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Culture

Littérature maghrébine, il faut que l’herbe pousse et que l’enfant meurt


Rédigé par Abdallah BENSMAÏN le Mercredi 8 Avril 2020

L’herbe pousse et les enfants meurent dans la littérature maghrébine. Du Passé simple de Driss Chraïbi à Chanson douce de Leila Slimani, la mort rôde et l’infanticide peut même être réel, comme en témoigne Le pain nu de Mohamed Choukri.



Littérature maghrébine, il faut que l’herbe pousse et que l’enfant meurt
« Né le jour de l’Aïd El Kébir, mon nom suggère un rite millénaire et il m’arrive, à l’occasion, d’imaginer le geste d’Abraham égorgeant son fils.». La fascination par l’enfance que met en relief Abdelkébir Khatibi est fondamentale en ce sens qu’elle lie de façon explicite l’enfance à la mort, au sacrifice. Le rappel du sacrifice d’Abraham n’est pas déterminant outre mesure mais confirme cette image de l’infanticide, indélébile, millénaire, transhistorique pourrait-on dire. Le nom dans ce cas - en réalité l’anniversaire - se propose comme une mémoire. Le rite annuel de l’Aïd El Kébir commémore un double anniversaire : la naissance de Abdelkébir Khatibi et le sacrifice d’Abraham que Khatibi présente - du moins le laisse supposer - comme accompli.

Parmi les images du meurtre de l’enfant, celle présentée par Rachid Boudjedra reste on ne peut plus radicale dans sa finalité : « … la religion zaïdiste qui, considérant l’argent et les enfants comme une somme de discorde entre les hommes, avait jugé bon de les éliminer pour que l’on vive en harmonie. Les gens de cette secte ne travaillaient jamais pour le gain… pour éviter de concevoir des enfants, ils pratiquaient l’homo-sexualité ».

Le meurtre de l’enfant entre rite et culture

L’éradication de l’enfance devient ainsi un fait de société, une culture partagée par la communauté. Le caractère confrérique de celle-ci n’enlève rien à l’ampleur de cette exigence qui tend à se débarrasser de l’enfant dont la fonction se confond avec celle de l’argent.

Sacrifié pour prévenir un oracle ou pour mettre un terme à la discorde entre les membres d’un même clan, l’enfant peut être sacrifié pour calmer les esprits.

Driss Chraïbi est remonté loin dans le temps pour écrire dans « La mère du printemps » : « Dieu - dragon du fleuve auquel on sacrifiait des enfants au sein pour en conjurer les crues dévastatrices. ».

Dans « Chanson douce », Leila Slimani aborde sa fiction d’une nounou qui tue les enfants dont elle devait avoir la garde, par cette phrase : « Le bébé est mort. Il a suffi de quelques secondes. Le médecin a assuré qu’il n’avait pas souffert.».

Driss Chraïbi et Mohamed Choukri, dans « Le passé simple » et « Le pain nu », ont expérimenté cette violence, sans concession ni finalité pourrait-on dire sinon elle-même.

A côté de ces meurtres « réels », le thème de l’infanticide s’articule autour d’un rite chargé symboliquement : la religion zaïdiste, le jugement de Salomon et le geste suspendu d’Abraham peuvent en être les types divers d’une même version. Le rite païen rapporté par Driss Chraïbi dans « La mère du printemps » reste la face obligée de cette pièce appelée tout simplement : « meurtre de l’enfant ».

Le meurtre de l’enfant, une portée fantasmatique

Geste imaginé tout au plus, « Abraham égorgeant son fils » appartient au domaine de la représentation, du fantasme pourrait-on dire. Dans l’ordre de cette dimension du fantasme, Rachid Boudjedra est ont ne peut plus explicite dans « La répudiation ». Le cri « Tuer les bébés ! » après l’enfant régresse et travaille en profondeur, issue propice au fantasme, au délire, en un mot à la manifestation de l’inconscient : « Ma mère dut quitter précipitamment la cuisine pour soigner Zahir, l’aîné de ses enfant, tombé dans un délire homicide : il prétendait vouloir tuer un foetus, sans donner trop de précisions».

Le meurtre de l’enfant comme fantasme réfère à l’inconscient. Dans ce sens, l’incohérence, le contresens et le malentendu prennent des valeurs positives en tant que l’inconscient élabore un travail d’énonciation qui possède sa logique, sa cohérence.

Le foetus devient bébé, puis enfant et enfin adulte. Selon cette logique tuer l’un c’est tuer tous les autres. Dans « L’Escargot Entêté », le narrateur ne semble pas porter les enfants dans son coeur : « leurs mères les incitent à la violence contre moi. Elles m’accusent de vouloir éliminer l’espèce humaine. En fait, je ne m’en prends qu’aux rats… Jusqu’à nouvel ordre...» pour confier plus loin, à lui-même : « c’est vrai que je n’aime pas les bébés ».

Selon cet itinéraire, l’enfant est voué à une mort certaine. Cela est inscrit dans l’ordre du monde, le même ordre du monde qui a fait écrire à Driss Chraïbi dans « Le passé simple » : « il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent ! ».

Abdallah Bensmaïn


  


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