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Sécheresse, déficit pluviométrique : les scénarios d’avenir (Avis d'expert)


Rédigé par Anass Machloukh et El Mehdi Moussahim le Samedi 19 Février 2022

A l’instar des pays du monde entier, le Maroc endure les effets du changement climatique qui seraient en partie responsables de la sécheresse, du stress hydrique et du déficit pluviométrique qu’on observe actuellement. Mohamed Saïd Karrouk, Professeur de Climatologie à l'Université Hassan II de Casablanca, nous explique les raisons scientifiques des retards des précipitations et pourquoi il faut songer à nouveau modèle de rationalisation de gestion des ressources hydriques dans les années à venir.



Le risque de la sécheresse est plus que jamais une réalité. Raison pour laquelle le gouvernement a mis en place un plan d’urgence de 10 MMDH pour venir en aide aux agriculteurs et à la gestion des ressources hydriques. Au-delà des mesures d'urgence, les raisons de cette sécheresse qui rappelle le souvenir des années 80 interpellent les esprits. Pour répondre à cela, nous nous sommes rendus chez Mohamed Saïd Karrouk, Professeur de Climatologie à l'Université Hassan II de Casablanca. Auteur de plusieurs ouvrages sur la climatologie, il estime qu'actuellement, nous sommes en période de sécheresse classique, puisque les précipitations sont censées venir dès le mois d'octobre et de novembre. Selon lui, la sécheresse qu'on observe actuellement est due à des troubles météorologiques et géographiques. Il préfère parler d'un arrêt de précipitations plutôt que d'un déficit, vu qu’il n'a pas plu pendant les saisons d'hiver et d'automne si on se base sur les critères de météorologie.  

L’effet du réchauffement climatique 

Le réchauffement climatique en est-il pour quelque chose ? M. Karrouk répond par l'affirmative, précisant doctement que la température planétaire a d'ores et déjà augmenté de 1,1 degré depuis l'époque préindustrielle, et cela touche l'ensemble des pays, y compris le Maroc. "Il ne faut pas sous-estimer l'impact de 1,1 degré supplémentaire puisque cette hausse fait qu'une énergie immense demeure stockée dans l'atmosphère",  a-t-il souligné. 

Encore faut-il, selon notre interlocuteur, avoir toutes les données scientifiques pour mesurer clairement l'effet du réchauffement climatique sur des pays comme le Maroc, ce qui n'est pas encore le cas aujourd'hui puisqu'il faut des investissements importants et du temps pour mener des recherches. 

Pourtant, il existe quelques pistes exploitables pour comprendre les effets du réchauffement climatique, ne serait-ce qu'approximativement. Selon notre interlocuteur, la géographie du Maroc, comme celle de l'Europe du sud-ouest, est caractérisée par une température élevée des océans. Cela s'explique, à ses yeux, par le phénomène Niña : une anomalie thermique des eaux qui fait que l'eau est plus froide que la moyenne. En conséquence de cela, l'anticyclone empêche l'océan de dégager de la vapeur et donc des précipitations. Pour cause, la base thermique de l'océan qui a atteint des degrés tels qu'elle ne permet pas d'affaiblir l'anticyclone. "L'évolution du climat nous manifeste des phénomènes qu'on ne connaissait pas auparavant", reconnaît l'expert. 

La sécheresse qui frappe le Royaume de plein fouet n'a pas manqué de faire chuter les ressources hydriques qui ont atteint des niveaux critiques cette année. Il suffit de voir que les réserves d'eau ont chuté de façon vertigineuse de 59%, sachant que les barrages du Royaume contiennent 5,4 milliards de mètres cubes, selon les chiffres du département de Nizar Baraka. Rappelons, à cet égard, que le taux de remplissage des barrages pourrait baisser encore à 34% pendant l'année courante.

Nécessité de penser aux alternatives 

Durant les années 90, les ressources globales s'élevaient à 150 milliards de mètres cubes, dont restaient 30 milliards du fait de l'évaporation. Les ressources ont baissé, au fil des années précédentes, à 140 milliards, dont 22 milliards disponibles suite à l'évaporation. Ainsi, le Maroc a pu préserver 16 milliards de mètres cubes, sans compter les ressources des bassins hydrauliques, et ce, grâce au développement des capacités de stockage. "Les conditions aujourd’hui sont telles qu'on ne pourrait pas avoir plus de 22 milliards de réserves", estime M. Karrouk qui juge utile de faire le pari sur les sources alternatives, ce dont est conscient le gouvernement qui s'est lancé d'ores et déjà dans les projets de dessalement des eaux de la mer pour alimenter plusieurs villes du Royaume. Le ministre de l’Equipement et de l’Eau, Nizar Baraka, a annoncé de nouveaux projets, dont un à Casablanca. 

Peut-on se contenter de compter sur les ressources alternatives ? Pas du tout, rétorque M. Karrouk qui pense qu’il faut dorénavant penser à la rationalisation de la gestion de l’eau. “Il faut employer tout le génie marocain et penser autrement l’usage de l’eau et surtout la répartition de son usage”, explique-t-il. Selon lui, l’agriculture consomme la majeure partie des ressources hydriques, il cite le rapport de l’HCP qui indique que l’irrigation absorbe 87% des réserves nationales. “87% est quelque chose d’énorme”, reprend M. Karrouk qui pense que bien que les 13% restants suffisent pour satisfaire les autres besoins, il faut absolument penser à concevoir un nouveau modèle de gestion rationnelle des eaux compte tenu du déficit pluviométrique et du risque de la sécheresse. Raison pour laquelle l’édification d’un laboratoire national est de mise. 

Le risque de pénurie d’eau est tel qu’on commence à s’inquiéter pour les prochaines années, d’autant que les conséquences socio-économiques s’annoncent sévères si la sécheresse persiste encore plus longtemps. Difficile, selon l’expert, de prévoir l’avenir même si ce n’est pas la première fois que le Maroc a connu des scénarios pareils. “Quoique nous ayons vécu des sécheresses semblables dans les années 80 à celle qu’on voit aujourd'hui, les enjeux n’ont jamais été si grands dans l'histoire du Maroc”, affirme-t-il, demeurant, tout de même, optimiste. 

La sécheresse peut-elle durer plus longtemps ? 

M. Karrouk a l’intime conviction que la sécheresse ne saurait durer aussi longtemps qu’on le croit parce que même celle qui avait commencé en 81 et qui a duré 25 ans avait fini par arriver à une forte condensation. Ceci dit, l'augmentation de la température provoque une forte évaporation et donc une forte condensation qui relance le cycle d’eau. 

“Aujourd’hui, certes la température a augmenté, mais le volume de l’eau dans l’atmosphère a augmenté également, il adviendra donc un moment où la température va baisser à un niveau tel que les eaux condensées finiront par tomber de nouveau”, affirme notre interlocuteur avec un talent de vulgarisateur. Toutefois, le défi est de savoir quand le cycle reprend son cours normal. “On en sait rien pour le moment”, a-t-il déploré, mettant en garde contre le risque d’intempéries et d’une forte abondance de pluies torrentielles en cas de retour des précipitations. “Dans ce cas-là, il faut absolument se préparer pour avoir assez d’installations pour accueillir les fortes quantités de pluie”, conclut notre interlocuteur.  Ce scénario est d’autant plus probable que le souvenir des pluies torrentielles qui ont englouti Casablanca il y a un an reste encore gravé dans les mémoires.