La sécurité hydrique du Maroc entre aujourd’hui dans une nouvelle ère. Elle ne peut plus être considérée comme une problématique sectorielle ni traitée par des mesures d’urgence dictées par la variabilité climatique. Elle devient un enjeu de souveraineté nationale, au même titre que l’énergie, l’alimentation ou la sécurité industrielle. Dans ce cadre, le dessalement cesse d’être une option technique marginale et devient un levier structurant, capable de garantir une ressource stable, prévisible et indépendante des aléas climatiques.
Cette valeur stratégique repose sur l’interdépendance entre eau et énergie. La gestion durable des ressources hydriques exige non seulement une connaissance scientifique fine des aquifères et des cycles climatiques, mais aussi une infrastructure énergétique stable, pilotable, décarbonée et souveraine, capable d’alimenter en continu des usages intensifs et critiques. À grande échelle, le dessalement devient une industrie stratégique, consommatrice d’électricité et exposée à la volatilité des prix de l’énergie et aux tensions géopolitiques. Dans ce contexte, un socle énergétique pilotable et bas carbone, tel que le nucléaire, apparaît comme un facteur déterminant pour garantir continuité, sécurité et compétitivité.
Face au changement climatique, l’eau cesse d’être un simple bien environnemental : elle devient un levier de compétitivité, d’attractivité industrielle et de stabilité macroéconomique. Les pays capables de garantir une eau abondante, prévisible et à coût maîtrisé disposent d’un avantage stratégique majeur pour le développement industriel et la filière à forte valeur ajoutée.
Le Maroc est aujourd’hui à un point d’inflexion historique. La transition hydrique, comme la transition énergétique, relève d’une transformation structurelle à long terme. Le dessalement doit être conçu comme une infrastructure stratégique nationale, dont le succès dépend directement de la qualité du choix énergétique qui l’accompagne. La question centrale pour les décideurs n’est plus de savoir s’il faut recourir au dessalement, mais comment l’adosser à un modèle énergétique robuste, notamment nucléaire, afin d’en faire un instrument durable de souveraineté, de compétitivité et de résilience nationale.
1. Stress hydrique et développement économique : de la contrainte à l’enjeu stratégique
À l’échelle mondiale, la quantité d’eau disponible masque d’importants déséquilibres géographiques et économiques. Si les volumes globaux sont considérables, seule une fraction est mobilisable pour les usages humains, et cette fraction est très inégalement répartie. Cette contrainte structurelle se renforce avec la croissance démographique, l’urbanisation rapide, l’industrialisation et l’augmentation des besoins agricoles.
Le Maroc illustre parfaitement ce paradoxe. Situé dans une zone semi-aride à aride, le pays a dépassé depuis plusieurs années le seuil de pénurie hydrique sévère, avec moins de 1 000 m³ par habitant et par an. Cette rareté n’est pas seulement quantitative : elle est amplifiée par la variabilité climatique, la diminution des précipitations et la surexploitation chronique des nappes phréatiques, transformant la tension sur l’eau en risque systémique.
Les conséquences sont stratégiques. La pénurie hydrique menace la croissance économique, fragilise l’emploi agricole, accentue les disparités territoriales et met en péril la sécurité alimentaire. Dans ce contexte, assurer un accès fiable, prévisible et économiquement soutenable à l’eau devient une condition sine qua non pour soutenir le développement industriel et agricole du pays, tout en renforçant sa résilience face aux chocs climatiques et géopolitiques.
2. Le dessalement : d’une solution technique à un pilier de souveraineté hydrique
Face à l’épuisement progressif des ressources conventionnelles, le dessalement n’est plus une option marginale, mais une ressource hydrique non conventionnelle à valeur stratégique. Pour un pays disposant de plus de 3 500 km de littoral, le potentiel est considérable, quasi illimité, et capable de rompre la dépendance aux aléas climatiques. Le dessalement introduit ainsi un changement de paradigme : il transforme une contrainte géographique en avantage structurel.
Le Maroc a amorcé cette transition via plusieurs projets structurants, faisant du dessalement un instrument central pour sécuriser l’alimentation en eau potable des grandes agglomérations côtières et, de manière croissante, un levier de soutien à l’agriculture irriguée à haute valeur ajoutée. Cette montée en puissance traduit une inflexion stratégique claire : garantir la continuité de l’approvisionnement, indépendamment de la variabilité hydrologique.
Cependant, cette solution repose sur une équation énergétique exigeante. Le dessalement demeure un procédé intensif en énergie, ce qui déplace le cœur de l’enjeu du seul accès à l’eau vers le coût de production, la stabilité des prix à long terme et l’empreinte carbone du modèle choisi. À ce stade, la contrainte hydrique se double d’un défi énergétique et environnemental.
Dès lors, la question stratégique n’est plus de savoir si le Maroc doit recourir au dessalement, mais comment le faire : avec quelles sources d’énergie, à quel coût économique et avec quel degré d’autonomie technologique et énergétique. Le choix du modèle de dessalement conditionne désormais la sécurité hydrique, la souveraineté énergétique, la compétitivité agricole et industrielle, ainsi que la trajectoire de développement durable du pays.
3. Panorama des technologies de dessalement : maturité industrielle et choix stratégiques
Le dessalement n’est plus expérimental, mais un choix industriel structurant, impliquant des investissements lourds et des trajectoires de coûts sur plusieurs décennies. Les technologies disponibles se répartissent en deux grandes familles, chacune avec une logique économique, énergétique et opérationnelle distincte. Le choix entre elles relève donc d’un arbitrage stratégique, plutôt que d’une hiérarchie technique.
3.1 Procédés thermiques : robustesse industrielle et intensité énergétique
Les procédés thermiques (distillation multi-effets, multi-étages flash, compression de vapeur) reposent sur l’évaporation-condensation de l’eau de mer. Leur principal atout est leur robustesse : tolérance à des eaux de qualité variable, longévité élevée et production continue de volumes massifs d’eau pure.
Cette fiabilité a toutefois un coût : forte consommation de chaleur et dépendance à une source énergétique abondante et compétitive. Ces procédés sont pertinents dans des contextes de cogénération ou d’énergie thermique disponible à faible coût, mais deviennent économiquement contraignants en l’absence de tels couplages.
3.2 Osmose inverse : efficacité énergétique et flexibilité opérationnelle
L’osmose inverse domine désormais les nouveaux projets grâce aux progrès des membranes, à la récupération d’énergie et à l’optimisation des procédés. Sa consommation énergétique limitée (3–4 kWh/m³), combinée à sa flexibilité (modularité, adaptation rapide à la demande, compatibilité avec diverses sources d’énergie), en fait une solution attractive.
En revanche, elle est sensible à la qualité de l’eau brute, nécessitant un prétraitement coûteux lorsque les conditions d’exploitation sont défavorables.
Lecture économique et stratégique
Aucune technologie ne s’impose de manière absolue. La compétitivité du dessalement dépend du couplage entre technologie, source d’énergie et échelle du projet. La stabilité des prix, l’amortissement des investissements et la résilience face aux chocs externes sont les véritables critères stratégiques. Le dessalement n’est donc pas une question de performance isolée, mais de cohérence globale entre technologie, énergie et vision de long terme.
4. Le dessalement nucléaire : la cogénération comme levier de rationalité économique et de souveraineté
Le couplage du dessalement à l’énergie nucléaire s’inscrit dans une logique d’optimisation industrielle de l’énergie primaire. En configuration de cogénération, un réacteur nucléaire produit simultanément électricité et eau douce, valorisant une chaleur de basse température autrement perdue. Cette approche transforme une contrainte thermodynamique en avantage économique, maximisant l’efficience globale du système.
Au-delà de la performance technique, le dessalement nucléaire constitue une proposition stratégique cohérente : production continue, pilotable et indépendante des aléas climatiques. Avec un facteur de charge supérieur à 90 %, il assure stabilité et prévisibilité des coûts sur le long terme, essentiels pour des infrastructures hydrauliques à fort capital.
Sur le plan environnemental, cette solution réduit drastiquement les émissions de gaz à effet de serre, offrant une alternative décarbonée aux modèles fossiles, et une visibilité sur le coût intertemporel de l’eau, limitant l’exposition aux chocs énergétiques et à la volatilité des marchés.
Les études internationales confirment qu’un réacteur nucléaire intermédiaire en cogénération peut produire plusieurs millions de mètres cubes d’eau douce par jour, tout en assurant l’alimentation électrique. Cette capacité permet de couvrir durablement les besoins des grandes agglomérations côtières et de soutenir des usages agricoles et industriels stratégiques. Le dessalement nucléaire devient ainsi un outil structurant de souveraineté hydrique et énergétique, garantissant sécurité, résilience et développement durable à long terme.
5. Compétitivité économique et externalités environnementales
Les comparaisons internationales montrent que le dessalement couplé au nucléaire est déjà compétitif face aux solutions fossiles, grâce à la stabilité des coûts, la longévité des installations et la forte disponibilité des unités nucléaires.
Mais l’enjeu stratégique dépasse le coût immédiat. Lorsque les externalités environnementales (CO₂, NOₓ, SOₓ, particules fines, impacts sanitaires) sont intégrées, l’avantage économique du nucléaire devient nettement plus marqué. Le différentiel de compétitivité relève d’un changement de hiérarchie entre modèles énergétiques, et non d’un arbitrage marginal.
Pour une région soumise aux engagements climatiques et aux contraintes budgétaires, cette dimension est décisive. Le recours aux fossiles expose le pays à une double vulnérabilité : volatilité des marchés énergétiques et hausse du coût du carbone, réglementaire ou implicite. Le nucléaire, à l’inverse, internalise ces contraintes dès aujourd’hui, offrant une trajectoire de coûts prévisible, décarbonée et résiliente. Le choix énergétique conditionne ainsi non seulement le prix de l’eau, mais aussi la soutenabilité financière, environnementale et stratégique du modèle de développement national.
6. Les petits réacteurs modulaires (SMR) : un instrument de transition adapté au Maroc
L’émergence des petits réacteurs modulaires (SMR) redéfinit profondément l’équation du dessalement nucléaire. Par leur puissance intermédiaire, leur conception modulaire et leurs exigences de sûreté accrues, les SMR transforment le nucléaire d’infrastructure lourde et centralisée en outil flexible, progressif et territorialement adaptable.
Dans un pays engagé dans une transition hydrique et énergétique, cette évolution est stratégique. Les SMR offrent une réponse pertinente aux contraintes marocaines, combinant sécurité d’approvisionnement, maîtrise des investissements et montée en puissance graduelle des capacités.
Leur valeur stratégique :
• Investissements initiaux plus accessibles, compatibles avec une trajectoire budgétaire progressive
• Implantation facilitée à proximité des zones côtières et des besoins en eau dessalée
• Montée en charge modulaire des capacités d’eau et d’électricité, alignée sur la demande
• Acceptabilité sociale et institutionnelle renforcée grâce à une sûreté accrue et une échelle maîtrisable
Au-delà de la technologie, les SMR constituent un outil de pilotage de la transition, permettant d’intégrer progressivement le dessalement nucléaire, de construire des compétences nationales et une expérience industrielle, tout en consolidant la crédibilité institutionnelle.
7. Sûreté, gouvernance et acceptabilité : des prérequis maîtrisables
L’expérience internationale montre que le dessalement couplé au nucléaire est techniquement maîtrisé et conforme aux standards de sûreté les plus stricts : séparation des circuits, surveillance radiologique et redondance des systèmes de sécurité.
Mais la performance technique seule ne suffit pas. La réussite repose sur un triptyque stratégique : sûreté, gouvernance et acceptabilité. La sûreté relève de l’ingénierie, la gouvernance et l’acceptabilité du pilotage stratégique et institutionnel.
Pour le Maroc, la crédibilité du dessalement nucléaire exige :
• Un cadre réglementaire clair, robuste et indépendant, séparant les responsabilités entre opérateurs, régulateurs et autorités publiques
• Transparence totale vis-à-vis du public, avec information, pédagogie scientifique et communication continue
• Renforcement durable des capacités nationales, institutionnelles et techniques, garantissant une maîtrise souveraine des enjeux de sûreté
Bien conçue, la sûreté devient un facteur de légitimité et de confiance collective. La gouvernance se transforme en levier stratégique, faisant d’une technologie sensible un projet national crédible, accepté et aligné avec les exigences environnementales et sociales.
Conclusion – Dessalement nucléaire : un investissement stratégique pour la souveraineté de long terme
Le dessalement de l’eau de mer n’est plus une solution d’appoint, mais un instrument structurant de sécurité nationale, essentiel pour les pays soumis à une contrainte hydrique durable. Adossé à une source d’énergie stable, pilotable et décarbonée, il devient un levier de souveraineté, de compétitivité et de résilience territoriale.
Le dessalement nucléaire, notamment via les SMR, s’impose comme une extension cohérente et rationnelle de la stratégie énergétique et industrielle du Maroc. Il répond simultanément aux impératifs de sécurité hydrique, de maîtrise des coûts, de décarbonation et de réduction des dépendances externes, tout en offrant une visibilité intergénérationnelle sur les choix d’infrastructure.
Anticiper cette option dès aujourd’hui permet de structurer les cadres réglementaires, les compétences nationales et les capacités industrielles, évitablement, évitant des décisions contraintes par l’urgence climatique ou budgétaire. Différer cette réflexion reviendrait à subir des arbitrages plus coûteux, plus risqués et moins souverains.
À long terme, la capacité à produire simultanément eau et énergie propre, de manière continue et maîtrisée, constituera l’un des piliers les plus discrets mais décisifs de la souveraineté nationale. Le dessalement nucléaire n’est donc pas seulement un choix technologique, mais un investissement stratégique pour la stabilité, la résilience et l’autonomie du Maroc de demain.





















