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Actu Maroc

Interview avec Dominique Bocquet : Le rôle du Maroc va bien au-delà de la seule proximité géographique


Rédigé par Wolondouka SIDIBE le Jeudi 20 Janvier 2022

L’Allemagne, premier pays exportateur de l’Union Européenne et troisième du monde, souhaite faciliter la tâche des entreprises et encourager les échanges commerciaux. Elle est sensible au dynamisme que le Maroc a montré en tissant un ensemble d’accords bilatéraux, tout comme elle l’est d’ailleurs aux dynamiques à l’oeuvre dans l’Est africain. Explications avec Dominique Bocquet, Senior Fellow au Policy Center for the New South Policy.



- Vous venez de publier un rapport sur le nouveau partenariat entre l’Allemagne et l’Afrique à l’ère du gouvernement Scholz. A votre avis, quelles sont les perspectives qui s’offrent aux deux parties ?

- Ces perspectives seront immenses si on trouve les bonnes démarches. L’Allemagne est un pays clé en Europe. Elle tire son poids de trois facteurs. D’abord sa population, puis son économie, qui sont les premières de l’Union européenne. Mais également un troisième facteur, que l’on a tendance à sous-estimer : l’Allemagne n’est pas riveraine de la Méditerranée et elle se situe à proximité de l’Europe scandinave et nordique. C’est donc une partie importante de l’Europe qu’elle peut entraîner avec elle. Néanmoins, l’Allemagne a un fonctionnement très particulier en politique étrangère. Elle prend ses décisions de façon plus institutionnelle, plus formalisée que d’autres pays (comme la France ou le Royaume-Uni). C’est ce que j’ai essayé d’expliquer dans le document publié par le Policy Center for the New South.


- Peut-on dire que l’Allemagne se lance à la conquête du marché africain ? Si oui, quels sont les éléments fondateurs de cette stratégie ?

- Oui mais c’est ce que l’on dit à chaque fois qu’un grand pays affiche une politique en direction d’une région du monde ! Concrètement, l’Allemagne cherchera à la fois à exporter et à favoriser l’investissement privé dans les pays africains. Mais elle le fera en promouvant un cadre plus global, par exemple en appuyant si elle le peut la zone de libre-échange continentale et les coopérations régionales intra-africaines. Par ailleurs, l’économie est, en Allemagne, davantage dissociée de la politique qu’on ne croit. Le donnant-donnant est mal vu par l’opinion publique s’il consiste à tordre des principes en vue d’obtenir des avantages pour les entreprises allemandes.


- Quel pourra être le rôle du Royaume du Maroc dans cette nouvelle donne quand on sait que le Royaume est considéré comme une tête de pont entre l’UE et le reste du continent, de par sa proximité géographique ?

- Le rôle du Maroc va bien au-delà de la seule proximité géographique. En tant que pays émergent, le Maroc peut jouer un rôle de relais économique entre pays de niveaux de développement différents. Il peut aussi offrir ses expériences et ses réussites comme exemples. Sa vision économiquement moderne et politiquement modérée est, enfin, appréciée sur les deux continents.


- Cette publication arrive à un moment décisif où la France est à la tête du Conseil de l’UE pour les six mois. Pour cette présidence de Paris, le Maroc plaide pour un nouveau partenariat gagnant-gagnant entre cette institution européenne et le continent africain. Dans quel cadre, ce partenariat gagnant-gagnant doit-il s’inscrire?

- Ce cadre doit, à mon sens, remplir trois conditions. Il doit, d’abord, contribuer au renforcement mutuel de l’Union européenne et de l’Union africaine. L’Union européenne entend affirmer sa cohésion en matière de relations extérieures et la coopération avec l’Afrique est un bon test pour cela. Parallèlement, l’Union africaine doit s’appuyer sur le dialogue avec l’Union européenne pour renforcer son propre rôle sur le continent. Ensuite, politiquement, l’Afrique doit continuer à s’émanciper, à déterminer elle-même ses priorités et à prendre en charge, comme elle a commencé à le faire les problématiques délicates des conflits et de la gouvernance. Enfin, sur le plan économique la coopération doit favoriser le développement de l’Afrique et la transition climatique en profitant de la relative proximité des deux continents.


- Pour revenir à votre analyse, quels sont les canaux disponibles pour le gouvernement allemand pour assumer davantage ses responsabilités internationales, notamment vis-à-vis l’Afrique ?

- A ce niveau, il y a l’Union Européenne et l’économie. En effet, l’engagement européen du nouveau gouvernement figure clairement dans l’accord de coalition. Une coopération euro-africaine dynamique sera à l’ordre du jour. Il en ira de même en direction de la Méditerranée. Berlin est attachée au rôle du Parlement européen dans la définition des politiques communes, y compris dans la sphère extérieure.

Ainsi, sur un dossier tel que le Sahara, le réflexe européen du nouveau gouvernement le conduira à regarder de près la position de la France et de l’Espagne, pays qu’elle sait attentifs aux réalités de l’Afrique du Nord. Il y a là, à terme, une source possible d’évolution de la position allemande.

- Pour ce qui est de l’économie, l’Allemagne est le premier pays exportateur de l’Union européenne et troisième du monde. A ce titre, elle souhaite faciliter la tâche des entreprises et encourager les échanges commerciaux. Elle est intéressée par la future Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA). Elle est sensible au dynamisme que le Maroc a montré en tissant un ensemble d’accords bilatéraux, tout comme elle l’est d’ailleurs aux dynamiques à l’oeuvre dans l’Est africain. Du fait de ses excédents commerciaux, l’Allemagne n’a pas peur d’importer son énergie. Ceci en fait un partenaire naturel des projets d’exportation d’énergie verte à partir du Maghreb (électricité, hydrogène…).


- Enfin, un mot sur la coopération entre l’UE et le Maroc ?

- Le Maroc dialogue avec les institutions choisies en commun par les Européens (Commission et Parlement). Mais il est soucieux de voir les Etats membres jouer un rôle actif dans l’élaboration des positions européennes car il estime que les facteurs humains et la connaissance de l’histoire sont parfois davantage présents à leur niveau. Dans cette perspective, le réchauffement très net des relations entre le Maroc et l’Allemagne pourrait se révéler de grande portée.




Propos recueillis par Wolondouka SIDIBE


Bon à savoir

 
Dominique Bocquet est diplômé de Sciences-Po, diplômé d’histoire et ancien élève de l’ENA. Il est membre du comité de rédaction de la Revue française Commentaire et chevalier de la Légion d’honneur. Il enseigne à Sciences Po et à l’ENA et est actif dans plusieurs think tanks européens.

Il est l’auteur de plusieurs livres et rapports, dont « Génération Europe » (Editions François Bourin, 1989), en collaboration avec Philippe Delleur ; « La France et l’Allemagne, un couple en panne d’idées » (Notes de la Fondation Saint-Simon, 1996) ; Quelle efficacité économique pour Lomé ? » (Rapport au ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie, juin 1998) « L’intégration du FED dans le budget de l’UE, une avancée dans la modernisation de l’aide » (Rapport au ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie, juillet 2003).

Il a également publié un livre sur l’OCDE, Reasoned Globalization, The Discreet Revolutions of OECD (La Documentation française, Paris, 2012). Pour ce qui est du Policy Center for the New South (PCNS), il a pour mission de contribuer à l’amélioration des politiques publiques, aussi bien économiques que sociales et internationales, qui concernent le Maroc et l’Afrique, parties intégrantes du Sud global.