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Interview avec Emmanuel Dupuy : «La faiblesse du Polisario, cause d’agitation algérienne»


Rédigé par Anass MACHLOUKH le Mercredi 17 Novembre 2021

En pleine tension au Maghreb, le régime militaire algérien ne cesse de menacer de prendre les armes contre le Maroc qui demeure impassible. Isolé sur le plan diplomatique, Alger se livre à une fuite en avant. Emmanuel Dupuy, Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) en scrute les raisons. Crise interne, défaite diplomatique dans le dossier du Sahara et faillite du Polisario, le voisin de l’Est trouve refuge dans l’escalade.



- La tension entre l’Algérie et le Maroc semble atteindre son paroxysme, ce pays voisin cherche le moindre mobile, aussi absurde soit-il, pour déclencher des hostilités, quelle est votre lecture de l’acharnement d’Alger vis-à-vis de Rabat ?

- La tension entre Alger et Rabat ne date pas d’aujourd’hui, sans remonter à la Guerre des Sables (1963-1964), force est de constater que la tension s’est exacerbée lors des derniers mois, notamment depuis les événements d’El Guergarat, en novembre 2020, et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, l’Algérie essaye de justifier son recours à l’escalade par ce qu’elle qualifie de « rupture » du cessez-le-feu du 6 septembre 1991. La mort du chef de la gendarmerie du Polisario, Addah Al-Bendir, en avril dernier, et bien d’autres prétextes présentent le Polisario comme victime.

En accusant le Maroc d’être derrière la destruction de trois de ses camions civils, qui, pourtant, se trouvaient dans une zone militarisée près de la localité de Bir Lahlou, loin du territoire algérien, le régime algérien révèle implicitement un sentiment d’échec sur le plan politique dans l’affaire du Sahara.

La meilleure preuve en est que la dernière Résolution du Conseil de Sécurité (2602), adoptée le 29 octobre dernier, a conforté la position du Maroc en reconnaissant la crédibilité de la proposition d’autonomie de 2007 en tant que base de négociation.

Le plus angoissant pour l’Algérie est le soutien apporté par treize pays membres du Conseil qui ont validé la Résolution, sachant que quatre membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies, dont la Chine et les Etats-Unis, ont voté pour (la Tunisie et la Russie se sont abstenues).

Acculée dans cet isolement diplomatique, l’Algérie n’a eu d’autre choix que de tendre la situation davantage qu’elle ne l’est. Ici, je souligne que depuis l’été dernier, nous assistons à une situation qui rappelle l’époque de la « Guerre des Sables », compte tenu de toutes les mesures qu’a prises le régime algérien, à savoir la rupture des relations diplomatiques, l’interdiction de l’espace aérien aux avions marocains et le renforcement du dispositif militaire à la frontière. Tout ça au nom d’un discours souverainiste relayé à chaque sortie médiatique par le ministre des Affaires étrangères algérien, Ramtane Lamamra.

Pour résumer, je pense qu’il y a, de la part de l’Algérie, une volonté d’exacerber la tension actuelle ; le Maroc est déterminé, pour sa part, à calmer le jeu tout en maîtrisant la situation grâce à l’efficacité de son action diplomatique.
 
«Ils sont nombreux à contester les choix politiques du président Abdelmajid Tebboune en matière de politique étrangère, et à avoir une sympathie pour le vivre ensemble au Maghreb».
 
- Vu la montée des tensions et l’agressivité accrue du régime algérien, peut-on s’attendre, après l’épisode des camionneurs, à une guerre dans la région et quelles seraient ses conséquences ?

 
- En toute franchise, je suis persuadé que la guerre n’aura pas lieu, même si le risque de déflagration augmente au Maghreb, contrairement à ce que craignent les gens. Je doute sincèrement de la volonté de l’Algérie d’aller à la guerre ou vers un conflit armé.

Toutefois, l’Algérie se déploie dans une stratégie de tension permanente alimentant ainsi une fièvre endémique dans la quête de perturber le Maroc. Ceci dénote d’une certaine faiblesse du régime algérien. Le président Abdelmajid Tebboune est très fragile politiquement, notamment par rapport à l’Armée Nationale Populaire (ANP) et la Direction des Services de Sécurité (DSS) qui lui imposent leurs choix, sachant que le chef d’état-major, le général Saïd Chengriha, est le véritable maître du pays.

J’ajoute que l’Algérie est perplexe quant à l’affaiblissement de sa position géopolitique puisqu’elle demeure incapable de séparer le Maroc de ses propres alliés traditionnels, à savoir la Chine et la Russie, avec lesquels le Royaume entretient de très bonnes relations. Ceci dit, Alger a perdu son exclusivité stratégique avec ces pays si importants, au grand bénéfice de Rabat, ce qui est en soi une source de frustration pour les dirigeants algériens.

En gros, loin de parler de politique fiction, l’Algérie, si tentée de provoquer une guerre avec le Maroc, aurait peu de soutien et d’appui militaire de ses propres alliés et fournisseurs d’armes que sont la Russie et la Chine. La preuve en est que Moscou, bien qu’il soit le fournisseur et l’armurier historique de l’ANP, n’hésite pas à proposer au Maroc des contrats d’armement. En témoigne la proposition de vente, en 2020, de 60 chars T-72 à l’Armée marocaine.

Donc, même en cas de guerre, l’Algérie aura du mal à trouver un soutien international. En outre, une guerre au Maghreb n’est guère souhaitable pour la communauté internationale qui demeure fortement concentrée sur la stabilisation du Sahel et, par conséquent, ne tolérera pas un nouveau conflit qui embrasera toute la région et qui risque d’avoir des conséquences irréversibles. Au Maghreb, il existe d’autres dossiers plus prioritaires pour la communauté internationale, tels que la crise politique en Libye, qui est le sujet du moment, et la crise institutionnelle en Tunisie.
 
«L’Algérie, si tentée de provoquer une guerre avec le Maroc, aurait peu de soutien et d’appui militaire de ses propres alliés et fournisseurs d’armes que sont la Russie et la Chine».
 
- Qu’en est-il de l’opinion publique algérienne, serait-elle réceptive à l’idée d’une guerre avec le Maroc compte tenu du lavage de cerveau qu’elle subit à longueur de temps par la propagande du régime ?

- Il est évident qu’une grande partie de la population algérienne n’adhère pas à l’agressivité frénétique du régime contre le Maroc, au moment où le mouvement de protestation populaire du Hirak subsiste toujours, bien qu’il soit moins vivace qu’en 2019. Ils sont nombreux à contester les choix politiques du président Abdelmadjid Tebboune en matière de politique étrangère et à avoir une sympathie pour le vivre ensemble au Maghreb.

 
- Si, comme vous pensez, l’Algérie n’ira pas jusqu’à déclencher une guerre, peut-elle, par contre, se servir du Polisario pour mener une nouvelle guerre par procuration, comme du temps de l’Union Soviétique ?

- En effet, l’Algérie a toujours mené une lutte par procuration contre le Maroc, depuis la création du Polisario en avril 1973. Ce front est un pur produit algérien, financé et armé en permanence par Alger qui lui fournit du matériel militaire russe, obsolète et reconditionné, dont il n’a plus besoin.

À mon avis, il importe de savoir si le Polisario a toujours les moyens pour jouer le rôle de pion de guerre qui lui avait été assigné. J’estime que sa force de nuisance est tellement affaiblie que l’Algérie s’est trouvée dans l’obligation de montrer elle-même ses muscles pour s’en prendre au Maroc. En somme, la faiblesse du Polisario a obligé Alger à affronter plus frontalement Rabat.


- Nous avons remarqué lors de ces dernières années une certaine course à l’armement, les experts s’efforcent d’établir les rapports de force entre les deux pays sur le plan militaire, les uns parlent d’une supériorité algérienne sur le plan quantitatif, d’autres évoquent la supériorité marocaine sur le plan qualitatif, qu’en pensez-vous ?

- En somme, il existe un rapport de force équilibré que je qualifie de “parité stratégique’’. L’Algérie investit plus massivement dans l’achat d’armement sachant qu’elle y a consacré 90 milliards de dollars en dix ans (2010-2020) tandis que le Maroc a déboursé 35,6 milliards de dollars durant la même période. L’Algérie a accéléré le rythme ces derniers mois, en signant un nouveau contrat d’armement de sept milliards de dollars avec la Russie. Bien qu’il ait un budget militaire moins conséquent, le Maroc se concentre sur la modernisation de son équipement et ses installations militaires.

Le Royaume a pu rattraper son retard récemment en matière de drones sachant que l’Algérie s’en est dotée avant. Toutefois, le Maroc dispose d’une armée plus nombreuse que l’ANP avec plus de 300.000 soldats circonscrits contre 130.000 soldats que compte l’Armée algérienne, sans compter les réservistes et les forces paramilitaires.

Sur le plan stratégique, les deux pays sont sur la même ligne, les deux ont des systèmes de défense anti-aériens équivalents, l’Algérie dispose du système russe S-300, tandis que le Maroc dispose de son pair américain “Patriot”. Il se dit également que le Maroc dispose depuis peu du dispositif « Dôme de fer » israélien.

Concernant les forces aériennes, l’ANP est dotée de l’avion russe Sukhoï 34 et s’apprête à recevoir le nouveau modèle Sukhoï 57. Les Forces Armées Royales comptent sur le fameux F-16 dont elles ont obtenu la dernière version Viper.

En définitive, il est clair que les rapports de force sont équilibrés malgré les différences numériques et budgétaires. Reste désormais à savoir quels signes concrets viendront « apaiser » la tension entre Alger et Rabat.
 
 
«Il n’y aura pas de guerre au Maghreb vu que l’Algérie est en manque de soutien de la part de la communauté internationale et ne peut pas compter sur ses alliés traditionnels».
 

Recueillis par Anass MACHLOUKH

Portrait


Emmanuel Dupuy : le stratège féru du Maghreb
 
Fin connaisseur de la politique internationale et des relations méditerranéennes, Emmanuel Dupuy occupe le poste de Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE). Il est Secrétaire national du parti Les Centristes, chargé des Relations Internationales. Il est également Professeur associé au sein de la Faculté des Lettres & Sciences Humaines de l’Université catholique de Lille ainsi qu’au sein de l’Institut Supérieur de Gestion (ISG) de Paris.

En parallèle, il est souvent invité à donner des cours au sein de la Zhejiang Wanli University du Ningbo Maritime Silk Road Institute (Ningbo, Chine). M. Dupuy a occupé aussi des postes de responsabilité au sein du gouvernement français. Il fut chargé de mission auprès du secrétaire d’Etat à la Défense et aux Anciens combattants de 2008 à 2010.

Emmanuel Dupuy est très engagé dans l’agenda international des conférences et il fréquente souvent le Maroc pour prendre part à des séminaires et forums internationaux, dont MedDays.

 

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Interview avec Emmanuel Dupuy : «La faiblesse du Polisario, cause d’agitation algérienne»