dès avril une enquête pour sonder l’impact de la crise. Etant un service, le coaching a été durement touché, car les budgets affectés aux activités de service, comme la formation, la communication et la publicité, ont été « récupérés » par les entreprises pour être investis dans les nouvelles dépenses auxquelles elles faisaient face, à savoir les mesures barrières et les investissements nécessaires pour redémarrer la machine. D’après l’enquête d’ICF Global, la baisse de revenu a été plus ressentie chez les coachs intervenant en entreprise (54%) que ceux avec une spécialité non-business (44%). Parmi ceux qui ont enregistré cette baisse, 63% des coachs ont dû suspendre «temporairement» leur activité. Le plus fort taux de fermeture a été enregistré en Asie, suivie par l’Europe de l’Est. Sur un autre registre, la baisse du nombre de clients a été constatée chez les clients directs (40%), qui paient eux-mêmes leur coaching, et chez les clients parrainés, dont le coaching est payé par leur employeur (39%). Ce sont des chiffres parlants issus d’une enquête mondiale qui a couvert 145 pays et territoires. Je tiens aussi à préciser que cette « photo » a été prise alors que nous étions dans l’œil du cyclone, durant les six premiers mois de l’année 2020.

- L’enquête mondiale menée par ICF Monde, entre avril et juillet 2020, a constaté que le secteur du coaching a enregistré une baisse de 49% de son chiffre d’affaires, durant les six premiers mois. Qu’en est-il aujourd’hui?

- Sur le plan international, il y a une nette reprise de la demande du coaching. Il en est de même au Maroc. Pour répondre à cette question, je vais me limiter au marché marocain. Passés les deux premiers mois de stupeur, la communauté des coachs membres d’ICF Maroc a été gagnée par un extraordinaire élan de solidarité avec les professions qui ont veillé sur nous durant le confinement, à savoir le corps médical, les enseignants et les autorités de proximité. Pour votre information, les coachs professionnels membres d’ICF Global sont tenus de consacrer une partie de leur temps de travail à des activités pro bono (gratuites). Sur le plan professionnel, dès le quatrième semestre 2020, nous avons constaté un frémissement de la demande de coaching plus en format individuel que professionnel (de la part des entreprises). Ce frémissement est devenu un courant dès le début de l’année 2021. La demande des entreprises a augmenté. Cette demande concerne toutes les variantes du coaching professionnel (individuel pour les collaborateurs, le coaching d’équipe et le coaching de structure). Cette pandémie, qui est une crise profonde, a touché au fondement des entreprises (leur raison d’être) et de leur business plan (comment atteindre leurs clients). De fait, les managers souhaitent retricoter les liens entre et avec leurs collaborateurs et donner sens à leur travail. Donc, il y a reprise, mais nous sommes encore loin des chiffres d’affaires réalisés en 2019.

- Quelles problématiques sont liées aux phases de transition entre l’avant et le post-Covid ?

- La pandémie a détricoté les liens entre les collaborateurs et déboussolé les entreprises. Elle était une espèce de « reset » pour les entreprises. Par rapport aux liens, le télétravail a, certes, permis de maintenir l’activité, mais a éloigné les collaborateurs les uns des autres. Les collaborateurs ont perdu certains repères. Le télétravail a mis en difficulté le «vivre ensemble», qui était, dans certaines entreprises, très fragile. Par rapport au positionnement, il est difficile de naviguer en eaux troubles et dans le brouillard. Les managers avaient besoin d’y voir clair : où aller et comment y aller ? Donc, en réponse à ces difficultés, les coachs ont été sollicités pour du coaching individuel autour de problématiques professionnelles comme la motivation, le sens et la finalité du travail, les conflits générés par le télétravail dans la sphère privée, entre autres. Il y a également des demandes pour le coaching d’équipe et le coaching de structure pour retricoter les liens entre les collaborateurs, pour redéfinir la vision, pour inventer de nouvelles façons de faire et pour composer avec la pandémie pour pouvoir se projeter dans l’avenir.

- Quelles leçons tirez-vous de la pandémie, en termes d’innovation ?

- La créativité est une compétence intrinsèque chez le coach professionnel. Si nous utilisons les mêmes outils, leur déploiement diffère d’une demande à une autre. Je m’explique : je prends comme exemple la cohésion d’équipe. Nous utilisons les mêmes outils, mais nous ne les déploierons jamais de la même manière chez tous les clients. Pour chaque demande, nous réinventons notre démarche et les modalités d’articulations des outils. Chaque demande est unique. Donc, la créativité fait partie de la quintessence de notre métier. Pour chaque coaching, individuel, d’équipe ou de structure, nous réinventons l’articulation, recréons la démarche et créons des outils, des documents, des mises en situation. Durant la pandémie, cette compétence a été activée par un grand nombre de coachs au Maroc et dans le monde. Ne dit-on pas «la nécessité est la mère des inventions ». Selon l’enquête internationale, 36% des coachs ont procédé au réaménagement de leur offre de services en introduisant ou en adaptant le consulting et la formation. L’autre gain : cette pandémie a fait sauter de nombreux verrous de résistance à la digitalisation de la part d’une grande frange de la communauté des coachs, dont moi personnellement. L’enquête a révélé une forte baisse du coaching en présentiel (80%) et une forte augmentation du coaching à distance via les plateformes audio-vidéo (74%). Nous avions, durant la pandémie, travaillé en groupes pour adapter nos mises en situation (exercices) au digital. Et nous les avions partagées entre nous. Au sein d’ICF Maroc, nous avions même réussi à organiser notre premier team building online, à l’occasion de la première édition du Moroccan Coaching Meeting. Cependant, aujourd’hui, coachs et coachés se plaignent de la fatigue digitale, qui a été, par ailleurs, révélée, déjà, par ICF Luxembourg dès septembre 2020.

- En coaching, les professionnels travaillent avec le matériau que ramène le coaché (ses problématiques, ses interrogations, ses soucis, ses rêves,..). A quel point la pandémie a-t-elle changé ces pratiques ?

- Durant la pandémie, nous avions fait face à des demandes très puissantes en relation, en grande partie, avec le processus de deuil. Des personnes, qui ont perdu des amis ou des proches. D’autres ont perdu leur emploi et certaines ont vu leur projet stoppé brusquement. Des personnes avaient peur pour leurs enfants, se posaient des questions quant à leur avenir et sur leur rôle de parent. En résumé, il y avait beaucoup de souffrance, beaucoup de peur et beaucoup d’interrogations «sur demain». Toutefois, il faut bien le souligner : les coachs, eux aussi, faisaient face aux mêmes questions et étaient ébranlés par les mêmes peurs. La pratique professionnelle du coaching nous impose le recours à la supervision pour toutes les difficultés que nous rencontrons. Les coachs professionnels ont consommé de la supervision et ont investi des espaces d’intervision de coachs. Cela nous a énormément aidé pour retrouver l’okness (alignement intérieur) pour que nous puissions aider l’autre à retrouver l’équilibre.

Moroccan Coaching Meeting

La deuxième édition prévue du 15 au 22 novembre

Les coachs membres d’International Coach Federation (ICF) - Maroc annoncent la tenue, les 15 et 22 novembre, de la deuxième édition de Moroccan Coaching Meeting. Objectif : évaluer l’impact de la crise pandémique sur leur métier et présenter les enseignements qui en ont été tirés. Cette édition se tiendra en format hybride pour permettre à un grand nombre de coachs de se rencontrer. Le présentiel se déroulera dans les locaux de la CGEM et le distanciel via une plateforme spécialisée.

« Nous devons témoigner de ce que nous avions vécu en tant qu’individus et en tant que coachs. Cette édition nous permettra de mettre des mots sur les maux que nous avions vécus, nous et nos clients », espère Nezha Hami- Eddine Echaïri, Présidente de la Fédération Internationale de Coaching Maroc.

Au menu, durant la première journée, les participants seront invités à travailler en groupe pour réfléchir sur des thématiques au- tour de l’impact de la pandémie sur les personnes et sur la pratique du coaching et quelle a été leur contribution au développement de la résilience individuelle et collective. L’équipe organisatrice aura ensuite la lourde tâche de synthétiser les productions de tous les pairs. Cette synthèse servira de support de travail pour la deuxième journée. Durant cette journée, ce travail consistera à coconstruire, à partir de la synthèse, un processus d’accompagnement en période de crise.

A l’issue de cette deuxième édition, les contributions des coachs seront synthétisées dans un docu- ment final estampillé ICF Maroc et mis à la disposition des participants et tous ceux qui le de- mandent. Ainsi, ce document fera un benchmark des démarches adoptées par les coachs durant cette pandémie ainsi que des outils mis en place, ce qui constituera un document de référence pour les accompagnements en période de crise.