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Tribune libre

Crise ukrainienne : Poutine joue-t-il à la roulette russe ?


Rédigé par M. Hicham EL HAFDI le Lundi 31 Janvier 2022


S’amusant à faire de la rime, Pierre Haski écrit en parlant du sommet américano-russe de Genève : « From Yalta, to Malta, to Geneva ». Le point commun de ces rencontres ? Ca parle d’Europe, mais sans les européens. Comme à son habitude, le vieux continent n’est pas à la table des grands, il est plutôt au menu. Preuve, si besoin est, que ce qui se passe en Ukraine dépasse le cadre d’un simple conflit entre pays limitrophes, mais constitue plutôt la cristallisation d’enjeux beaucoup plus importants.

Bismarck disait : « La diplomatie sans les armes, c’est la musique sans les instruments ». A elle seule, cette citation pourrait résumer la situation actuelle en Ukraine où on sonne déjà le tocsin avec les bruits de bottes russes aux confins du Donbass, les aides militaires et financières occidentales à Kiev et l’évacuation d’une partie du corps diplomatique américain et anglais. Rarement aura-t-on assisté à une montée des tensions aussi paroxystique depuis l’éclatement de l’URSS. Mais que se passe-t-il au juste ? Poutine est-il vraiment sur le point de fondre sur l’Ukraine ? Eléments de réponse.

Comment en sommes-nous arrivés là ?…

L’implosion du monde soviétique, voilà trente ans, s’était accompagnée d’une promesse américaine de ne jamais étendre l’OTAN vers l’Est. Washington, de toute évidence, estime que les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. A coup de révolutions colorées et de milliards de dollars dépensés par les ONG pour noyauter et faire imploser les pays qui constituaient le glacis de l’URSS, les républiques socialistes ont graduellement basculé vers le camp occidental en instaurant des régimes plus démocratiques. La Russie, empêtrée dans de graves difficultés internes et une situation explosive en Tchétchénie et au Caucase a laissé faire, respectant son engagement de ne pas s’interposer à des changements de régime. Dans la foulée, elle a aussi dissout le Pacte de Varsovie. La Russie agonisait. C’était sa décennie des humiliations.

Puis les choses ont évolué très vite, avec l’intégration à l’Union européenne, mais surtout à l’OTAN, de nombreux pays qui ont prestement accueilli troupes et équipements militaires otaniens sur leur sol, dont des missiles qu’on disait destinés à s’opposer à la menace balistique iranienne.  

Les évènements de la révolution orange en Ukraine marquent un début de résistance russe à cette poussée inexorable. La Russie ne peut pas tolérer que le pays considéré comme le berceau du monde slave et de l’église orthodoxe puisse un jour pointer des missiles américains en sa direction. D’autant plus que, historiquement, l’Est du Dniepr est majoritairement russophone, et plutôt russophile. La pilule ne peut pas passer. C’est ce qui explique la montée progressive des tensions entre les « euro-maïdan » et les « anti-maïdan », culminant avec l’annexion de la Crimée et les affrontements armés au Donbass. Nous ne devons pas non plus mésestimer la volonté russe de reconstituer une zone tampon avec le monde occidental, la fameuse sphère d’influence, comme facteur explicatif de l’actualité ukrainienne.

Ce renversement de situation a permis aux russes de garantir l’accès aux mers chaudes grâce au port de Sébastopol et d’avorter l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, puisque ce dernier ne peut pas accepter en son sein un pays en guerre. En effet, son article 5 prévoyant une obligation d’assistance collective en cas d’agression étrangère d’un des membres de l’alliance, accepter l’adhésion de l’Ukraine implique par effet domino d’entrer en guerre contre la Russie.
 
Face à la détermination russe, les occidentaux avancent en ordre dispersé

La Russie demande des garanties de sécurité pour un retour à la normale, sous forme d’un engagement écrit de la part des Etats-Unis de ne plus chercher à élargir l’OTAN vers l’Est, d’arrêter les manœuvres militaires près de la frontière russe, ainsi qu’un retrait des forces et des armements de l’Alliance atlantique des pays d’Europe de l’Est ayant rejoint l’OTAN après 1997. La réponse américaine, négative comme on pouvait s’en douter, ne ferme pas pour autant la porte au dialogue, seule option pour une sortie honorable de cette crise, en dépit du caractère inconciliable des points de vue. Quelque part, quelqu’un devra lâcher du lest. C’est ce qui explique peut-être le caractère exagéré des demandes russes, qui pourraient céder sur le superflu pour obtenir l’essentiel, tout en donnant l’impression que les américains ont obtenu un compromis.

Les occidentaux ont fait savoir qu’aucun soldat ne mourra pour l’Ukraine, cela est désormais acté. Ils se donnent bonne conscience en envoyant du matériel militaire et en saturant l’espace médiatique de déclarations contradictoires, renforçant l’impression d’une véritable bérézina. Entre les russophobes hystériques pour des raisons historiques (Pologne et pays baltes), les russophiles de raison mais non assumés (France et Allemagne) et des américains affaiblis par le retrait en débandade d’Afghanistan et préoccupés par la propension de la Chine à leur damer le pion en tant qu’hégémon du XXI° siècle, les occidentaux donnent à voir un spectacle pitoyable.

Même la carte des sanctions, agitée avec frénésie, a déjà prouvé ses limites, poussant les russes à consolider un partenariat d’intérêts stratégiques avec la Chine, bilatéralement ou dans le cadre de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS). En outre, lorsque Washington édicte des sanctions, se sont les européens qui trinquent, les échanges américano-russes n’étant pas particulièrement importants. L’exemple de Nord Stream 2, dont la mise en service est retardée par l’organe régulateur allemand sur injonction américaine est particulièrement édifiant. Pour couvrir leurs besoins énergétiques, les européens sont encouragés à s’approvisionner en gaz de schiste américain ou en GNL qatari. En somme, les sanctions sont une arme à double tranchant pour les russes et les européens, mais certainement pas pour les américains.

Au-delà de l’analyse factuelle de l’actualité, une grille d’analyse plus étoffée permet de mettre en lumière un autre enjeu fondamental lié au conflit : le contrôle du Heartland.
 
Qu’est ce qui est vraiment en jeu dans la crise ukrainienne ?

Le concept géopolitique d’un « Heartland » en Eurasie, dont le contrôle assurerait la domination mondiale à son détenteur, semble encore animer les américains, soucieux de prévenir une extension de la Russie vers son prolongement européen naturel pour réaliser son destin géopolitique à travers la concrétisation de l’Île Monde. Cette théorie popularisée par Mackinder, explique les politiques de l’endiguement, et aujourd’hui du refoulement, pratiquées par les Etats-Unis pour prévenir la naissance d’une puissance hégémonique sur ce territoire.

L’Europe pour sa part, a sous-traité sa politique de sécurité et de défense au parapluie otanien, et semble se complaire dans une situation faussement confortable de grand marché libéral, feignant de ne pas remarquer le retour du tragique de l’histoire avec la résurgence des empires Russe, Chinois, et dans une moindre mesure Turque. Elle ne semble pas percevoir l’intérêt d’une autonomisation stratégique vis-à-vis des américains et d’un rapprochement de raison avec la Russie, pour constituer une Europe de l’Atlantique à l’Oural comme le préconisait De Gaulle. En adoptant systématiquement les vues américaines, l’Europe se fourvoie lourdement. L’affaire des sous-marins australiens et de l’alliance dite AUKUS qui s’en est suivie démontre que l’intérêt des américains n’est pas de soutenir celui des européens, mais plutôt de les maintenir dans une situation de dépendance stratégique d’alliés-clients, tout en faisant feu de tout bois pour reconstituer une alliance des puissances maritimes anglo-saxonnes vouée à contrer la Chine. Cette dernière poursuit ses propres desseins, et chercherait à travers les nouvelles autoroutes de la soie à contrôler le Rimland théorisé par Spykman, tout en préservant ses options pour le Heartland, ce qui lui assurerait une position de domination inouïe, jamais atteinte à travers l’histoire.

Le « grand jeu » à l’œuvre dans la crise en Ukraine est probablement un prélude à une reconfiguration majeure de l’échiquier géopolitique mondial. La parenthèse hégémonique américaine est close, et le monde multipolaire est déjà une réalité concrète.
 
Peut-on encore espérer une désescalade ?

Livrons-nous à un exercice de géopolitique-fiction pour évaluer les différentes issues possibles à la crise ukrainienne. A notre humble avis, il existe quatre scénarios probables, mais nous nous garderons volontiers de dire vers lequel penche notre intuition, la situation étant trop volatile pour faire des conjectures fondées.

Un premier scénario serait le maintien d’un statu quo qui donnerait de facto l’avantage aux russes, puisque l’arrimage de l’Ukraine aux constructions européenne et otaniennes serait remis aux calendes grecques. Toutefois, c’est un scénario qui implique un haut degré de tension, et n’exclut pas le basculement vers des affrontements armés suite à un incident sur le terrain. D’où la nécessité de maintenir les canaux diplomatiques pour faire bouger les lignes, à la recherche d’un compromis.

Un deuxième scénario, plus risqué, consisterait en une incursion russe limitée au Donbass pour consolider les acquis territoriaux des Républiques pro-russe auto-proclamées au Lougansk et à Donetsk, et peut-être même pousser l’avantage jusqu’au port de Marioupol. La distribution de passeports russes à grande échelle semble préparer le terrain à cette manœuvre pour invoquer la protection de citoyens russes comme motif d’intervention. C’est un modus operandi qui a déjà permis de transformer la situation en Abkhazie, en Ossétie du Sud et en Transnistrie en conflits gelés, et que le président américain semblait enclin à accepter dans une déclaration qui a soulevé un tollé, avant qu’il ne rectifie le tir le lendemain pour afficher une posture plus intransigeante concernant toute incursion territoriale de Moscou en Ukraine.

Si les occidentaux laissent faire, la crédibilité de leur union affichée tombera d’elle-même, comme les paravents d’un village Potemkine. S’ils vont à l’affrontement, ca donnera le troisième scénario, celui de l’embrasement de la région dans une guerre ouverte, probablement localisée et de haute intensité, mais dont les conséquences ne pourraient être prédites, car comme disait Machiavel : « On fait la guerre quand on veut, on la termine quand on peut ».

Le denier scénario est certainement le plus intéressant, mais il est presque passé inaperçu, noyé dans la cacophonie médiatique. Il s’agit de la proposition du président français d’impulser une autonomisation stratégique de la construction européenne à travers une Europe de la défense, pour « ne pas subir le choix des autres ». Il est également question d’instaurer un « nouvel ordre de sécurité collective » prenant en compte les réalités géographiques et historiques, d’où la nécessité d’un dialogue franc et exigeant avec la Russie.

Certes, inclure la Russie dans le jeu et travailler à se réapproprier la liberté de décision et d’action sont des propositions audacieuses et visionnaires, mais elles n’auront que peu de chances d’aboutir en étant portée par une France toujours esseulée sur ces questions. Il n’empêche que l’Europe a encore une carte à jouer en réactivant le Format Normandie qui avait permis la conclusion des accords de Minsk.


En guise de conclusion…

Pour répondre à la question posée en titre : non, Poutine ne joue pas à la roulette russe. Il semble qu’il ait plutôt une appétence pour le poker, ce qui suppose de bluffer pour remporter la mise. Gageons que les occidentaux n’augmentent pas trop les enchères et que la diplomatie permettra une sortie de crise acceptable pour tous. Autrement, il faut garder à l’esprit que trop de canons rassemblés en un seul point ont souvent tendance à tirer tous seuls. Quant à l’Ukraine, elle confirme qu’en géopolitique on ne peut mener que la politique de sa géographie.

Tiraillée entre son ancrage occidental et son ancrage eurasiatique, l’Ukraine fait face aujourd’hui à un choix cornélien. Mais son devenir est tributaire d’une troisième voie qu’elle devra forger en réussissant la prouesse d’un double ancrage entre l’Europe et l’Eurasie. Cette manœuvre subtile ne pourra se faire qu’en observant une stricte posture de neutralité, synonyme de stabilité. En outre, elle devra être portée par un leadership politique fort pour dépasser les dissensions politiques internes très prononcées. Mais avoir un comique à la présidence n’est peut-être pas le meilleur casting indiqué. Sans mauvais jeu de mots.
 




M. Hicham EL HAFDI
Ancien officier supérieur de la Garde Royale
Analyste en Géopolitique, sécurité et défense