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Eaux salines dans l’agriculture : Une solution nécessaire, mais périlleuse


Rédigé par Oussama ABAOUSS le Mardi 14 Juin 2022

Alors même que sévit un phénomène de salinisation des sols agricoles, l’utilisation des eaux salines dans l’irrigation s’avère, selon les experts, une nécessité à manier avec soin.



Du 14 au 16 juin 2022, se tient la deuxième édition du Forum International de Laâyoune sur l’Agriculture Biosaline (LAFOBA 2). Organisé conjointement par l’Institut Africain de Recherche en Agriculture Durable (affilié à l’Université Polytechnique Mohammed VI) et la Fondation Phosboucraa en partenariat avec la Fondation OCP, cet événement se focalise sur le phénomène de salinisation des sols agricoles au Maroc, en Afrique et au niveau mondial.

« Nous prospecterons deux aspects durant cet événement. D’abord la problématique de la salinisation des sols qui entraîne une baisse de la production, voire parfois la destruction des terres agricoles. Les échanges et les présentations qui sont au programme vont également aborder l’enjeu de l’utilisation dans l’agriculture des eaux non-conventionnelles qui proviennent surtout d’eaux salines, comme ils peuvent par ailleurs provenir d’eaux usées traitées, d’eaux issues du dessalement ou de la collecte d’eaux pluviales », explique Pr Redouane Choukr-Allah, expert en Agriculture durable et enseignant chercheur affilié à l’Université Polytechnique Mohammed VI.

Un phénomène inquiétant

La salinisation des sols peut avoir des causes naturelles, surtout dans les zones arides qui connaissent des taux d’évaporation importants. Cela dit, le phénomène est surtout lié à une mauvaise gestion de l’irrigation dans l’agriculture.

« On peut schématiser le problème de la manière suivante : lorsqu’on apporte de l’eau à des cultures, on apporte généralement aussi des amendements de fertilisants qui sont principalement sous forme de sels. Avec le temps, si on ne fait pas un très bon aménagement des sols, on risque d’entraîner une salinisation dangereuse. Pour mieux comprendre, imaginons le cas de figure où l’on utilise une eau qui contient un gramme de sels par litre uniquement. Ça veut dire que cette eau contient un kilogramme de sels par m3. Dans le cas d’une culture d’agrumes par exemple (qui est par ailleurs sensible à la salinité), on devra apporter près de 10.000 m3 de cette eau, ce qui équivaut à 10.000 kilogrammes de sels par an et par hectare », explique l’expert en agriculture durable.

Des dégâts déjà constatés

Avec les efforts d’intensification de la production agricole qui se sont succédé au niveau national durant ces dernières décennies, quel est l’état des lieux de la salinisation des sols agricoles marocains ?

« Au Maroc, actuellement, la superficie des sols affectés par la salinité est estimée à environ 700.000 hectares, dont la moitié se trouve dans les périmètres irrigués. En d’autres termes, 30% des terres irriguées au Maroc sont affectées par la salinité », confie Pr Choukr-Allah, ajoutant que « ce phénomène n’est pas une fatalité puisqu’il existe des moyens de l’anticiper et de l’atténuer ».

Mieux encore, il est apparemment possible de mettre à profit le potentiel des eaux salines comme apport d’irrigation. « C’est une solution qui doit être prospectée, mais qui doit aussi faire l’objet d’un encadrement légal, technique et normatif stricts. Des expériences intéressantes ont été menées au niveau mondial et ont prouvé que les eaux salines peuvent durablement renforcer l’irrigation du moment qu’elles sont correctement utilisées », précise l’expert.

Une synergie collective

C’est ainsi qu’une centaine de présentations sont au programme de la deuxième édition du Forum et qui sont accessibles en direct grâce à une organisation hybride (présentielle et en ligne).

Les experts et organismes issus d’une trentaine de pays mettront en avant leurs expériences respectives dans l’élaboration de techniques et de politiques efficaces dans la lutte contre la salinisation des sols, mais également dans l’utilisation durable des eaux salines dans l’agriculture.

« L’objectif de cette deuxième édition du forum est également d’établir des liens et des partenariats avec différentes initiatives qui ont pour objectif de résoudre ce problème de salinité. Notre ambition est de faciliter le dialogue entre les décideurs politiques, les donateurs, les agences de développement, les scientifiques et les experts, et bien sûr d’établir des propositions d’actions conjointes que ce soit au niveau national, africain ou international », conclut notre interlocuteur.



Oussama ABAOUSS

Repères

Master Agriculture Biosaline
Affilié à l’Université Polytechnique Mohammed VI et situé à Laâyoune, l’Institut Africain de Recherche en Agriculture Durable (ASARI) accueille une équipe de chercheurs et de doctorants qui travaillent notamment sur la problématique de la salinisation des sols et de l’utilisation durable des eaux salines dans l’agriculture. L’Institut ambitionne de mettre en place une plateforme dédiée qui pourra bientôt accueillir les premiers étudiants dans le cadre d’un master dédié à l’Agriculture Biosaline.
 
Les pionniers de l’Agriculture Biosaline
Du fait des contraintes climatiques qu’ils vivent, plusieurs pays à travers le monde ont déjà travaillé depuis plusieurs années sur l’Agriculture Biosaline en développant des expériences réussies. C’est le cas notamment du Pakistan, de l’Inde, de l’Australie et de certains pays du Golfe. À noter que Dubaï héberge depuis quelques années le Centre International de culture biosaline qui a pu ouvrir ses portes grâce à un financement de la Banque Islamique pour le Développement. Plusieurs experts issus de ces pays participeront à la deuxième édition du Forum (LAFOBA 2).

L'info...Graphie


International

 

Les pays arides en première ligne face à la salinisation
 
Au niveau international, trois hectares de terres arables sont détériorés chaque minute, d’une manière souvent irréversible, à cause de la salinisation des sols. Les zones les plus menacées sont celles à climat aride à semi-aride. Plus l’aridité est forte, plus l’irrigation est incontournable à la culture et plus son usage est risqué.

Ce phénomène progresse rapidement et concerne un cinquième des terres irriguées au niveau mondial. Une étude de l’Université des Nations Unies qui révèle l’intensité de ce phénomène précise qu’en l’espace de deux décennies, la superficie totale des terres irriguées abîmées par le sel est passée de 40 millions d’hectares à plus de 62 millions d’hectares, soit une superficie équivalente à la France.

À cause de ce phénomène, plus de 20% des terres irriguées produisent moins. Les pertes de productivité varient d’une région à une autre de 15% à 70%. Les pertes financières occasionnées s’élèvent à environ 250 dollars/ha, soit environ 11 milliards de dollars de pertes totales.
 

Cas d’école


Ces terres où la salinisation a provoqué des dégâts irréversibles
 
Il existe plusieurs exemples et régions dans le monde où la salinisation des terres a causé des catastrophes socio-économiques importantes. L’exemple le plus connu est celui de la mer d’Aral où la culture intensive du coton a provoqué une véritable catastrophe écologique et dégradé les sols de la région.

Ailleurs dans le monde, le bassin du Gange et de l’Indus en Inde, le bassin du fleuve Jaune en Chine, celui de l’Euphrate entre la Syrie et l’Irak ou encore la vallée de San, Joaquim en Californie, sont confrontés à ce problème.

Certains experts expliquent même la chute de certaines civilisations anciennes à travers les impacts de la salinisation des terres. C’était le cas en Mésopotamie dans la région actuelle de l’Irak qui continue manifestement à faire face à la même menace.

Au vu de l’effet domino que ce phénomène peut engendrer sur la disponibilité de l’alimentation au niveau mondial, les experts recommandent aux pays les plus concernés d’intégrer des politiques de prévention plutôt que d’attendre que la salinisation soit bien installée puisque le coût et difficultés de mise en place de techniques de réhabilitation s’avèrent colossaux.

À noter qu’une des méthodes pour corriger ou prévenir la salinisation des sols (lixiviation) consiste à donner aux cultures la quantité d’eau dont elles ont réellement besoin sans exagérer en y ajoutant la juste dose permettant de garantir que le sol soit lessivé. Le drainage ou encore l’inondation sont également des techniques fréquemment utilisées.
 

3 questions à Redouane Choukr-Allah


« Il faut mettre en place un référentiel de bonnes pratiques pour éviter la destruction de la productivité des sols »
 
Expert en agriculture durable et en ressources hydriques, Redouane Choukr-Allah répond à nos questions sur l’enjeu d’utilisation des eaux salines et de prévention de la salinisation des sols.


- Est-ce que les eaux salines sont utilisées dans l’agriculture au niveau national ?

- C’est effectivement le cas surtout à travers l’utilisation de certaines nappes où les eaux ont des taux de salinité plus élevés que le taux normal. Exemple de la zone de Béni Amir dans la région de Tadla ou encore dans la région d’Errachidia où l’utilisation des eaux salines est alternée avec l’utilisation des eaux issus d’Oued Ziz.


- Existe-t-il des régions où l’utilisation d’eaux salines a causé des dégâts et une baisse de rendement ?


- Malheureusement oui. C’est logique par ailleurs d’avoir ce genre de répercussions lorsque l’utilisation de ces eaux ne se fait pas en connaissance de cause. On peut ici citer l’exemple de certains agriculteurs dans la région de Laâyoune - à Foum L’oued - qui n’ont pas enregistré une baisse de rendement durant la première période de leur utilisation d’eaux salines dans l’irrigation. Cinq années après, les rendements ont fini par chuter de près de 80% à cause de l’accumulation du sel dans le sol.


- Pensez-vous qu’il soit possible de mettre rapidement en oeuvre un cadre adéquat pour mettre à profit les eaux salines d’une manière durable ?

- Pour utiliser des alternatives comme les eaux salines, il y a en effet intérêt à mettre en place un référentiel de bonnes pratiques à exiger de telle façon à éviter la destruction de la productivité des sols. Il est certain qu’il existe actuellement un grand intérêt pour mettre en oeuvre ce cadre, mais également pour anticiper le problème de salinisation des sols. Nous espérons que notre Forum permettra de contribuer efficacement à cette dynamique.



Recueillis par O.A.

 








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