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Culture

Entretien avec Jean-François Vernay : « Nous avons une prédisposition psychique pour la fiction »


Rédigé par Benoît Abert le Mercredi 15 Juin 2022

Enseignant-chercheur spécialiste de littérature australienne, des processus cognitifs et de l’expression des affects, Jean-François Vernay est l’auteur de « La Séduction de la fiction ». L’ouvrage cherche à réhabiliter le statut des émotions littéraires, selon la perspective « Lorsque la science nous parle de la littérature, les résultats sont tout à fait prometteurs. ». Un entretien réalisé par Benoit Abert pour le compte excvlusif de L’Opinion.



- Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature (Complicités), le premier volet de La Séduction de la fiction, se trouve aujourd’hui traduit en langue arabe, ce qui témoigne de son succès. Pouvez-vous explicitez le lien entre ces deux livres parus chez différents éditeurs ?

- Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature a paru en 2013. Remarqué dès sa parution, l’ouvrage fut l’un des finalistes du Prix du Savoir et de la Recherche décerné à Paris par Laurence Biava et son collège d’experts. Il fut ensuite traduit par Carolyne Lee (Université de Melbourne) sous le titre suivant : The Seduction of Fiction : A Plea for Putting Emotions Back into Literary Interpretation. J’ai été extrêmement touché que le professeur Fuad Abdul Muttaleb (Université de Jerash) ait décidé de traduire à son tour Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature, paru en début d’année sous le titre de : دعوةٌ لإعادة العواطفِ في تفسيرِ الأدبِ المنهجُ النفسيُّ الأدبيّ, aux éditions du Ministère de la Culture en Jordanie. Et figurez-vous qu’au moment où je vous parle, les droits viennent d’être acquis pour la traduction de Plaidoyer en mandarin. Ce que ces deux ouvrages ont en commun, c’est l’accent qu’ils placent sur l’importance des émotions dans l’appréhension des fictions littéraires.

Le lien est rendu manifeste dans le quatrième chapitre de Plaidoyer qui porte sur « Les atours et atouts de séduction de l’écrivain » et constitue l’amorce d’une réflexion que j’ai développée quelques années plus tard dans La Séduction de la fiction, suite au changement de titre proposé par la traduction anglaise de Plaidoyer.


- Croyez-vous à l’universalité de ce besoin de fiction que vous analysez dans votre essai ? N’y aurait-il pas, selon vous, des spécificités propres à chaque culture, à chaque époque ou à chaque individu dans son rapport à la fiction ?

- Pour reprendre la formule de la romancière canadienne Nancy Huston, nous sommes une « espèce fabulatrice ». Dans mon introduction de La Séduction de la fiction, je rappelle en effet que nous avons une prédisposition psychique pour la fiction parce l’homme est un animal fabulateur, comme en témoigne un bon nombre de manuels en psychologie, psychanalyse et psychiatrie. Roland Jouvent, professeur de psychiatrie, précise dans Le cerveau magicien. De la réalité au plaisir psychique que notre cerveau déploie en permanence une activité magicienne qui vient enjoliver – ou sublimer, pour reprendre la terminologie des psychanalystes – notre perception de la réalité lorsque cette dernière est déplaisante.

Cette activité se présente tel un mécanisme de défense de la psyché humaine qui obvie le déplaisir. Il faut donc y voir un trait universel et diachronique (à savoir, qui traverse le temps) qui s’inscrit dans une logique darwinienne de survie de l’espèce.


- Le titre de votre ouvrage, du fait de l’étymologie du mot « séduire » (en latin : détourner du droit chemin), semble sous-entendre une certaine méfiance vis-à-vis de la fiction. Est-ce ainsi qu’il faut appréhender votre pensée ?

- C’est une tradition bien française que de faire appel à l’étymologie pour amorcer une réflexion [Rires]. En effet, le vocable séduction est dérivé de seducere mais vous constaterez, à la lecture de La Séduction de la fiction, que je n’en fais pas mention. Je n’ai pas souhaité adopter un point de vue moraliste sur la question de notre rapport à la fiction. J’ai seulement cherché à en décortiquer les mécanismes sous-jacents : l’attrait consumériste, le phénomène d’attachement à l’objet livre, l’identification aux personnages, les élans d’empathie, les plaisirs organiques au cœur de notre cerveau, pour ne citer qu’eux.


- De Don Quichotte à Madame Bovary en passant par « Continuité des parcs », nombreuses sont les fictions qui traitent… de la lecture (abusive) de romans ! En tant que lecteurs, peut-on résister à l’emprise de la fiction et au processus d’absorption ?

- C’est une question qui exige des recherches plus poussées en psychologie. Dans un article, Richard Gerrig et Deborah Prentice avançaient que les lecteurs lisent la fiction comme s’ils lisaient du documentaire : ils prennent tout pour argent comptant. Ce qui expliquerait pourquoi feue l’anthropologue Stéphanie Anderson a déclenché une polémique autour de Ce qu’il advint du sauvage blanc de François Garde et pourquoi la critique universitaire australienne a crucifié The Hand that Signed the Paper de Helen Demidenko (un scandale qui constitue tout un chapitre dans mon ouvrage publié en juillet dernier : Neurocognitive Interpretations of Australian Literature: Criticism in the Age of Neuroawareness) . Selon Gerrig et Prentice, les lecteurs sont obligés de faire un effort spécifique pour se déniaiser des illusions et de la désinformation que pourrait véhiculer la fiction. Ils nomment ce processus : « la construction volontaire d’incrédulité ».

Pour ce qui est du processus d’absorption, il est double. Il y a d’une part « labsorption attentionnelle », qui vise à la compréhension du texte, et « lextase lectorale » (Victor Nell) ou le « transport » (Richard Gerrig), qui correspond à l’état de ravissement de l’immersion fictionnelle, qui se trouve lui aussi corrélé à lattention. Ce mécanisme n’est pas automatique, loin s’en faut ! Et prenez-y garde, car  sans intérêt, sans concentration, et sans immersion, le livre pourrait bien vous tomber des mains !


- La lecture de fictions aurait donc des vertus presque médicales ? Suivez-vous Molière lorsqu’il fait dire à Béralde dans Le Malade imaginaire que la comédie soigne mieux que les ordonnances ?

- En toute vraisemblance, Molière prêchait pour sa paroisse à grand renfort de clins d’oeil auto-promotionnels qui, sans doute, permettaient de mieux vendre ses pièces et le talent dramatique de sa troupe auprès de Louis XIV, mais il n’est pas très loin de la vérité puisque la rigologie a été lancée officiellement en 2002 par Corinne Cosseron, même si cette thérapie par le rire ne constitue pas une pratique médicale, car Madame Cosseron n’est pas médecin de formation.

En revanche, la bibliothérapie a bien fait l’objet d’une thèse de troisième cycle sous la plume d’un généraliste, le docteur Pierre-André Bonnet. De toute évidence, en cas de cephalée, un livre ne pourra jamais se substituer à du doliprane. Les bénéfices sanitaires sont ailleurs, et si j’en touche quelques mots dans le chapitre intitulé « Des bons usages de la fiction », j’ai prévu de m’appesantir davantage sur ce sujet dans un nouveau projet d’écriture dans lequel je viens de me lancer. Mais à ce stade, je n’en dirai pas plus.


- Vous évoquez dans votre ouvrage la dimension érotique des livres et de la lecture. Pouvez-vous développer votre pensée ?

- Je m’intéresse à l’érotisation de la fiction depuis quelques années et le cinquième chapitre consacré en partie à l’« érotique de la fiction » est une façon d’aborder l’intelligence sensuelle du texte littéraire. Je comprends que cet aspect n’est pas pour tous les publics, c’est la raison pour laquelle le rapprochement qu’effectuait Robert Scholes entre création littéraire et procréation, rapprochement dont je relève l’audace dans Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature. Cela dit, la dimension érotique des livres et de la lecture est inscrite au cœur du language qui effectue des rapprochements métaphoriques post coitum entre notre corps et celui du texte.

Je formule aussi une hypothèse qui implique nos aires limbiques, une zone du cerveau qui commande la satisfaction de nos besoins primaires tels le sommeil, mais aussi l’appétit et la libido. Dans La plus belle histoire de l’Intelligence, Stanislas Dehaene nous informe que la motivation pour l’apprentissage et pour le sexe emprunte les mêmes circuits neuronaux, ceux de la dopamine, une molécule qui procure à l’individu du plaisir chimique.

Cette contiguïté cérébrale pourrait expliquer la corrélation entre notre curiosité pour le sexe et celle pour la dimension cognitive des textes de fiction, jusqu’à en favoriser le télescopage. A suivre ce raisonnement, notre propension à faire de la fiction – et tout ce qui se rattache à celle-ci – une vaste zone érogène s’en trouverait justifiée.


- De quel œil voyez-vous la mercatique éditoriale en termes de séduction ? Est-elle du domaine du logique, du nécessaire, de l’abusif ?

- D’un œil bienveillant : All is fair in love and war. Si le monde de l’édition doit être sur le pied de guerre pour survivre et user de tous les stratagèmes pour arriver à ses fins (à savoir, vendre du bonheur en feuillets) dans un contexte économique de plus en plus difficile, cela ressortit au domaine du nécessaire. Tout livre qui vient de paraître se vend dans les trois premiers mois.

Cette commercialisation s’appuie sur l’auto-promotion au sein des réseaux sociaux, les animations littéraires (lancement, table ronde, discussions sur les plateaux télé ou sur les ondes radio, lectures publiques, etc.), les recensions des journalistes, la publication d’entretiens, qui sont autant de lieux d’accueil et de diffusion de la vie littéraire. Quant aux prix de prestige – comme le Goncourt –, ils sont la garantie d’un retirage.

Force est de constater que l’espace dévolu à la critique littéraire dans les médias s’est réduit à une peau de chagrin. En conséquence, la tribune culturelle qu’offre un quotidien comme L’Opinion, au Maroc, est inestimable puisqu’elle participe de la circulation des idées qui galvanisent notre quotidien.


- Après la vogue des analyses structurales, tant à l’Université que dans l’enseignement secondaire, il semble que nous assistions à une sorte d’assèchement du texte, devenu trop aride et technique pour le jeune lecteur. Quelles solutions préconisez-vous dans votre ouvrage pour redonner sa part à l’affect dans l’acte de lecture ?

- Je ne sais pas si les mesures que je propose sont les solutions qui vont venir à bout de ce que vous décrivez à l’aide d’un hypallage comme étant un « assèchement du texte », ou plutôt devrions nous dire un « assèchement de l’interprétation du texte fictionnel ». Parce que la lecture et l’écriture fonctionnent toutes deux sur le mode du régime psychoaffectif, je propose un projet abréactif et un projet éthique, articulés autour de l’empathie, respectivement d’un point de vue de la création et de la réception. Plus largement, il me semble qu’une solide formation littéraire compterait parmi ses enseignements ces deux aspects de la littérature, entendus comme l’avers et l’envers d’une même médaille.

Dans le système anglo-saxon, il n’est pas rare qu’un cours en littérature soit l’occasion d’évaluer à la fois le baggage théorique et les capacités d’analyse des candidats tout en les soumettant par ailleurs à des exercices de créations littéraire (soumis à d’autres critères, plus spécifiques). Cela me paraît un bon équilibre.  


- Aussi étonnant cela soit-il, vos activités d’enseignant et d’essayiste vous laissent le temps d’écrire des œuvres de fiction. Y a-t-il une quelconque influence d’un domaine sur l’autre ou les deux restent-ils totalement indépendants ?

- C’est une excellente question que vous me posez là car je vois tous mes écrits comme étant reliés les uns aux autres. J’y laisse souvent de discrets indices – présences discrètes à la Hitchcock – qui témoignent des recoupements que j’effectue entre chaque projet littéraire qui émerge par bouturage : un fragment du précédent donne naissance à de nouvelles feuilles. C’est donc à dessein que j’ai laissé la trace manifeste d’un lien entre Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature et Forteresses insulaires.

Puisque vous faites référence à cette fiction cannibale qui vient de paraître, je vais vous avouer que le sujet même de cette intrigue à nombreux fils renvoie à l’acte d’écriture qui procède d’une incorporation nécessaire à l’appropriation, à l’image du stade sadique-oral – le stade oral dit « cannibalique » qui apparaît entre 5 et 6 mois – durant lequel l’enfant appréhende son environnement en portant les objets qu’il explore à la bouche. J’ai pris connaissance des travaux de Karl Abraham (1877-1925) en 2010 pour les besoins d’une lecture psychanalytique de Dead Europe (2005), le troisième roman de l’écrivain australien Christos Tsiolkas.

A cette époque, j’étais à mille lieues de me douter que cette recherche allait nourrir cette fiction que j’entamai en 2014. Et pour répondre à votre étonnement, je prends toujours le temps qui m’est nécessaire à la concrétisation de mes projets. J’écris mes fictions très tard le soir – du temps que je vole au repos des nuits paisibles.




Propos recueillis par Benoît Abert, 
enseignant-chercheur en langue et littérature françaises à l’Université de Lille.
 


 








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