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Rapport scientifique : l’ère des pandémies a sonné


Rédigé par Oussama ABAOUSS le Lundi 25 Janvier 2021

Les experts affiliés à l’une des plus prestigieuses plateformes intergouvernementales spécialisées dans la biodiversité ont appelé les gouvernements à se préparer à une « nouvelle ère des pandémies ».



Rapport scientifique : l’ère des pandémies a sonné
Parmi les toutes premières publications scientifiques révélées au monde en cette année 2021 figure un rapport, préparé par 22 experts issus de divers pays du globe, qui annoncent que l’ère des pandémies a sonné. Le rapport a été présenté au grand public au terme d’un atelier virtuel, sur les liens entre la dégradation de la nature et l’augmentation des risques de pandémie, organisé par la Plateforme Intergouvernementale Scientifique et Politique sur la Biodiversité et les Services Écosystémiques (IPBES). « Des pandémies futures vont apparaître plus souvent, se propageront plus rapidement, causeront plus de dommages à l’économie mondiale et tueront plus de personnes que la COVID-19, à moins que l’approche globale de la lutte contre les maladies infectieuses ne soit modifiée », avertissent les auteurs. Cette véritable sonnette d’alarme est d’autant plus préoccupante qu’elle émane d’une plateforme qui fait office d’organisme scientifique et consultatif de référence dans les divers sujets liés à la biodiversité.

Pandémies et activités humaines 
Le rapport résume les constats et recommandations que les participants affiliés de l’IPBES ont synthétisé pendant leur workshop. Il explique que « la pandémie de COVID-19 est au moins la sixième pandémie mondiale depuis la pandémie grippale de 1918, et bien qu’elle trouve son origine dans des microbes portés par des animaux, comme toutes les pandémies, son émergence a été entièrement déterminée par les activités humaines ». 

« Il n’y a pas de grand mystère sur la cause de la pandémie de COVID-19, ou de toute autre pandémie moderne », a déclaré pour sa part Dr Peter Daszak, président de EcoHealth Alliance et de l’atelier d’IPBES, qui souligne que « les changements dans la manière dont nous utilisons les terres, l’expansion et l’intensification de l’agriculture, ainsi que le commerce, la production et la consommation non-durables perturbent la nature et augmentent les contacts entre la faune sauvage, le bétail, les agents pathogènes et les êtres humains. C’est un chemin qui conduit droit aux pandémies ».

Tout espoir n’est pas perdu
Les experts de l’IPBES précisent cependant que le risque de pandémie peut être considérablement réduit en diminuant les activités humaines entraînant la perte de biodiversité à travers une plus grande conservation des zones protégées. « Cela permettra de réduire les contacts entre les animaux sauvages, le bétail et les êtres humains, et aidera à prévenir la propagation de nouvelles maladies », écrivent-ils. « Les preuves scientifiques conduisent à une conclusion encourageante », confirme Dr Daszak. « Nous avons la capacité croissante de prévenir les pandémies, mais la manière dont nous les abordons actuellement ignore largement cette capacité. Notre approche actuelle des pandémies stagne et consiste encore à essayer de contenir et de contrôler les maladies après leur apparition, par le biais de vaccins et de thérapies. Pour nous échapper de l’ère des pandémies, nous devons, en plus de la réaction, nous concentrer sur la prévention », recommande le président de l’atelier d’IPBES.

Mieux vaut prévenir que guérir
Protéger les écosystèmes et la biodiversité, voire de les isoler des activités humaines n’est pas uniquement une façon de les conserver, mais aussi un moyen de prémunir les diverses nations contre les risques sanitaires. Les auteurs de l’IPBES estiment à 1,7 million le nombre de virus « non-découverts » actuellement présents dans les mammifères et les oiseaux, dont 850 000 pourraient avoir la capacité d’infecter les êtres humains. L’augmentation de la démographie humaine et l’empiétement sur les derniers habitats naturels ont mené à cette situation qui aujourd’hui s’illustre à travers une pandémie dont le coût au niveau mondial a été estimé (en juillet 2020) entre 8 000 et 16 000 milliards de dollars. Les experts de l’IPBES estiment pourtant que le coût de la prévention et de la réduction des risques de pandémies est 100 fois moins élevé que le coût de la réponse à de telles pandémies, ce qui « fournit des arguments économiques forts en faveur d’un changement transformateur ».

3 questions à Pr Ikhlass El Berbri, microbiologiste

Ikhlass El Berbri
Ikhlass El Berbri
« Investir massivement dans l’information et l’éducation sanitaire des populations »
 
Enseignant chercheur au département de Pathologie et Santé Publique Vétérinaire, à l’Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II, Pr Ikhlass El Berbri a répondu à nos questions.

- Après le Coronavirus, d’autres virus encore plus dangereux pourraient-ils émerger dans le futur ?
- Il y a quelques années, les scientifiques avaient découvert le virus SARS qui avait un taux de létalité important, mais dont le potentiel de contagiosité était limité. Actuellement, le Coronavirus maintient encore un taux de létalité qui n’est pas élevé. En revanche, son potentiel de diffusion est très important, d’autant plus que ce taux semble augmenter dans les nouvelles souches récemment apparues. La hantise des scientifiques, qui d’ailleurs constitue un scénario très probable, c’est de voir émerger dans les prochaines années, un virus qui combinerait un taux de létalité important et un potentiel de diffusion rapide. Donc oui, il n’est pas exclu de voir émerger dans les futures années des virus encore plus dévastateurs. 

- Quel potentiel aura un monstre pareil ? À quoi pourrait-il ressembler ?
- Un tel pathogène pourrait engendrer une pandémie 100 fois plus dangereuse et plus mortelle que celle du Coronavirus. Ça pourrait être un agent pathogène affilié à n’importe quelle famille de virus ou de bactérie. À ce stade, on ne peut rien savoir si ce n’est la nécessité de travailler sur la prévention au niveau international et aussi national.

- Quelle est à votre avis la priorité pour le Royaume afin de prévenir et de se préparer à un phénomène de ce genre ?
- Je pense qu’en plus de l’implication du Maroc au niveau international dans la protection de la biodiversité et la lutte contre les effets des changements climatiques, le plus urgent serait d’institutionnaliser l’approche « Une Seule Santé » qui est justement dédiée à limiter les risques sanitaires engendrés par l’interface Homme-Animal-Environnement. L’autre priorité est d’investir massivement dans l’information et l’éducation sanitaire des populations.

Recueillis par O. A.

Encadré

Stratégies : Les pistes de solutions proposées par les scientifiques de l’IPBES
Les auteurs du rapport de l’IPBES ont proposé plusieurs recommandations afin de mitiger les menaces des pandémies à venir. Les scientifiques suggèrent par exemple la création d’un Conseil intergouvernemental sur la prévention des pandémies afin de fournir aux décideurs les meilleures données scientifiques sur les maladies émergentes. Les auteurs estiment que « les pays pourraient se fixer des objectifs dans le cadre d’un accord ou d’une entente internationale » et suggèrent également une institutionnalisation par les gouvernements de l’approche « Une Seule Santé ». « Des évaluations de l’impact sur la santé des risques de pandémies et de maladies émergentes pourraient être développées et intégrées dans les grands projets de développement et d’aménagement du territoire », recommandent les scientifiques qui par ailleurs soulignent que « le coût économique des pandémies devrait être pris en compte dans la consommation, la production, les politiques et budgets gouvernementaux ».

Selon la même source, une réduction des formes de consommation, d’expansion agricole mondialisée et du commerce qui ont conduit à des pandémies devrait être rendue possible, « par exemple au travers de taxes ou d’impôts sur la consommation de viande, la production de bétail et d’autres d’activités à haut risque de pandémie ». Les auteurs soulignent enfin la nécessité de combler les lacunes dans les connaissances qui font encore défaut, de revoir le cadre du commerce international d’animaux sauvages et de capitaliser sur l’engagement et les connaissances des communautés locales dans les programmes de prévention.

Repères

Un rapport multidisciplinaire
Le rapport de l’atelier IPBES constitue une des évaluations les plus solides sur le plan scientifique concernant les liens entre le risque de pandémie et la nature. Ce travail a été réalisé grâce à des contributions d’experts de premier plan dans des domaines aussi divers que l’épidémiologie, la zoologie, la santé publique, l’écologie des maladies, la pathologie comparative, la médecine vétérinaire, la pharmacologie, la santé de la faune sauvage, la modélisation mathématique, l’économie, le droit et les politiques publiques.
Une plateforme de référence
Souvent décrite comme le «GIEC pour la biodiversité», l’IPBES est un organisme intergouvernemental indépendant qui compte plus de 130 gouvernements membres. Créé par les Gouvernements en 2012, l’IPBES fournit aux décideurs politiques des évaluations scientifiques objectives sur l’état des connaissances concernant la biodiversité de la planète, les écosystèmes et les contributions qu’ils apportent aux populations, ainsi que les outils et méthodes pour protéger et utiliser durablement ces actifs naturels vitaux.