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Politique pharmaceutique : les dessous d’une réforme en gestation


Rédigé par Anass MACHLOUKH le Mercredi 30 Juin 2021

Vitale pour la réforme de la Santé, la révision de la politique des médicaments a fait l’objet d’ « Etats Généraux » rassemblant les acteurs du secteur médical. Sécurité sociale, révision des prix, approvisionnement et promotion de la fabrication locale, le marché du médicament est face à une révolution structurelle, après des décennies de dysfonctionnements. Détails.



Très attendue, la refonte de la politique pharmaceutique fait l’objet d’un débat national, mené par le ministère de la Santé, en concertation avec l’Organisation Mondiale de la Santé et l’ensemble des acteurs du secteur médical. Un débat acté par le coup d’envoi d’une série d’ateliers, qui ont commencé, vendredi, en présence du ministre de la Santé Khalid Ait Taleb et tous les représentants des autres ministères, y compris de la primature, ceux de l’Industrie pharmaceutique, l’ANAM, les organismes de la Sécurité Sociale (CNOPS et CNSS), l’OMS-Maroc, le secteur pharmaceutique, les représentants des médecins et de la société civile.

L’objectif est de mettre en place une véritable politique nationale du médicament, pour la période 2021-2025, qui devrait succéder à la stratégie, mise en place par l’ex-ministre Houcine El Ouardi.

Une condition absolue à la réussite du chantier de la généralisation de la couverture médicale et la réforme globale du système de santé que le Maroc s’apprête à entamer. Une nécessité d’autant plus urgente que le marché des médicaments a souffert de plusieurs dysfonctionnements au fil des dernières années, que le Conseil de la Concurrence a mis en exergue dans un avis consultatif. Absence de stratégie claire, désuétude de la législation en vigueur et complexité des procédures administratives, autant d’entraves qui compliquent l’accès au médicament et l’émergence d’une forte industrie pharmaceutique nationale.

Plongé dans les coulisses de ce « débat national », « L’Opinion » a recueilli les témoignages de quelques acteurs concernés qui, tous, ont convenu qu’il existe une volonté commune d’édifier une Politique Pharmaceutique Nationale (PPN) capable de relever le défi de la sécurité sociale universelle. À entendre Khalid Ait Taleb, lors de son allocution, on comprend que l’accès au médicament, sa qualité, sa distribution et son usage rationnel semblent être les priorités du gouvernement.

Vers une Agence nationale du médicament

Le premier atelier a porté sur des consultations entre cinq groupes de travail pluridisciplinaires, qui ont émis des recommandations, qui seront discutés lors d’un deuxième atelier, nous confie Bouchra Maddah, directrice de la Direction des Médicament et de la Pharmacie au ministère de la Santé.Cinq thématiques principales sont à l’ordre du jour, dont l’élargissement de la nomenclature et la liste des médicaments pris en charge par l’ANAM. Ici, un grand effort reste à fournir pour associer le secteur privé à l’élaboration d’une nouvelle grille tarifaire de référence concernant la prise en charge des médicaments et des prestations médicales, afin d’éviter le scénario du Covid-19 où le manque de coordination entre l’ANAM et les cliniques privées s’est révélé fatal.

L’amélioration de la gouvernance est aussi en tête des priorités. Il s’agit là, selon Mme Maddah, de créer une « Agence nationale du médicament », une sorte d’instance régulatrice, chargée de la réglementation et de la gestion du marché du médicamentent et des dispositifs médicaux. En gros, il est question ici d’améliorer les procédures d’enregistrement et de mise en marché, qui accusent plusieurs défections, qui ont fait couler beaucoup d’encre récemment. En témoignent le retard de la sortie des respirateurs et lits 100% marocains, et la lenteur des procédures administratives.

La numérisation des procédures est vivement recommandée, précise Bouchra Maddah, qui nous explique qu’il s’agit d’une recommandation du ministre de la Santé, qui date de 2019, dans le cadre du chantier dématérialisation du travail de la Direction du Médicament et de la Pharmacie. Selon Jaâfar Heikel, épidémiologiste et expert en économie de santé, le rôle de cette agence, si importante, est de seconder le ministère de tutelle dans la structuration de la chaîne de valeur du médicament, de la production, passant par la distribution, l’officine jusqu’à la Pharmacovigilance.
 
 
« Il s’agit d’établir une vision quinquennale de la politique de médicament telle que préconisée par l’Organisation Mondiale de la Santé »


Accessibilité aux médicaments : pour un marché moins cher !

En effet, le défi est de remédier aux carences relevées par le rapport du Conseil de la Concurrence, surtout en matière de fixation des prix. À ce titre, la nouvelle politique vise également à promouvoir l’éthique dans le marketing pharmaceutique et les pratiques du « Fair-Play », souligne Bouchra Maddah.

Une mesure qui s’ajoute à la politique de réduction des prix, engagée il y a quelques années, et qui n’a pourtant pas contribué, aux yeux de Jaâfar Heikel, à améliorer l’accès des citoyens aux médicaments. Pour régler ce problème, Mme Maddah nous a fait part d’une idée qui fait son chemin dans les consultations. Il s’agit de l’harmonisation de la taxation des médicaments en vue d’une réduction plus palpable des prix. Tout cela pour favoriser l’accès des citoyens aux médicaments, nous explique notre interlocutrice, qui annonce que les ateliers ont abordé la possibilité d’autoriser le droit à la substitution des médicaments génériques par les pharmaciens d’officine.

Cela signifie que les pharmaciens auront plus de marge de manoeuvre pour substituer un médicament générique à celui prescrit, à condition que le médecin n’ait pas exclu cette possibilité. Ceci dit, les « apothicaires » auront plus de manoeuvre en matière de prescription. Toutefois, c’est une mesure qui nécessite un débat approfondi, aux yeux de Jaâfar Heikel, vu que des médicaments sont pris, souvent, sans ordonnance.

Concernant la politique des prix, Jaâfar Heikel estime qu’il n’est plus question d’éluder « la liste de médicaments essentiels », qui regroupe l’ensemble des médicaments prioritaires, qui doivent être accessibles à des prix dérisoires, voire même gratuitement.

Par ailleurs, les groupes de travail ont recommandé le renforcement de l’inspection de la qualité des médicaments, surtout les génériques, nous confie Mme Maddah, qui estime que le renforcement de la bioéquivalence est nécessaire pour garantir la qualité et la sécurité des médicaments, aussi bien ceux produits localement que ceux importés. Il sied de rappeler, à ce titre, que la bioéquivalence permet d’établir la conformité d’un médicament générique (copie) à l’original (princeps).

Emergence de l’industrie nationale : l’enjeu de la souveraineté

Forte d’une expérience de longues années, surtout dans le domaine du générique, l’industrie pharmaceutique marocaine a pu accumuler une expertise conséquente dans la production médicinale, sachant que 78% des médicaments consommés au Maroc sont produits localement, selon une étude d’IQVIA, chiffre corroboré par les données des comptes nationaux de santé.
 
L’approvisionnement et la fabrication locale ont été au coeur des discussions lors du premier atelier, auquel ont pris part des représentants de l’industrie marocaine, et notamment la Fédération Marocaine de l’Industrie et de l’Innovation Pharmaceutiques (FMIIP). Un projet de numérisation d’une base de données exhaustive sur les professionnels du secteur est en cours d’élaboration. Elle est destinée à canaliser les demandes d’enregistrement et d’importation des médicaments.

La promotion du « Made In Morocco » a été aussi au coeur des discussions, d’autant que la pandémie du Covid-19 a montré les vertus de la souveraineté sanitaire. Capitalisant sur les acquis, le ministère de la Santé envisage de promouvoir le partenariat public-privé en matière de recherche scientifique et de substitution à l’importation.

Une orientation encouragée par la présence de plusieurs multinationales pharmaceutiques, que le Maroc souhaite attirer davantage dans les années qui viennent. La production vaccinale est aussi envisagée comme piste de développement de l’industrie pharmaceutique d’autant que le Maroc est perçu comme une plateforme de production des vaccins anti-Covid-19 en Afrique. Le contrat de partage de savoir-faire avec Sinopharm et la possibilité de lever des brevets des autres vaccins sont des signes encourageants pour l’émergence d’une industrie de vaccins au Royaume. Ali Sedrati, président de la FMIIP, estime que le Maroc est capable de relever ce défi et a tous les moyens humains et logistiques pour le faire.

En plus de la promotion du « Made In Morocco », il a été convenu de résoudre les problématiques d’approvisionnement de l’hôpital public, par plus de décentralisation des procédures d’achat des produits de santé. Ceci dit, on se dirige vers plus d’autonomie des établissements hospitaliers, sachant que la réforme du système de santé préconise une régionalisation plus avancée en matière de gestion.
 
Anass MACHLOUKH

Politique pharmaceutique : les dessous d’une réforme en gestation

3 questions à Ali Sedrati

« L’Agence nationale du médicament doit être indépendante et autonome »
 
Ali Sedrati, président de l’Association marocaine de l’industrie pharmaceutique (AMIP), a répondu à nos questions sur la réforme de la politique de médicament et les perspectives de développement de l’industrie pharmaceutique marocaine.


- Vous avez pris part à un débat national sur la réforme de la politique pharmaceutique. Quels sont les problèmes prioritaires qu’il faut régler par cette réforme, selon vous ?

- En effet, nous nous réjouissons que tout le monde ait été convié à participer à ces consultations, sachant qu’il y aura une nouvelle réunion la semaine prochaine pour valider le rapport final. Le plus important c’est que le ministre de la Santé a été attentif à tous les avis et recommandations qui ont été émis. Pour notre part, nous avons insisté sur la mise en place d’un Comité de suivi de l’exécution des conclusions de la politique pharmaceutique qui prendra fin en 2025. Nous tenons beaucoup à la mise en place de l’Agence nationale du médicament, la révision du décret des prix et surtout l’ajustement des procédures d’enregistrement pour qu’elles soient plus fluides et plus rapides.


- Une importance particulière est accordée à la réforme des procédures d’enregistrement et de mise en marché, quelles sont les complications que rencontrent généralement les groupes pharmaceutiques ?

- Certes, plusieurs failles existent, qu’il faut absolument combler, à commencer par la simplification de ces procédures administratives. Fautes de moyens humains et matériels suffisants, celles-ci accusent des irrégularités importantes actuellement, telles que les lenteurs procédurales qui retardent les délais d’attribution des homologations des produits médicaux. Pour notre part, l’Agence nationale va certainement réduire le poids de la bureaucratie, pourvu qu’elle soit indépendante et bien habilitée juridiquement pour qu’elle puisse exercer pleinement son rôle régulateur.

- Concernant le registre électronique du médicament et l’industrie pharmaceutique, êtes-vous toujours en désaccord avec le ministère de la Santé sur ce point ?

- C’est une mesure très importante pour nous, puisqu’elle va permettre de régler plusieurs problèmes relatifs aux procédures de mise en marché des médicaments et tous les dispositifs médicaux. Il n’y avait pas eu un problème au vrai sens du terme, nous avions seulement demandé qu’on soit associés à la concrétisation de ce projet, vu que nous ne l’étions pas au début et que nous en sommes les principaux concernés.

 
Recueillis par A. M.

  


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