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Culture

Majid Bekkas, le gnaoui dégagé


Rédigé par Anis Hajjam le Dimanche 6 Juin 2021

Musicien habité par ses multiples influences, il drague le passé pour mieux enjamber le présent. Il interpelle affectueusement Sidi Abderahmane El Mejdoub et plonge dans la réalisation d’un nouvel album à paraître en janvier prochain.



Majid Bekkas, de la musique jusqu’à ce qu’essoufflement s’ensuive…
Majid Bekkas, de la musique jusqu’à ce qu’essoufflement s’ensuive…
Une seule envie dévorante chez lui : faire de la musique jusqu’à ce qu’essoufflement s’ensuive. Et encore ! Il est capable de continuer hors respiration, en inter-changeant ses différents médiums à cordes, en convoquant tous les dialectes qui sommeillent en lui, dans ses veines, dans ses neurones. Car, pour lui, pendant le cessez-le-feu, la guerre se poursuit. Une guerre où le conflit est une belle succession de batailles assimilées aux sons enfouis, à des méditations où l’oeil se confond avec l’oreille, où le regard se fait écoute. Aujourd’hui, mais également par un passé vaguement défini, il ouvre son âme à Sidi Abderrahmane El Mejdoub, troubadour à plusieurs tours. Mais Abdelmajid Bekkas répond à sa guise, déployant un étale qu’on épouse sans rechigner : «Ce n’est pas la première fois que j’utilise un texte d’El Mejdoub. C’est un projet qui date d’il y a longtemps. Mais avec le confinement, j’ai eu plus de temps à m’occuper de la poésie soufie de Sidi Abderrahmane. Tayeb Saddiki a mis la lumière sur lui dans les années 1970 et j’ai été immédiatement pris par l’univers de ses quatrains.» Les accidents artistiques peuvent arriver, souvent ou par foi. Maintenant, Bekkas, petit de taille et taillé en grandeur, se prend-il pour un mejdoub, ou si peu ? «Il n’est pas donné à n’importe qui d’être majdoub. Il y a des poètes et des paroliers, mais El Mejdoub était bien plus que cela. Il observait et analysait la société avec détails et profondeur. A travers ce qu’il a légué, on peut aisément imaginer les scènes qu’il décrivait. Il était doté d’une telle force ! De son XXVIe siècle, il parlait avec grande musicalité de notre temps présent. Certes, je ne suis pas d’accord avec lui sur tout, notamment lorsqu’il malmène la junte féminine, mais je ne retiens que le positif dans ce qu’il a dit.»

L’emballement africain

L’originaire de Zagora et natif de Salé est un gnaoui sensiblement jaloux de ses racines. Cette culture, il en consomme avec gourmandise même si elle ne le nourrit pas aveuglément. Il se dit ouvert à tout, clame son «innocence» lorsqu’on lui force la main face à cette mouvance de plus en plus en vogue. Abdelmajid Bekkas le dit tout de go : «Tagnaouite fait partie de ma vie, mais ce n’est pas toute ma vie. Il est vrai qu’elle m’a bercé pendant mon enfance, mais j’ai été également influencé par le phénomène Nass El Ghiwane, par le blues de John Lee Hooker, BB King, Sam Cook, Ray Charles… L’Afrique aussi m’a emballé. J’ai chanté du Fella Kuti, du Salif Keita, du Ferka Touré… En somme, ma vie c’est tagnaouite dans toute sa diversité, malaxée à sa large dimension africaine.

La preuve, lorsque j’ai enregistré en 2002 mon premier album en Belgique, je l’ai baptisé ‘African Gnaoua Blues’. Voilà qui résume ce que je viens de détailler.» Pourtant, Bekkas n’est pas forcément que dans ce détail lorsqu’il prend quelques responsabilités, au festival rbati de la Communauté européenne ou quand le conseiller du roi André Azoulay l’installe comme directeur artistique du «Jazz sous l’Arganier» d’Essaouira.

Le gnaoui dégagé se dit amoureux de son art mais aussi le serviteur d’un public qui lui est continuellement fidèle. Ceci maintient en vue le show man, lauréat en 1981 de l’Ecole des sciences de l’information. Au fond de sa besace de globe-trotter musical, on déniche huit années de cours de guitare classique inculqués au Conservatoire de Rabat.

Un quintet à lui seul

Le temps passe et l’artiste voit l’eau couler sous le pont qui le tient en équilibre. De cette solide plateforme imaginaire, il prend des envols d’une implacable réalité. Il devient l’un des créateurs marocains à faire voyager et fusionner son art avec éloquence : «Je renvoie cela au don et ensuite au travail et au sérieux. Il y a aussi cette ouverture aux autres cultures qui rythme mon parcours.» Derrière une attitude de premier de la classe se faufile une rage incontrôlée d’aller de l’avant, de mieux faire et de sans cesse se positionner. Abdelmajid Bekkas se crée des connexions qui deviennent des circuits finement tracés.

Le choix de ses complices de scène est également ficelé, faisant appel au feeling. Pour son prochain opus à paraître en janvier prochain, il reprend le même label belge qui croit en lui en 2002. Une célébration sonnant les vingt ans de cette première collaboration. Bekkas y invite pas moins de huit musiciens. On croise dans le line up le fluide percussionniste Khalid Kouhen, le jovial joueur de ribab Foulane Bouhssine, Ali Chorfi au ney et kawala, Mbemba Diabate à la kora… et d’autres au contact du récurrent batteur Karim Ziad. Avec Abdelmajid Bekkas seul, hors composition, c’est un quintet qui s’annonce : oud, guembri, guitare, ngoni et chant. Et avec cela, se sent-il heureux ? «Le bonheur, c’est d’abord être en bonne santé. Partant de là, être productif et utile. Réaliser ses rêves et défendre les principes du vivre ensemble, de la paix.» Ce bûcheur auto flagellé qui vit là où ses pas le mènent, poursuit en philosophe inavoué : «Le plus pesant pour moi, c’est être pas avoir été.

Cela veut dire que je peux encore penser, produire, exister.» Nous voilà requinqués à l’absorption de cet enivrant élixir.

  


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