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Environnement

Sardine du Maroc : Entre conserve et farine, menace sur la reine des protéines


Rédigé par Oussama ABAOUSS le Lundi 18 Octobre 2021

Les professionnels de la conserve de poisson alertent sur une crise sans précédent. Pourtant, ces deux dernières années ont été marquées par des épisodes de pêche miraculeuse de la sardine.



Les industriels de la conserve de poisson font face à une crise sans précédent qui met à mal les performances économiques de la filière. C’est ce qui ressort d’un communiqué publié, il y a quelques jours, par l’Union Nationale des Industries de la Conserve de Poisson (UNICOP). « Le secteur, qui assure 66% de la production mondiale de sardine Pilchardus Walbaum et détient 46% de part de marché de la conserve de sardines, assiste aujourd’hui à une érosion majeure de ses volumes et ses marges industrielles », précise la même source.

Cet alarmant état des lieux contraste pourtant avec les annonces relayées durant ces deux dernières années à propos de captures « miraculeuses » de sardines qui ont été enregistrées dans divers ports marocains. Comment dès lors comprendre la situation mise en avant par les industriels de la filière de la conserve de poisson quand les volumes des captures de sardines sont manifestement bien en dessus des moyennes enregistrées depuis des décennies ?

Captures et hausse, stock en baisse

« La sardine est une espèce qui vit en très larges bancs dont le déplacement dépend de conditions très spécifiques. Parfois, ces conditions favorisent le rapprochement de ces bancs des côtes ou des zones de pêche, ce qui explique les volumes énormes qui sont enregistrés par moments et par endroits », précise Houssine Nibani, président de l’Association de Gestion Intégrée des Ressources (AGIR).

La hausse des captures n’est cependant pas toujours synonyme de stocks qui sont également en croissance. « Il est possible d’avoir un niveau stable (voire croissant) des captures, alors même que le stock est en baisse, car le paramètre qu’il faut prendre en considération, c’est l’effort de pêche », explique Houssine Nibani.

L’UNICOP évoque dans son communiqué « une pression sur les stocks de la sardine au Maroc qui dure depuis des années ». Les acteurs de l’industrie de la conserve de poisson pointent également une « concurrence inter-filières » et un « manque structurel de la ressource » qui affectent leur secteur.

Durabilité des filières

Sans les citer, le communiqué fait référence à la filière de congélation et à celle de production de farines qui se partagent la même ressource halieutique. « Quand les bateaux rapportent une très grande quantité de sardines, ils se retrouvent devant les limites logistiques des filières qui exploitent le poisson frais, ce qui fait que la plus grande partie des captures sera vendue aux producteurs de farines destinées à l’export », explique Houssine Nibani.

« Sachant que 50% du poisson consommé au niveau mondial proviennent d’industries de la pisciculture qui emploient des farines de poissons dans leurs activités, il est facile de comprendre le développement de cette filière au Maroc. Or, en toute objectivité, la filière de la conserve de poisson a plus de valeur ajoutée en plus d’être plus durable au regard de la valeur écologique et socio-économique réelle de la ressource halieutique qui constitue sa matière première », estime le président de l’AGIR.

Anticipation et gestion adaptative

« Pour veiller à garantir une durabilité spatio-temporelle, il faut réguler le temps et le quota de pêche des bateaux quand les bancs de sardines sont accessibles pour éviter les abus qui nuisent à la durabilité et au potentiel de valorisation de la ressource. Les limites à imposer doivent varier selon les conditions du moment. Quand la sardine n’est pas au rendez-vous, le temps de pêche peut éventuellement être augmenté », recommande Houssine Nibani qui estime que des quotas doivent également être fixés pour les filières de production de farine de poisson.

« Le Maroc se prépare à déployer une industrie de pisciculture qui aura besoin de ces farines pour sa propre utilisation. Il sera nécessaire évidemment de tirer les enseignements des erreurs qui ont été faites ailleurs pour ne pas les reproduire en veillant, entre autres, à ce que les activités de pisciculture se fassent en offshore. En attendant, il est important de bien définir les priorités en appuyant le développement de la filière de la conserve de poisson », conclut le président de l’AGIR.


Oussama ABAOUSS

Repères

Une filière à conserver
Selon l’UNICOP, la filière marocaine de la conserve de poisson contribue, depuis 2009, à hauteur de 11 milliards de dirhams au PIB national et à 1,2% de la production de la valeur ajoutée. « Le secteur a su accroître sa contribution à l’économie en augmentant les valeurs des exportations à plus de 11% des exportations agroalimentaires du Royaume », estime la même source qui précise que l’industrie de la conserve de poisson représente près de 30.000 emplois directs et plus de 80.000 emplois indirects sur le territoire national.
 
Vers un futur piscicole
Selon l’Agence Nationale pour le Développement de l’Aquaculture (ANDA) en charge du suivi de la mise en oeuvre du segment aquacole de la stratégie Halieutis, l’objectif concernant ce chantier est de produire 200.000 tonnes de produits aquacoles devant générer un chiffre d’affaires de 5 milliards de dirhams et 3 milliards de dirhams d’exportations halieutiques à l’horizon 2030. A cet effet, une étude de marché des produits aquacoles ainsi que l’élaboration d’une stratégie de positionnement sont actuellement en cours.

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Sardine du Maroc : Entre conserve et farine, menace sur la reine des protéines

Statistiques


Le secteur de la pêche entre hausse du volume et baisse de la valeur
 
En 2019 (derniers chiffres disponibles), le secteur de la pêche a assuré 8% des exportations totales du Royaume et 36% de ses exportations agroalimentaires. Au terme de la même année, le volume des exportations nationales des produits de la mer a atteint 774.000 tonnes pour un chiffre d’affaires de 22,1 MMDH, soit une hausse de 7% en volume contre une baisse de 2% en valeur par rapport à l’année 2018.

L’accroissement du volume exporté s’explique notamment par la hausse des exportations de la farine de poisson et de la conserve de respectivement 34% et 6%, représentant 44% du volume exporté en 2019. La valeur des exportations des produits de la mer en 2019 a totalisé 22,1 MMDH, soit l’équivalent de 2,3 MM$US, ce qui représente 74,1% de l’objectif fixé par Halieutis en 2020 (3,1 MM$US).

Pour ce qui est du repli de la valeur des exportations, elle est due particulièrement à la dépréciation du chiffre d’affaires des produits congelés de -1,1 MMDH (-10%). À noter que plus de 40% de la production nationale en petits pélagiques sont destinés à la farine et huile de poissons.

 

Plaidoyer


Vers un plan de sauvegarde de la filière de la conserve de poisson ?

La situation actuelle de la filière de la conserve de poisson a gravement affecté la compétitivité de la conserve marocaine en limitant son accès à des marchés à haute valeur à l’export. Pour les acteurs de cette industrie, la rareté de ressources engendre un impact doublement négatif : « Les unités ne fonctionnent pas à leur régime normal réduisant ainsi le nombre de jours de travail » alors que « les contrats clients ne sont pas respectés, affectant ainsi le positionnement stratégique du Maroc et réduisant les quantités des exportations qui sont de -25% en volume comparées à 2020 et prévisibles à - 40% pour la fin de l’année 2021 ».

L’UNICOP précise par ailleurs que le secteur souffre d’une flambée des coûts des intrants qui, additionnés aux problèmes d’approvisionnement, impactent les prix de revient depuis plusieurs mois.

L’association sollicite ainsi un plan de sauvegarde de la filière et appelle les pouvoirs publics à appliquer d’urgence les solutions et les recommandations des scientifiques visant à assurer la sauvegarde du stock halieutique. Elle exhorte les décideurs à imposer un droit de regard de l’État sur les monopoles et à limiter les hausses de matières premières qui seraient injustifiées.

Rappelant que la filière ne profite d’aucune subvention malgré son importance économique et son apport historique en investissement et en création d’emplois, la même source appelle les pouvoirs publics à supporter financièrement l’industrie de la conserve de poisson et à lui donner un accès prioritaire à la matière première.

 

3 questions à Houssine Nibani, président de l’AGIR


« En exportant la sardine sous forme de conserves, le Maroc est gagnant »
 
Enseignant de Gestion Intégrée des Zones Côtières à la FST d’Al-Hoceima et président de l’Association de Gestion Intégrée des Ressources (AGIR), Houssine Nibani répond à nos questions.

- Pourquoi estimez-vous que la filière de la conserve de poisson est plus durable ?

- Le mode de production de la filière des conserves est idéal puisqu’il n’y a pas de gaspillage ou de perte de la matière première. C’est un processus efficace et efficient comparativement à la filière du poisson frais qui peut impliquer des pertes. En exportant la sardine sous forme de conserves, le Maroc est gagnant. La production de farine se justifie pour sa part par une demande internationale qui est croissante, mais la valeur ajoutée est négligeable au vu du coût écologique qu’un investissement excessif dans cette activité pourrait constituer.


- Comment estimez-vous l’évolution du marché local de la sardine ?


- Le marché local national, de poisson frais en général et de la sardine en particulier, a augmenté durant ces dernières décennies. En plus de la croissance démographique, cette augmentation s’explique par l’amélioration de la commercialisation et des moyens logistiques et de transport qui sont mieux adaptés, ce qui a permis d’approvisionner toutes les régions du Royaume, y compris celles qui sont éloignées des côtes.


- Est-il possible de gérer les stocks d’une manière plus intelligente grâce aux nouvelles technologies ?


- Avec les moyens technologiques dont le Maroc s’est doté afin de faire de la recherche halieutique, il y a moyen de produire régulièrement des études scientifiques qui fournissent des données réelles et à jour. Il y a également tout l’apport que peuvent apporter les plateformes satellitaires pour le monitoring des ressources halieutiques.

L’idéal serait de mettre à profit toutes ces nouvelles capacités et possibilités pour gérer, d’une manière durable et adaptative, les stocks halieutiques nationaux. Les avancées techniques et scientifiques permettront bientôt de mettre en place des modèles de monitoring en temps réel des stocks, mais c’est encore un chantier à construire.

 
Recueillis par O. A.
 

 

  


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