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Rétro-verso : Quand nos ancêtres affrontaient les intempéries sur les routes commerciales


Rédigé par Houda BELABD Dimanche 11 Janvier 2026

Il fut un temps où les intempéries suspendaient les caravanes marocaines. Aujourd’hui, elles continuent de modeler itinéraires et pratiques commerciales dans le monde contemporain. Embarquement immédiat dans la machine à remonter le temps...



On associe souvent les caravanes marocaines à la chaleur du désert et aux longues traversées arides. Pourtant, dans l’histoire des routes commerciales du Maroc, la pluie constitue l’un des obstacles les plus redoutés par les voyageurs. Du XIᵉ au XVIIIᵉ siècle, les intempéries ralentissaient, détournaient ou interrompaient régulièrement les échanges reliant le Sahara, les villes impériales et les ports atlantiques.

À l’époque almoravide, au XIᵉ siècle, le Maroc devint un carrefour essentiel entre l’Afrique subsaharienne et le monde méditerranéen. La route reliant Sijilmassa aux royaumes du Bilad as-Soudan permettait l’acheminement de l’or, du sel et d’autres marchandises précieuses. Si le désert imposait ses contraintes, les pluies saisonnières du Sahel et les crues soudaines des oueds au nord du pays effaçaient parfois les pistes et désorientaient les caravanes. Sous le règne de Youssef Ibn Tachfine, l’État almoravide chercha à sécuriser ces itinéraires en s’appuyant sur des ribats et sur le savoir des guides locaux, capables d’identifier des chemins de repli lorsque les pluies rendaient certains passages impraticables.

Nous pouvons lire dans l’historiographie qu’au XIIᵉ siècle, les Almohades héritèrent de ce réseau commercial étendu. Les axes reliant Marrakech à Fès et aux ports atlantiques devinrent stratégiques pour le pouvoir impérial. Mais les plaines du Gharb et du Saïs, riches et fertiles, se transformaient en véritables pièges en hiver. Les pluies abondantes y rendaient les sols argileux glissants et impraticables. Sous le califat d’Abd al-Moumen, des efforts furent entrepris pour consolider certains ponts et gués, mais les chroniqueurs rapportent que des caravanes restaient parfois immobilisées plusieurs semaines, attendant la décrue des oueds. Ces retards eurent des conséquences économiques directes, provoquant des pénuries temporaires et des hausses de prix dans les villes.

À partir du XIIIᵉ siècle, sous les Mérinides, la route entre Fès et Sijilmassa demeurait essentielle. Elle traversait cependant le Moyen Atlas, région exposée aux pluies et aux neiges hivernales. Les sultans mérinides, notamment Abou Inan Faris, développèrent un réseau de fondouks et de haltes caravanières. Ces lieux permettaient aux marchands de s’abriter durablement, de protéger leurs marchandises de l’humidité et d’attendre des conditions plus favorables. Les tissus, le cuir ou le sucre, très sensibles à l’eau, nécessitaient une attention particulière. Des règles coutumières organisaient alors le partage des pertes liées aux intempéries entre les membres de la caravane.

Au XVIᵉ siècle, sous les Saadiens, la question des routes commerciales prit une dimension politique. Le sultan Ahmed al-Mansour chercha à contrôler l’or du Soudan, essentiel à la puissance de l’État. Les caravanes remontant vers Marrakech devaient franchir des oueds souvent gonflés par les pluies atlantiques. Les autorités locales imposaient parfois des attentes prolongées, officiellement pour des raisons de sécurité. La pluie devint ainsi un facteur qui ralentissait le commerce et renchérissait les échanges, tout en renforçant le contrôle du pouvoir sur les flux marchands.

À l’époque alaouite, aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, l’expérience accumulée permit une meilleure gestion des risques. Sous Moulay Ismaïl, des garnisons surveillaient les grands axes, tandis que les tribus locales continuaient de jouer un rôle clé en informant les caravanes de l’état des routes après les pluies. Les voyageurs européens notaient que les crues, la boue et l’effondrement des ponts constituaient souvent des dangers plus immédiats que le désert lui-même.

Ainsi, au gré des siècles, les routes commerciales marocaines n’ont jamais cessé de fonctionner malgré les intempéries. La pluie, loin d’être un élément secondaire, a façonné les itinéraires, les calendriers et les pratiques commerciales. Car l’Histoire du commerce au Maroc est aussi une histoire d’adaptation constante aux contraintes du climat.
 
Houda BELABD

 

3 questions à Lhoussaine Youabd : "Aujourd’hui, des moyens modernes permettent d’anticiper les risques"

Lors d’une conférence de presse tenue récemment, Lhoussaine Youabd, ingénieur en météorologie et responsable de communication à la DGM (Direction Générale de la Météorologie), a présenté un bilan de la situation météorologique au Maroc, évoquant les perturbations persistantes et leur relation avec le changement climatique.
 
  • Comment la gestion des intempéries et des fortes pluies a-t-elle évolué au Maroc ?

Le suivi des phénomènes météorologiques et la prise des mesures préventives font partie des missions de la Direction Générale de la Météorologie, dans le but de préserver l’intégrité physique des personnes et de protéger par anticipation les infrastructures du pays. Aujourd’hui, ces moyens modernes permettent d’anticiper les risques, contrairement aux sociétés anciennes qui dépendaient des guides, des tribus et de l’expérience empirique pour gérer les routes et les crues.
 
  • Les fortes précipitations représentent-elles toujours un risque pour la mobilité et les infrastructures ?

Ce type de configuration favorise d’abondantes chutes de neige et de fortes pluies concentrées sur un laps de temps très court, ce qui impacte directement les infrastructures et la circulation. Le Maroc est exposé à des épisodes alternant précipitations intenses et longues périodes de sécheresse, situation qui rend les routes et les passages fluviaux vulnérables, tout comme cela se produisait pour les caravanes et les voyageurs d’autrefois.
 
  • Quelles leçons peut-on tirer de l’évolution de la prévention des risques liés aux intempéries ?

La limitation des dégâts dépend de la performance de la détection des risques, de l’anticipation et du niveau de sensibilisation des populations. Il est nécessaire d’éviter les déplacements non indispensables, surtout dans les zones exposées aux fortes pluies et aux chutes de neige, et de ne pas traverser les routes ou passages inondés ni s’approcher des oueds dont le niveau peut monter brusquement. Cette approche moderne reflète la même logique que les pratiques anciennes, où l’adaptation et la prudence guidaient les décisions face aux aléas climatiques.

Rétrospective : Le dispositif de sécurisation des biens selon un historien

Voyager au Maroc avant l’époque contemporaine renvoyait, ipso facto, à l'acceptation de l’incertitude. Si la chaleur et la distance faisaient partie du quotidien des caravanes, les pluies saisonnières représentaient un défi tout aussi déterminant. À certaines périodes de l’année, une averse prolongée suffisait à interrompre le commerce, transformer une piste en bourbier ou rendre un oued infranchissable. Face à cette réalité, les sociétés marocaines ont élaboré des réponses durables, inscrites dans le paysage même des routes commerciales.

L’historien Mohamed Es-Semmar souligne que ces routes ne relevaient pas de l’improvisation. Elles étaient structurées par un réseau d’infrastructures conçu pour répondre aux contraintes climatiques. Fondouks, ribats et casbahs fortifiées formaient une chaîne de protection et d’assistance pour les voyageurs. Répartis à intervalles réguliers, ces bâtiments permettaient aux caravanes de s’arrêter, parfois plusieurs jours, lorsque la pluie rendait toute progression impossible.

Les fondouks occupaient une place centrale dans ce dispositif. Ces auberges caravanières accueillaient hommes, bêtes et marchandises, à l’abri de l’humidité. Leur implantation répondait à une logique précise : proximité de sources, de gués ou de ponts naturels, points de passage obligés où les voyageurs étaient contraints de patienter en période de crue. Selon Es-Semmar, ces haltes témoignent d’une connaissance approfondie du territoire et de ses rythmes climatiques.

À Rabat, les fondouks urbains jouaient un rôle central dans l’organisation du commerce, en particulier lors des périodes de pluie. Le fondouk Ibn Aïcha, mentionné par notre source, ne se limitait pas à offrir un abri aux voyageurs mais servait, en sus, de lieu de stockage et de remise en état du matériel caravanier. "L’humidité endommageait fréquemment les sacs de cuir, fragilisait les bâts des bêtes de somme et altérait les caisses de transport. Des artisans installés à proximité intervenaient alors pour réparer ou remplacer les équipements, permettant aux marchands de reprendre la route dans de meilleures conditions et de réduire les pertes liées aux intempéries", précise le fin connaisseur de l'histoire du Maroc.

Les ribats et les fortifications qui entouraient Rabat complétaient ce dispositif. Lorsque les pluies se prolongeaient et rendaient les déplacements difficiles, ces structures offraient un refuge sûr aux caravanes immobilisées. Selon notre historien, cette organisation révèle que la gestion des intempéries faisait partie intégrante du système commercial marocain. La pluie, loin d’être un simple incident, a influencé l’implantation des bâtiments et les pratiques commerciales, contribuant à la continuité des échanges sur le long terme.


 

Récits d’antan : Le savoir-faire makhzénien au gré des siècles

Dans les archives du Makhzen, la pluie apparaît régulièrement comme un facteur capable de perturber l’action de l’État. Bien avant l’ère des routes modernes, les autorités marocaines devaient composer avec un territoire vaste, des voies de communication fragiles et un climat parfois imprévisible. Les documents administratifs, correspondances officielles et dahirs conservés dans les fonds makhzéniens mentionnent à plusieurs reprises des reports, des suspensions ou des réorganisations de missions fiscales et militaires en raison des intempéries.

Les missions de collecte de l’impôt, en particulier, étaient directement affectées par les pluies. Les agents chargés de percevoir les taxes auprès des tribus ou des villes de l’intérieur dépendaient entièrement de l’état des routes et des pistes. Les crues des oueds, la boue et l’effondrement des gués rendaient certains itinéraires impraticables pendant des semaines. Dans ces conditions, les documents signalent des retards officiellement reconnus, parfois assortis d’instructions ordonnant d’attendre la décrue ou la fin de la saison pluvieuse avant toute reprise de mission.

Les opérations militaires n’échappaient pas à ces contraintes. Les déplacements de troupes, l’acheminement des vivres et de l’équipement étaient ralentis, voire interrompus, par les pluies prolongées. Certains textes makhzéniens évoquent des campagnes ajournées, non par manque de volonté politique, mais en raison de l’impossibilité matérielle de mobiliser hommes et bêtes dans des conditions jugées trop risquées. La pluie pouvait ainsi modifier le calendrier des expéditions et influer sur l’équilibre des rapports de force locaux.

Ces reports témoignent d’une forme de pragmatisme administratif. Le pouvoir central reconnaissait les limites imposées par le climat et intégrait les intempéries dans sa gestion du territoire. Loin d’être anecdotiques, ces mentions montrent que la pluie faisait partie des paramètres pris en compte dans la gouvernance du pays. 
 

Sources médiévales : Quand nos aïeux inspiraient Ibn Khaldoun et al-Bakri

Dans les récits médiévaux consacrés aux routes commerciales du Maghreb, le rôle des tribus locales apparaît comme un élément déterminant, en particulier lorsque les intempéries perturbaient les déplacements. Dès le XIᵉ siècle, le géographe andalou al-Bakri souligne que la circulation des caravanes dépendait largement de la connaissance du terrain détenue par les populations riveraines des routes. En période de pluie, lorsque les pistes principales devenaient impraticables ou dangereuses, ces tribus fournissaient des guides capables d’emprunter des itinéraires alternatifs, évitant les zones inondées et les oueds en crue.

Ibn Khaldoun, au XIVᵉ siècle, insiste quant à lui sur la dimension politique et sociale de cette fonction. Dans la Muqaddima, il explique que les tribus contrôlant les passages stratégiques détenaient un pouvoir réel sur la circulation des hommes et des marchandises. Lorsque la pluie obligeait les caravanes à s’arrêter ou à ralentir, ces groupes assuraient souvent une protection armée, réduisant les risques de pillage dans des moments de vulnérabilité accrue. Cette protection n’était jamais gratuite : elle reposait sur des accords fondés sur la coutume, la négociation ou la reconnaissance de l’autorité locale.

Les tribus jouaient également un rôle d’information. Al-Bakri mentionne que les voyageurs se renseignaient systématiquement sur l’état des routes, des gués et des oueds avant de poursuivre leur chemin. Après de fortes pluies, ces informations devenaient cruciales pour décider d’attendre, de contourner une région ou de changer d’itinéraire. Ibn Khaldoun observe que cette circulation de l’information contribuait à structurer les relations entre tribus, caravanes et pouvoir central.

Les sources médiévales montrent ainsi que la gestion des intempéries reposait autant sur les structures de l’État que sur le rôle indispensable des tribus et des guides, acteurs clés de la mobilité au Maroc pré-moderne.







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