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Culture

Entretien avec Kebir Mustapha Ammi : L’art du romancier est ce pouvoir de s’insinuer entre le monde et nous


Rédigé par Abdallah BENSMAÏN le Mercredi 24 Novembre 2021

Kebir Mustapha Ammi est un romancier au long cours. Sa passion pour les personnages historiques n’en fait pas un historien : il les revendique comme supports de fiction pour nourrir une écriture, car, dit-il dès l’amorce de cet entretien : un roman est un roman.



- Certains de vos romans ont pour titre des personnalités qui ont réellement existé. Un roman historique est-il l’histoire ?

- Non, un roman est un roman. Ce n’est jamais l’histoire. Même le roman historique n’est pas l’histoire. Levons si vous le voulez bien un malentendu. J’ai très peu de goût pour le roman historique. Ce n’est pas un genre qui me passionne. Ce que j’écris est tellement plein de signes, de symboles, de questionnements du réel et d’éléments autobiographiques... Je joue beaucoup avec tout cela, je déconstruis et construis du nouveau ou reforme une figure avec des éclairages nouveaux ... Je juxtapose la fiction avec des faits réels, le passé et le présent sont réunis comme dans « Apulée, mon éditrice et moi », le narrateur porte mon visage, revisite Madaure et se déplace dans le monde d’aujourd’hui ...


- Comment concilier la fiction avec les faits ? Les faits sont une déduction du réel. Mais qu’est-ce que le réel ?

- Ce n’est pas une donnée objective reconnaissable de la même manière par tous. Le regard de chacun n’est pas un fil à plomb. Il est relatif et subjectif. Le réel perçu est une petite partie, très petite partie imparfaite du monde. Mais cela est une chance et devrait nous obliger à une grande humilité. Nous ne voyons pas tout. Nous avons besoin des autres et de l’art pour considérer le monde dans sa globalité. C’est tout l’art du romancier de pouvoir s’insérer ou de s’insinuer là où on ne le soupçonne, entre le monde et nos yeux, pour glisser un récit entièrement fictif ou nourri par la fiction.


- Apulée est considéré comme le premier romancier dans l’histoire de l’humanité. Quels arguments peut-on avancer pour justifier une telle assertion à propos de L’âne d’or ou les métamorphoses ?

- C’est la première oeuvre connue en prose écrite dans une langue, le latin. C’est un fait. Indiscutable. Il reste cependant à préciser que le roman comme genre n’apparaît que plus tard avec Cervantes, Rabelais, Defoe... Mais les fondements sont là dans l’oeuvre d’Apulée. L’art du récit est déployé avec maîtrise. Un autre Africain, saint Augustin, va déployer, un peu plus tard, cet art en prose en signant le premier récit autobiographique.

Les « confessions » sont un miroir essentiel dont l’impact a continué à travers les siècles. Il marque profondément la littérature, à commencer par Rousseau, qui dès le titre de son oeuvre « les nouvelles confessions » annonce sa dette, Proust qui par le travail sur la mémoire et le temps rappelle ce qu’il doit à l’évêque d’Hippone, cet évêque dont les intuitions psychologiques marqueront Freud et le roman au début du vingtième siècle.


- Que reste-t-il de la façon d’écrire d’Apulée dans le roman contemporain ?

- L’ironie, le jeu avec la langue...la fantaisie et l’impertinence. Ce sont, je crois, des choses fondamentales. Sans elles, un récit ne tiendrait pas la route. Dans mon roman qui est un hommage à Apulée, je m’amuse à montrer l’universalité de ce texte et de son auteur. J’en fais le héros de mon livre aux côtés du narrateur. Je le conduis de sa ville natale à la mienne en lui faisant traverser l’espace et les siècles. Il faut qu’on s’empare davantage de cette oeuvre et de son auteur pour marquer un seuil en Afrique du Nord. Et entrer pleinement dans la littérature. Il faut revendiquer Apulée et Saint Augustin, les enseigner... Ce n’est pas parce qu’ils écrivent en latin et qu’ils ne sont pas musulmans qu’il faut leur tourner le dos. Ils sont considérables. Ils portaient l’un et l’autre l’Afrique dans le coeur.


- Dante vous fascine par son érudition. « Il lit, écrit, réécrit, puise, emprunte dans la littérature d’Orient et d’Occident… On a le sentiment qu’il a tout lu et qu’il parle à tout le monde ». Une littérature sans lectures ni emprunts est-elle possible ?

- Vous posez la question qui fonde la littérature. Sans lecture, point de salut, la littérature ne peut pas être. Elle est, la littérature, emprunt. Elle explore des voies nouvelles. Elle fait du neuf avec de l’ancien. Elle entretient un dialogue et des échanges constants avec ce qui la précède. Elle tisse des liens et bâtit des ponts. Elle ne reconnaît aucune frontière. Elle puise aux quatre coins de l’humanité. Et emprunte aux autres arts, à la science, à ce qui l’entoure... Mais tout cela est digéré, c’est ce qui lui permet d’être recréé et de participer à la nouveauté. Dante crée en réécrivant. C’est ce que font Borges et Faulkner. Et qu’a fait Shakespeare. Les sources de son oeuvre sont précises.


- L’écriture par emprunt que ne renient pas Rachid Boudjedra et Jorge Louis Borges qui s’y inscrivent délibérément comme a pu le faire Picasso avec Delacroix, brise le miroir de l’écrivain qui se voit en créateur. Avec l’emprunt le lecteur est dans une logique de palimpseste comme le décrit si bien Borges, rendant en quelque sorte la quête du texte original impossible quant à son aboutissement ?

- Le texte original est impossible à tracer. Il y a une telle accumulation d’oeuvres, de regards... Il faut accepter humblement ce que nous sommes : des continuateurs. Les créateurs peuvent être des pionniers par leur style, c’est-à-dire le regard et leur manière d’être au monde. C’est le style qui fonde la force de « la Mort de Virgile » ou du « voyage au bout de la nuit ». C’est la manière de considérer les choses et de poser les questions qui importe. C’est à cela qu’oeuvre inlassablement l’écrivain : arriver au coeur et à l’âme des choses. Il ne raconte des histoires que pour mettre en question le monde.


- Création ou emprunt, de quel côté du miroir se situe l’oeuvre poétique et romanesque de Mustapha Kébir Ammi ?

- Forcément, si vous ne me proposez que « deux côtés » du miroir, je vous dirais que je suis du côté de l’emprunt, car je m’inscris dans une tradition, une lignée d’écrivains qui comptent pour moi et qui ont continué de déblayer le chemin et de l’éclairer pour que nous puissions poser les questions de notre époque ou celles qui importent à notre époque. Mais le miroir de la littérature n’est pas un miroir comme un autre, il a plusieurs côtés ! Des faces cachées.

Pour être précis, disons que l’important est de pouvoir interroger son époque. C’est cela qu’on demande à l’écriture. Qu’on exige d’elle. Ce qui importe, c’est de trouver les justes outils qui permettent de faire ce travail. Il ne faut rien s’interdire. Mais on n’emprunte pas à pleines mains. On reprend ce qui a été fait avant nous avec un clin d’oeil complice. Car l’aventure est humaine. Collective. C’est dans un coffre collectif que sont rangés les trésors qui font de notre humanité ce qu’elle est. Le créateur puise dans ce coffre. Il s’émerveille devant ce qu’il trouve. C’est cet émerveillement qu’il partage avec nous qui importe et qui n’appartient qu’à lui. C’est sa manière d’être au monde et de voir.


- Histoire, fiction, poésie… comment établir des passerelles entre les genres ou bien celles-ci sont des parallèles qui ne se rencontrent jamais, avancent séparées et sans possibilité de fusion qui ferait disparaître les singularités de ces genres ?

- Par nature, je suis contre ce qui sépare. Je n’aime pas les frontières. Ni géographiques ni en art. Je crois aux passerelles et à tout ce qui unit. Les grands axes comme les chemins de traverse. Il faut toujours se donner les moyens de tisser des ponts entre l’histoire, la fiction, la poésie, la peinture, la musique, la politique... La force du roman comme genre littéraire est de pouvoir unir tout cela. Il ne s’interdit rien. Il a un cadre capable de contenir tout ce qui passe à côté de lui.


- Parlant de Ben Aïcha, votre roman, vous affirmez que le décor est un personnage à part entière. Donnez existence aux objets semblait être également au centre de la démarche du Nouveau Roman : la dimension n’est pas temporelle (les objets ne subissent pas les ravages du temps qui passe !) mais spatiale. Vous reconnaissez-vous dans le Nouveau Roman ?

-  Je ne pense pas que mon écriture s’approche du nouveau roman, même si le décor est un personnage à part entière dans Ben Aïcha. Il fallait que je refasse vivre une époque avec une grande précision. Mais ce n’est pas une description qui relève d’un postulat du Nouveau Roman. Et les personnages sont essentiels dans mon roman. Leur humanité importe. Leur regard sur le monde est essentiel. Puisque j’essaie d’inverser un rapport longtemps entretenu dans la littérature. Je déplace le regard.

Cependant, il y a dans le Nouveau Roman, des auteurs importants : Sarraute, Duras, Ollier... me touchent beaucoup. J’ai une grande admiration pour Perec. « Les choses » et « La vie, mode d’emploi », sont des chefs-d’oeuvre.



Propos recueillis par
Abdallah BENSMAÏN