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Culture

Photographie : Abderrazzak Benchaâbane, le photographe arpenteur


Rédigé par Hassan LAGHDACHE le Mercredi 1 Juillet 2020

Né à Marrakech en 1959, Abderrazzak Benchaâbane disposa très tôt d’un appareil photographique. Dès qu’il eut 22 ans, il proposa ses premières œuvres qu’il réalisa en autodidacte lors de la Semaine culturelle de l’Université Cadi Ayad.



Photographie : Abderrazzak Benchaâbane, le photographe arpenteur
Il eut ensuite la possibilité de se déplacer dans la ville d’Essaouira sur la côte atlantique et il avait remarqué que quelques jeunes femmes portaient un habit particulier qui existait également à l’autre extrémité du Maroc qui se nommait le Haïk. En vérité, il s’agit d’un morceau d’étoffe qui n’est pas cousu qui recouvre pratiquement la totalité du corps. Seuls les yeux demeurent visibles. Cela permet de faire de très belles photographies puisque la couleur de ces étoffes est blanche. Le caractère fantomatique de ces femmes aux corps invisibles l’avait frappé. Il voulait comprendre pourquoi ces femmes, alors que personne ne leur imposait, cachaient leurs corps. Ces femmes qui ne montrent pas leurs corps, communiquent sans cesse avec leurs mains et ce qu’elles disent est essentiel.

On peut même au tirage supprimer les traits des visages et les mettre dans une totale obscurité, ce qui crée un contraste particulièrement fort. Il en est résulté un petit livre intitulé le Maroc en noir et blanc qui portait sur le Haïk et un peu plus tard, en 1997, Le drapé des femmes d’Essaouira. Mais la raison du choix de ce type de sujet avait peut-être d’autres raisons puisque ces jeunes filles ou ces jeunes femmes remarquaient parfaitement le jeu du photographe.  Et c’était également pour des jeunes gens un moyen un peu particulier d’entrer en contact puisque la photo volée se transformait en un catalyseur de rencontre.

C’est ainsi que le très jeune photographe publia son premier recueil, ce qui lui ouvrit les portes en 1984 du Centre culturel Français de Marrakech et l’année suivante du Centre culturel de Rabat. Le fait d’avoir publié ce petit ensemble de photographies permit au jeune homme de se faire inviter tout d’abord au Carrefour des livres de Casablanca puis à l’université du Languedoc à Montpellier, enfin à la Semaine culturelle maghrébine d’Avignon. C’est donc par la photographie que l’homme s’est fait connaître et c’est par elle qu’il eut son premier article dans un journal syrien.

Par la suite, le jeune homme commença à arpenter le monde tout en terminant ses études qui lui donneront un poste de professeur à l’université de Marrakech. Il explora pour commencer les régions présahariennes du sud marocain et il partit en Amérique latine, dans le désert de l’Acatama au Chili, et au Proche-Orient dans le Sinaï pour y photographier d’autres déserts, en particulier les visages rencontrés, même si ces photographies n’ont jamais été publiées jusqu’à présent, sauf quelques rares clichés qui se rapportent plutôt à des rencontres faites lors de ses déplacements : « Tous les déserts que j'ai connus, le Sahara en Afrique, l'Acatama au Chili, le Sinaï en Asie, m'ont paru comme d'immenses royaumes du silence. Un silence lourd et profond que seule est capable de briser la rencontre avec les hommes. ».
 
Quelques-unes des images africaines ont été présentées toutefois lors d’une manifestation collective qu’il eut lieu au Danemark en 1993. On vit également au Festival d’Essaouira quelques-unes des images nées en Afrique subsaharienne en 1998 à l’occasion du Festival des Gnaouas de cette ville. En 2002, ces images furent présentées à Dar Bellarj sous le titre Rentre de Marrakech à Tombouctou.

Le jeune trentenaire se rendra également, un peu plus tard, dans le nord du Maroc où il photographie, peu de temps avant sa disparition décidée par les autorités de Rabat, le centre spirituel où les mystiques errants nommés Heddawa se rencontraient  chaque année au pied de la montagne appelée jbel Alam où avait résidé, huit siècles plus tôt, un des pôles de l’islam de l’époque. Cette série non plus n’a jamais été montrée alors que les vues de la ville de Chefchaouen seront exposées en 2006.

Durant les années 1990, Abderrazzak Benchaâbane réalise de nombreuses photographies dans la médina de Marrakech. Il en résulte un livre intitulé Médina-Médinas en 1999, ouvrage collectif qui est édité  à l’occasion du Temps du Maroc en France.  Il est publié simultanément à Casablanca et à Marseille.

Durant toute cette première partie de sa vie, Abderrazzak Benchaâbane garde son identité de photographe à l’extérieur de l’université où il enseigne la botanique et où il est connu comme enseignant. Il continue donc à être invité dans des centres culturels où des librairies, à des festivals également, où il vient montrer son travail de photographe. Il ira même le faire voir, après Essaouira en 1990, dans quelques pays européens comme le Danemark ou la jeune République tchèque. C’est en raison de ses divers déplacements et de l’importance que la photographie a prise dans sa vie que le jeune universitaire décide de créer une maison d’édition qu’il nomme Traces du présent même si elle publie autre chose que des  documents photographiques ou des réflexions sur cette forme d’expression.

Tout changera en 1998 lorsqu’Abderrazzak Benchaâbane est  recruté, d’ailleurs comme photographe, par Pierre Bergé au jardin Majorelle de Marrakech.  Mais il va alors changer d’activité très rapidement lorsqu’il propose d’installer une irrigation enterrée, projet qui est accepté. Le photographe laissera la place au botaniste qui sera chargé d’augmenter le nombre des plantes présentes dans le jardin et de donner une tout autre organisation à cet espace. C’est à cette époque que le jeune universitaire devient pour les nouveaux propriétaires de cet espace celui qu’ils appellent le « Le Nôtre » marocain. Et c’était également en raison de cette rencontre et du fait que la société Yves Saint-Laurent produit également des parfums que le jardinier en chef du jardin Majorelle se transformera par la suite en parfumeur.

Telle fut ce qui a été perçu comme étant une « success story ». C’est également à cause de la rencontre de 1998 qu’Abderrazzak Benchaâbane va lancer un peu plus tard une revue sur les jardins, Jardins du Maroc, jardins du monde, également un festival de jardins qui se déroulera pendant quelques années à Marrakech. Et à l’occasion, il fournira en photographies certains des articles de la revue pour en illustrer le contenu. Il donnera aussi un cliché de la place Jm’â el-Fnâ  en 1994 à la revue toulousaine Horizons maghrébins. Et quelques-unes de ses photographies vont même faire l’objet de tirages particuliers. Un peu plus tard, l’ancien photographe dont la vie a été profondément transformée par ses nouvelles activités créera plusieurs musées. Tout d’abord, un musée de l’art de vivre à quelques mètres de l’endroit qui l’avait vu naître et qui fut transformé en musée des parfums. Il y eut également, non loin de son lieu de résidence, un musée de l’art contemporain marocain, avec une petite salle consacré à la photographie, qui est entouré par un jardin qui présente dans un espace particulier des succulentes.

L’homme a alors vu son identité de photographe perdre son importance et n’être plus qu’un élément secondaire des différentes identités qui lui sont désormais accolées. La mémoire des livres de photographies se perd peu à peu. Toutefois, l’homme continue à pratiquer la photographie et ses sujets se renouvellent depuis les épouvantails qui se trouvent dans les champs de blé autour de la ville de Marrakech, en passant par les pêcheurs de la côte atlantique ou les portraits de jeunes enfants saisis un peu partout dans le pays.

Cela n’échappe pas à des observateurs de la vie culturelle. En 2002, le photographe est invité à  participer au Mois de la photo à Marrakech. En 2011, paraît le texte écrit par Nicole de Pontcharra et édité aux éditions Cinq continents à Milan qui présente de multiples clichés en noir et blanc réalisés par Abderrazzak Benchaâbane. En 2017, le Divine Magazine s’intéresse également au photographe et, en 2018, celui-ci a pour la première fois depuis très longtemps, une exposition à la Maison de la photographie de Marrakech. Il y propose une série intitulée « Une enfance à Marrakech ». Ceci donne lieu à un très beau catalogue édité par cette Maison. Il est vrai que l’ancien photographe, lorsqu’il avait appris l’ouverture de cette nouvelle institution en médina était immédiatement venu saluer ses créateurs, cette prise de contact ayant laissé quelques traces.

La même année, Alain Gorius publie Un passage au Maroc. C’est un ensemble de 24 textes poétiques qu’illustrent des photographies d’ Abderrazzak Benchaâbane. L’artiste participe également aux Rencontres photographiques de Rabat et une autre exposition de son travail lui est proposée par la Maison Denise Masson à Marrakech. Dar Cherifa montre également d’autres photographies toujours autour du thème de l’enfance à Marrakech.

C’est ainsi que, même si l’homme a de multiples identités aujourd’hui, sa pratique de la photographie perdure discrètement et continue à être toujours connue.

Durant les vingt dernières années, l’esthétique change. La photographie devient plus documentaire et l’usage des Nikons numériques produit d’autres images. On le voit à Paris en 2015 lorsque le photographe devient l’homme photographié. Il s’agit moins de recevoir des informations des autres que d’envoyer à d’autres des messages. La fonction de la photographie change.

Plus récemment, il y eut aussi un voyage en Asie.Il y eut aussi durant l’été 2017 un voyage en Inde.
La vidéo remplace la photo et le selfie la photographie des autres. Le noir et blanc est abandonné au profit de la couleur et l’imaginaire Indiana Jones devient essentiel. Il s’agit aussi de prouver que l’on a voyagé.La traversée de l’Amérique latine produit aussi quelques vidéos.

Et d’autres images, durant cette dernière phase ont de nouvelles fonctions de nature publicitaire.
En étant responsable du jardin Majorelle de Marrakech, Benchaâbane commence une nouvelle aventure : s’agirait-il de reconnaître les empreintes de l’âme ? Qu’est-ce que aujourd’hui qu’un parfumeur, sinon l’occasion de revisiter la mémoire affective et cela dans ses recoins les plus oubliés. Occasion de se construire des souvenirs, de quitter son présent pour retrouver un passé recomposé. Après l’œil du photographe, le nez permet alors ce que le langage ne permet pas. Une connaissance des propriétés odoriférantes s’impose à l’artiste pour faire remonter les fulgurances de nostalgie. Car derrière le temps distendu, le parfum renvoie à une géographie secrète, une terre-mère revivifiée. 

Laghdache Hassan

  


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