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Actu Maroc

Rap, laptops et laine de roche : Parcours mitigé des home-studios marocains [INTÉGRAL]


Rédigé par David LE DOARE Samedi 10 Janvier 2026

Il y aurait 336 studios au Maroc, dont 90% seraient des projets individuels créés dans les années 2020 (octobre 2025, Smartscrapers du site rentechdigital). Révolu le temps des cassettes de Nass El Ghiwane, terminée l’époque des CDs de HobaHoba Spirit… bienvenue dans l’ère de la musique urbaine et des studios qu’on installe dans sa chambre à coucher. Comment ça marche et peut-on vraiment conquérir Spotify au chaud dans ses pantoufles ?



«Quand j’étais ado, il y avait les studios qui recevaient des groupes de chaâbi, et c’est tout», se souvient Mehdi El Kindi, fondateur du studio Les Bonnes Ondes. Depuis, l’écosystème des studios d’enregistrement a vécu une révolution numérique : de quelques grands studios à beaucoup de petits home-studios. «J’ai eu la chance de vivre cette transition», se réjouit Mourad Hayane (aka West, cf. interview ci-contre). «Avant, enregistrer était un luxe réservé à une élite». 

Au début des années 2000, tout change : le disque dur remplace la tape, bande magnétique très coûteuse. Peu de temps après, les cartes son - interfaces pour faire entrer la musique dans l’ordinateur - voient leur prix divisé par dix. Sans que leur qualité ne baisse, au contraire. Magie de la miniaturisation, démocratisation des prix, c’est l’avènement du home-studio. En 2007, Mourad Hayane est lycéen quand il achète son premier studio à domicile pour 4.000 dhs : un micro, une carte son et un casque. 
 
Fabriquer son studio maison

Pour les aspirants musiciens comme pour les professionnels, les home-studios sont maintenant incontournables. «Les beat makers (compositeurs) et les groupes qui marchent bien comme Hoba et Betweenatna ont des studios maison pour plus de liberté… Et la génération montante fonctionne en mode self made avec l’Intelligence Artificielle en appui», résume Mehdi El Kindi. Une fois le matériel acquis, on s’organise. Pour l’isolation sonore, certains achètent des panneaux en mousse, d’autres sollicitent des artisans pour les fabriquer en bois… et d’autres encore le font eux-mêmes. «Quand on a réaménagé cet appart en studio, j’ai fabriqué mes propres panneaux avec des paquets de laine de roche», explique Hamza Chioua, ingénieur son, enseignant et cofondateur du podcast Radio Maârif. «Ça donne un son un peu mat (sans résonance)».

Comme la technologie n’en finit pas d’évoluer, certains studios deviennent des hybrides, entre le côté home et des éléments nécessaires à une très haute qualité professionnelle. «On est parmi les premiers au Maroc à utiliser la plateforme Access Analog», dévoile Mourad Hayane. «On loue une pièce sur le cloud pour utiliser à distance du matériel très cher auquel on n’aurait pas accès, sinon». Et entre spécialistes, les bons tuyaux circulent. «Lorsque j’ai découvert ça, j’ai appelé mon ami L’wind sur place !». 
 
L’alliance du rap et des home-studios

L'évolution technologique favorise le développement de certains genres musicaux, et du rap en particulier. Avec les logiciels (FL Studio, Ableton live) utilisés par les beat makers, la quasi-totalité de la partie instrumentale est créée sur ordinateur : le beat remplace la batterie, le synthé remplace la basse, et les samples (extraits audios prélevés sur d’autres musiques) complètent le tout. «En comparaison avec d’autres genres, le rap a besoin de très peu de moyens», observe Alexandre Tartière, compositeur et fondateur du studio Söwt. Y compris pour le chant. «L’artiste a la bouche collée au micro, l’acoustique de la pièce a moins d’importance que pour Céline Dion qui chante avec à 40 cm du micro d’une voix puissante».

On assiste à une métamorphose des genres dominants : le rock, le jazz, voire la pop, sont en recul, la musique urbaine prend les devants. D’après le site SNRTNews, Spotify avait déclaré que le rap marocain faisait partie des genres les plus consommés sur la plateforme en 2021. Et les trois albums les plus écoutés dans le Royaume en 2023 étaient des albums de rap : Caméléon d’El Grande Toto (85,4 millions de streams), Arabi d’Inkonnu (43,6 millions) et Colorsde Draganov (28 millions). Saluée pour son ouverture, avec beaucoup de jeunes qui s’emparent des nouveaux outils, l’ère du rap et des studios à domicile va de pair avec une baisse du chiffre d’affaires des studios traditionnels.  Jusqu’à ce que mort s’en suive ? 
 
Tant qu’il y aura un ingénieur son

Si le home-studio permet d’économiser sur une grosse partie du travail de création musicale, il ne fait pas tout. «On peut maquetter, soit préparer la chanson et les instrus, mais ensuite il faut un vrai studio, avec une acoustique faite pour ça», souligne Alexandre Tartière. Le mixage permet de rendre le morceau diffusable sur tout type de support d’écoute. Et en raison de phénomènes acoustiques - disparition de certaines fréquences liées aux basses - pour parvenir à cette diffusabilité, il doit se faire dans une pièce dite phoniquement neutre. Autre étape pour lequel un studio hors domicile est nécessaire, le mastering : il sert à harmoniser les titres et donne une cohérence à tout l’album. «C’est la couche de vernis sur le meuble», illustre Alexandre Tartière.

Comme la technologie n’en finit plus d’évoluer, «dans mon domaine, maintenant, on peut faire le mastering en home-studio», contredit Mourad Hayane. Mais les machines ne travaillent pas (encore) seules. Dans la formation des ingénieurs du son, il y a trois branches principales : l’enregistrement, le mix et le mastering. «Beaucoup d’artistes marocains font encore leur mastering à l’étranger car le combo bon studio plus ingénieur son formé au mastering est encore rare ici», conclut Mourad Hayane. Bonne nouvelle, il reste des places à prendre ?
 
David LE DOARE

3 questions à Hicham Chraïbi : « Le marché est assez gros et je crois à la spécialisation »

Co-fondateur du studio Plug’In, Hicham Chraïbi nous a gratifiés avec des explications.
Co-fondateur du studio Plug’In, Hicham Chraïbi nous a gratifiés avec des explications.
 
  • C’est quoi un studio ?

On utilise ce mot pour désigner une cabine d’enregistrement, et à partir de là on peut faire des podcasts, de la pub… ou du doublage. Nous, nous avons démarré en essayant de délocaliser le doublage français vers le Maroc, avec une vision calquée sur un centre d’appel pour offrir la langue française dans un pays francophone. Puis une idée germée de chez 2M : offrir de la darija… Faire du local n’était pas prévu, mais l’engouement a été tel qu’on a créé une section dédiée pour se rapprocher des téléspectateurs. 
 
  • Qui sont vos clients ?

On a différents marchés, au Maroc, sur le continent et en Europe : il y a les télés en Afrique de l’Ouest qui cherchent plutôt des coûts bas, donc pour que ça soit rentable, il faut faire du volume. Et quand on travaille pour des chaînes TNT ou liées aux DOM TOM, les tarifs sont beaucoup plus intéressants, mais on a moins de volumes. Nos clients français font appel à nous pour notre capacité d’absorption des volumes et des dead-lines. On a grossi pour ça, c’est devenu notre force. Au Maroc, on a créé beaucoup d’emplois, le doublage en darija a été adopté. Et je pense qu’il y a encore de l’avenir dans notre métier. J’ai espoir que la plateforme FORJA nous permette de développer des programmes frais. La majorité de leur catalogue est en darija, notre vision serait de traduire les productions marocaines vers le français, à destination des MRE et de l’Afrique de l’Ouest : ce serait super d’exporter la production marocaine. Pour boucler la boucle. 
 
  • Quid de la musique ?

La musique, on n’en a jamais fait, je suis sûr que ce serait sympa. Ça demande de grandes cabines pour faire rentrer un groupe, tandis qu’on a fait le choix de petites cabines avec un ou deux speakers à l’intérieur. J’avoue qu’on réfléchit peu aux autres métiers, on est occupé à notre cœur d’activité. Le marché est assez gros et je crois à la spécialisation.

3 questions à Mourad Hayane : « On pourrait croire que j’ai réussi, alors qu’on est encore en train d’émerger »

Producteur et CEO d'AYÉ Production, Mourad Hayane (aka West) répond à nos questions.
Producteur et CEO d'AYÉ Production, Mourad Hayane (aka West) répond à nos questions.
  • Quels sont vos prix ?

Le tarif d’entrée c’est 600 dhs pour 2 heures enregistrement, mix et mastering. Et là j’embauche des freelances. Si c’est avec moi, pour les indépendants c’est 2.500 dhs pour 4 heures d’enregistrement et le mixage. Autre possibilité, pour 3.500 dhs, on prend un titre et je pars sur une session créative illimitée jusqu’à ce que l’artiste en ait marre. Parfois, on fait des offres promotionnelles : pendant le dernier Ramadan, c’était 2.500 dhs pour 5 titres enregistrés, plus un shooting photos. Moins cher qu’une playstation ! Là, ça avait fait du bruit et on avait peut-être un artiste par jour, dont deux ou trois sont devenus des clients fidèles. Ça c’est pour les indépendants, pour les pros, il y a deux catégories de prix, selon que les artistes sont signés par un label indépendant ou par une major (Universal Music, Sony Music…). On peut fonctionner avec une avance sur royalties, auquel cas l’artiste me paye pour clearer et récupérer les droits d’exploitation. C’est une négociation, mais à ce niveau, il faut avoir un historique avec les artistes avant de penser à négocier.
 
  • Votre activité est-elle rentable ?

De loin, on pourrait croire que j’ai réussi (NDLR : 8 disques de platines et 5 disques d’or avec Lacrim, un disque de diamant avec El Grande Toto et CKay), alors qu’on est encore en train d’émerger. Sinon, Toto ne ferait pas des nuits blanches chaque semaine pour enregistrer ses titres. C’est un travail acharné, et il faut un peu de chance, des morceaux qui marchent. Là, je suis dirigeant, je fais aussi le marketing et l’opérationnel. On fait quelques centaines de milliers de dirhams de chiffre d’affaires mais je n’ai pas encore les moyens d’embaucher. Heureusement, ma femme travaille avec moi, sinon ce ne serait pas une vie. En tant qu’artiste, je touche des droits images : si je suis jury à la télé dans l’émission Jam Show de 2M, c’est entre 30 et 40.000 dhs. Il y a aussi la location du studio, et on fait des formations avec de jeunes artistes. Mais notre cœur de métier c’est de composer de la musique et déclarer les droits d’auteur à la SACEM. En 2025, ça représente environ 25% de notre C.A. L’objectif c’est 100%. Un studio d’enregistrement rentable, ce n’est pas le but. Le studio, on fait ça pour les artistes.
 
  • Quels changements souhaiteriez-vous voir dans votre domaine ?

Ce que j’aimerais, si quelqu’un qui a le bras assez long me lit, ce serait un travail sur la formation. On manque de profils d’ingénieur de son. Et quand on en trouve, ils ont été formés pour la radio et la télé, pas pour la musique. Ceux qui veulent se former malgré tout vont à l’étranger et souvent ils y restent. Moi, je bosse avec des freelances qui sont passés par ma formation et que j’ai repérés. Comme ce gars qui est coiffeur à la base et qui traite les éléments sonores comme il le ferait pour un dégradé de cheveux : propre et lisse ! Sinon, à titre personnel, je travaille et je cherche des fonds pour me dupliquer, me cloner, avec un agent IA. L’idée est de lui donner accès à toutes mes opérations pendant un an, pour créer un hybride entre le cyber et la cabine téléphonique. Il a déjà un nom, je l’ai appelé West éternel. Pour l’instant, il m’a dit bonjour.
 







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