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Culture

Rétro-Verso : El Gran Teatro Cervantes, entre dons et abandons


Rédigé par Houda BELABD le Mercredi 15 Février 2023

La semaine dernière, le Bulletin officiel espagnol (BOE) a rendu publique la donation irrévocable conférant au Royaume la propriété du «Gran Teatro Cervantes» de Tanger. Retour sur l’âge d’or de ce joyau théâtral inscrit dans les annales de l’histoire des échanges culturels maroco-ibériques.



La conservation du théâtre Cervantes (El Gran Teatro Cervantes), point de repère de Tanger et joyau de l'architecture espagnole, sera ainsi garantie. C'est un mécène andalou originaire de Cadix qui l'a fait bâtir en 1913. Délaissé depuis des décennies et après de nombreux tâtonnements pour sa réhabilitation, il finira par renaître de ses cendres avec un devis de 60 millions de dirhams.
 
Le bâtiment a été construit par Esperanza Orellana et son mari, le marchand et mécène Manuel Peña. Le propriétaire du terrain n'était autre qu'Antonio Gallego, un célèbre homme d'affaires de l'époque. La première pierre a été posée le 2 avril 1911 lors d'une cérémonie solennelle, et le chantier a été achevé en décembre 1913, l'année de son inauguration. Cette année-là, il avait une capacité de plus de mille sièges, rapportent des historiens et critiques d’art tangérois.

Epris d’art et militant pour le dialogue culturel entre les deux pays du Détroit, le couple Peña ne ménagera aucun effort pour doter l’emblématique Tanger d’un fastueux théâtre, qui selon l’orientaliste Michaux Bellaire, « forme l’un des monuments de la diplomatie culturelle au Maroc ».
 
La portée philanthropique et symbolique du projet a amené le tandem promoteur à déployer des moyens financiers très importants pour la mise en place de l'un des plus beaux édifices du Tanger moderne, soit un demi-million de pesetas, mais cela ne s'est pas fait sans heurts. Quelques détracteurs ont qualifié le projet de folie dépensière, tandis que d'autres ont accusé le couple Peña d'avoir investi son argent dans une activité non rentable, à savoir la culture, et d'avoir délaissé un secteur porteur à l'époque, l'immobilier, c'est-à-dire la spéculation foncière.
 
L’épique époque
 
Cet établissement culturel espagnol, comme bien d'autres bâtiments européens d'avant la Première Guerre mondiale, a été édifié sur un terrain non bâti en bordure de la médina, connu sous le nom de «La huerta de Frasquito el Sevillano», en remplacement d'un magasin d'importation, placé en bordure du Camino Orellana (route d’Orellana) et limitrophe du domaine appelé «Rentistica».

«Le meilleur ciment et les meilleurs briques ont été exploités pour que ce théâtre soit construit dans les règles de l’art », nous apprend l’historien espagnol Manuel García. «Tous ces éléments ont été importés de la péninsule ibérique, à commencer par la grille moderniste qui encercle le monument. Les principaux spécialistes et techniciens espagnols de l'époque ont été engagés pour sa mise en place, quelques-uns venant spécialement d'Espagne, dont l'ingénieur José Gomendio, concepteur du célèbre pont Reina Victoria à Madrid », continue l’historien né à Tanger et qui vit aujourd’hui dans la Communauté valencienne en Espagne.
 
Les lieux, il y a plus d’un siècle
 
Depuis sa première édition en 1913, de multiples acteurs, chanteurs et musiciens venus des quatre coins du monde se sont succédé sur cette scène, devant des spectateurs dont le nombre dépasse les mille sièges. Le public s'étant émoussé au profit de l'industrie cinématographique, le théâtre est transformé en salle de projection au cours des années 1960. Le couple responsable du projet a donc cédé le théâtre à l'État espagnol en 1928. Même si le théâtre est resté occupé pendant les années d'après-guerre, de nos jours, seuls quelques rares curieux y ont accès. Détenu par l'État, le monument est tombé en désuétude pendant plusieurs décennies, laissé à l'abandon et aux intempéries.
 
Une œuvre d’Armstrong
 
Diego Jiménez Armstrong, un architecte de Tanger formé en France, à qui l'on doit les premiers bâtiments européens construits à l'intérieur et à l'extérieur de la ville de Tanger, mais aussi à Tétouan et à Casablanca, a été désigné pour concevoir et diriger la mise en place du théâtre.

Le génie constructif de Diego Jiménez et son imagination prodigieuse trouvent leur plus haute expression dans cette œuvre : le corps central est surmonté d'une coupole et de deux parapets en légère saillie qui délimitent son volume. La façade majeure est empreinte du principe de symétrie, et son axe bénéficie d'un aménagement très particulier : des céramiques de style moderniste, comportant une légende et la date d'inauguration encadrées par des fleurs ondoyantes et entremêlées ainsi qu'un masque, emblème de cet art noble qu’est le théâtre.

 
Houda BELABD


 
 

Art et architecture : Mudéjar, art nouveau et art moderne

Baptisé El Gran Teatro Cervantes, ce building est situé dans l'ancienne médina de Tanger, sur la rue Anoual. Le théâtre Cervantes de Tanger est l’un des symboles de l'immigration espagnole massive à l’époque. Fondé il y a plus d'un siècle, il était devenu la plus grande scène du Maghreb.
 
En bas des statuettes figurant les muses classiques jouant de la lyre, de la trompette et du tambourin, le courageux emploi du béton armé (à l'époque en phase expérimentale), peut-être trop masqué par une surabondante décoration (plâtre, céramique, peinture à fresque), et l'intégration de la dimension sculpturale et de la couleur, suivant des techniques classiques et modernistes, sont les caractéristiques majeures de ce monument.
 
La décoration et la sculpture ont été réalisées par deux grands artistes : Federico Ribera, qui a fait spécialement le déplacement depuis Paris, où il vivait, afin de réaliser le plafond de manière magistrale, et Cándido Mata, qui a conçu les sculptures intérieures et extérieures. Le seul coût des travaux artistiques et ornementaux avait doublé le coût de l'ensemble de la construction.

Les éléments de décor (rideaux et draperies orientables) ont été effectués par le peintre italien et rénovateur de la scénographie espagnole Giorgio Busato (1836-1917), réputé pour son travail de décorateur dans les principaux théâtres espagnols de Saragosse, Oviedo, Tolède, Malaga, Séville, et jusque pour l'Opéra du Caire, où Busato avait réalisé les décors de la première d'Aïda, à la faveur de l'inauguration du canal de Suez en 1871 ; mais ses projets les plus importants ont été ceux des saisons les plus glorieuses du «El Teatro Real de Madrid » ou le Théâtre royal de Madrid.

Le podium en bois est l'œuvre du grand maître ébéniste José de la Rosa, arrivé d'Espagne pour assurer la menuiserie et le mobilier. L'éclairage et la lumière ont été mis en place par le grand spécialiste de l'époque, Agustín Delgado, enlumineur du Teatro Real de Madrid. Pour leur part, les fenêtres à vitraux polychromes et les grands miroirs placés de part et d'autre du théâtre, de style art nouveau, ont été livrés par l'entreprise «El Paraíso » de Saragosse.

 

Une ode à l’interculturalisme

Diego Jimenez Armstrong
Diego Jimenez Armstrong
En concevant le Grand Théâtre Cervantes de Tanger, Diego Jiménez Armstrong, le maître d'œuvre, a construit un emblème du dialogue culturel Orient-Occident et Nord-Sud. En effet, en élaborant ce théâtre à l'italienne, il a également tenu compte des caractéristiques et des symboles de l'architecture mudéjar, omniprésente dans les bâtiments touristiques d'Andalousie et très inspirée par le glorieux passé arabo-espagnol. Dans la même veine, le théâtre a été conçu pour 1.100 personnes, réparties entre des sièges, des loges et un amphithéâtre, en forme de demi-cercle. Des colonnes en stuc, finement moulées autour du parterre, supportent un niveau supérieur en arc de fer à cheval, constitué d'un hémicycle et de 22 baignoires-balcons, mais également d'un plafond peint et d'un puits de lumière avec des vitraux. La mobilité du parterre, transformé en piste de danse pour le carnaval, est l'une des particularités de ce théâtre.

Selon l'historien Isaac J. Assayag, dans son livre "Tanger : un siècle d'histoire", le Grand Théâtre Cervantes a favorisé, depuis son ouverture, un tournant radical dans la scène artistique et culturelle de Tanger, dans la mesure où il n'était plus nécessaire de se déplacer à Madrid ou à Paris pour assister à des spectacles de qualité.

Les plus fameuses compagnies d'opérettes espagnoles, les meilleures performances théâtrales, les variétés les plus belles et les plus importantes productions de films muets formaient la riche activité du théâtre Cervantes de Tanger jusqu'à ce que son propriétaire, Peña, soit confronté à des déboires fiscaux et le lègue à l'État espagnol en 1929. En 1974, au moment de sa fermeture, le consulat d'Espagne à Tanger l'a loué pour un dirham symbolique à la mairie de la ville.

En plus de la représentation théâtrale des compagnies espagnoles et françaises, des pièces ont été présentées par des compagnies de Tanger telles que : «Arte espagnol», «Joventeatrotangerino », «La peñalírica », «Jamiaayat al Maghreb », «Jamiaayat al Hilal », les deux associations avant-gardistes du théâtre marocain. Les débuts du théâtre de Tanger dans sa version moderne sont datés des années 1920. C'est en effet à partir de cette même époque que des troupes de théâtre espagnoles (Maria Guerrero), françaises (Cécile Sorel) et égyptiennes ont débuté leurs tournées à Tanger, interprétant des pièces issues tant du répertoire occidental que de celui du patrimoine culturel arabe. La jeunesse éduquée de Tanger n'a pas manqué d'être influencée. Elle a ainsi pu découvrir une forme d'art et la faire sienne en créant des compagnies de théâtre, dont les deux principales: la Compagnie du théâtre arabe de Tanger et Jamiaayat al Hilal.
Le théâtre Cervantes tient une place incontournable dans l'histoire du Tanger moderne. Véritable illustration des principes architecturaux et décoratifs, il demeure l'une des pièces de référence du patrimoine architectural espagnol au Maroc.

 

Sauver un emblème de l’effondrement

L’édifice emblématique de la cité du Détroit, le Théâtre Cervantes, avait été épargné en 2006 par un protocole d'accord entre les ministères de la Culture marocain et espagnol. Si la façade et les boiseries sont en apparence bien conservées, il aura fallu débourser un million de dirhams pour stabiliser la structure, qui était en danger d'effondrement. En 2011, une équipe d'Espagnols et de Tangérois a fondé l'association "Apoyando lo que está cayendo" (Soutenir ce qui est en train de tomber).

Ce groupement vise à réhabiliter le Teatro moyennant une reconversion en un centre culturel consacré aux arts du spectacle et de la musique. Comptant plus de deux cents membres, l'association a transmis un dossier complet aux autorités dans le dessein de réaliser la cession du théâtre.

Le Grand Théâtre de Cervantes deviendrait alors un lieu d'intérêt touristique, à la frontière entre un musée et un centre culturel, tout en demeurant librement accessible à la majorité de la population locale et d’ailleurs, pas forcément habituée au monde du spectacle.
En clair, le projet porté à bout de bras par l'Agence pour la Promotion et le Développement du Nord (APDN), la Wilaya de la région, le ministère de la Culture et la municipalité de Tanger, s'inscrit dans le cadre d'une convention de partenariat bien ficelée concernant la restauration, la réhabilitation et la valorisation de quatre sites patrimoniaux hors des murs de Tanger.

La réalisation du projet Cervantes requiert un budget global de 60 millions de DH (études et travaux de restauration).

Pour l’heure, le théâtre fait l'objet de travaux de sécurisation du monument, de nettoyage, de désinfection, de stabilisation et d'étayage. Lancés dans le cadre d'un contrat distinct, ils devraient être achevés au cours de cette année.
 







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