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Actu Maroc

Légalisation du cannabis : Les enseignements du modèle israélien


Rédigé par Hajar LEBABI le Mardi 29 Décembre 2020

La reprise des relations entre le Royaume et Israël promet de grandes opportunités de coopération dans plusieurs domaines. L’exploitation du cannabis à diverses fins en fait partie.



Légalisation du cannabis : Les enseignements du modèle israélien
Alors que le Maroc reprend ses relations avec Israël, et signe de nombreux accords dans ce cadre, les deux pays sont en phase d’exploration des nombreuses opportunités d’échange et de coopération que ce partenariat naissant recèle. Ce qui ouvre le champ à de nouvelles opportunités commerciales et scientifiques dans divers domaines parmi lesquels l’exploitation du cannabis à usage médical où l’Etat hébreu a franchi des pas aussi décisifs que prospères. Le Royaume du Maroc, qui fait partie des États membres de la Commission des stupéfiants des Nations Unies qui ont acté le retrait du cannabis de la catégorie des drogues les plus dangereuses, hésite toujours à franchir le pas. En attendant, il pourrait baliser le terrain d’une future légalisation en tirant de précieux enseignements de l’expérience israélienne.

Un business prometteur
D’emblée, une idée reçue à balayer : le cannabis en Israël est certes autorisé pour un usage médical spécifique, mais il reste illégal pour la consommation récréative qui demeure, sur le terrain, largement tolérée. L’Etat hébreu compte en effet le plus grand nombre de consommateurs de cannabis relativement à sa population. Mais avec un total de 150 sociétés spécialisées dans l’exploitation, la transformation et la commercialisation du cannabis et ses dérivés, il fait office de pays leader dans ce domaine à l’échelle mondiale. Cette position, Israël la doit à sa politique pionnière en la matière puisque la marijuana à usage médical y a été autorisée depuis le début des années 1990. Notamment pour les cancéreux, ainsi que pour tous les porteurs de maladies génératrices de douleur, telles que la maladie de Parkinson, la sclérose en plaques, la maladie de Crohn, sans compter le traitement des syndromes de stress post-traumatique qui permettent d’élargir la consommation de cette substance à de larges pans de la société sous couvert de diverses pathologies plus ou moins vérifiables. 

Depuis longtemps donc, des patients israéliens dûment habilités par la médecine locale peuvent fumer du cannabis, l’ingérer sous forme liquide ou l’appliquer sur la peau sous forme de baume. Il a cependant fallu attendre les années 2010 pour que le soutien politique public et multipartite en faveur de la décriminalisation complète du cannabis fasse son entrée sur la scène politique et légale, au gré d’une utilisation croissante à des fins médicales et récréatives, ainsi que la création d’un parti politique principalement consacré à cette cause. En avril 2017, face à la croissance de la demande mondiale, Israël a donné le feu vert aux entreprises spécialisées dans la production de cannabis médical pour exporter leurs produits, avec à la clé une manne financière estimée par certains analystes à quelque 267 millions de dollars par an. Des prédictions confirmées en 2017 par un rapport interministériel qui estimait que les exportations des dérivés de cette plante pourraient apporter 4 milliards de shekels à l’économie israélienne, soit plus d’un milliard de dollars.

Comme le Maroc, Israël jouit d’un climat particulièrement propice à la production du cannabis, avec un «taux d’humidité parfait», selon Tamir Gedo, le chef de BOL Pharma, l’une des sociétés autorisées à cultiver et distribuer du cannabis médical. Qu’est-ce qui empêche donc le Maroc de légaliser l’usage médical du cannabis ? Pour Karim Aït Ahmed, président de l’Alliance des Pharmaciens Istiqlaliens, «Il s’agit d’une simple question de volonté politique. Une fois cette volonté établie et assumée, il restera à revoir le Dahir de 1922 portant sur l’importation, le commerce, la détention et l’usage des substances vénéneuses, et dont les dispositions sont complètement dépassées en 2020». 

Principal atout du Royaume dans ce marché naissant où Israël creuse rapidement et sûrement son chemin à l’échelle internationale, la proximité du Maroc des principaux marchés demandeurs en Europe, ainsi que la disponibilité sur son territoire d’une herbe en grandes quantités et de très haute qualité. Il y a en effet une grande demande de la part des pays développés proches du Maroc, vu qu’aujourd’hui, la tendance y est dominée par les traitements thérapeutiques à base de phytothérapie où le cannabis tient le haut du pavé. Le Maroc pourrait profiter de l’expertise Israélienne en la matière pour se positionner comme un hub de production et de transformation de cet or vert, aujourd’hui bradé sur le marché du narcotrafic. «La légalisation de la consommation à usage thérapeutique permettra plus de transactions commerciales et de rentrées en devises. Les conditions de travail et de vie des agriculteurs du cannabis seront également améliorées», confirme notre interlocuteur.

Des opportunités à saisir
Selon une étude publiée par l’institut Prohibition Partners, le Maroc pourrait drainer 100 milliards de DH de revenus de la culture du cannabis en cas de légalisation et de formalisation du secteur. Et à l’horizon 2023, le potentiel en termes de chiffre d’affaires pour le seul continent africain est évalué à 7,1 milliards de dollars, un peu plus de 70 milliards de Dirhams. Un nouvel eldorado qui attise déjà les appétits d’un certain nombre de pays africains intéressés par la filière du cannabis et de sa légalisation dont l’Afrique du Sud, le Lesotho, le Nigeria, le Malawi, le Ghana et la Zambie. Le rapport, qui s’est basé sur des données révélées par l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime, indique que 80% de la production du cannabis au Maroc était destinée à l’export à l’état brut, tandis que les 20% restants sont réservés à la consommation locale, et ce, malgré le fait qu’il soit interdit par la loi.

De surcroît, entre 90.000 et 140.000 familles vivent de la culture et de la commercialisation du cannabis au Nord du Maroc et le secteur emploierait environ 800.000 personnes qui opèrent dans des conditions dévalorisées, car complètement informelles et sans réelle plus-value sur leurs conditions de vie, et encore moins sur les recettes de l’Etat. Pouvait-il en être autrement lorsque l’on sait que la valeur d’un kilogramme de plante de cannabis brut est estimée à 8 euros et une fois transformé en résine , cette valeur ne dépasse guère les 5.000 dirhams pour les meilleures qualités, contre 3.000 et 17.000 euros sur le marché européen. D’où la nécessité d’une réelle politique d’encouragement de l’exploitation et la transformation locale qui impose comme préalable une réglementation de ce secteur aujourd’hui abandonné à l’informel le plus sauvage. Dans ce sens, l’expérience israélienne est porteuse de nombreux enseignements et de grandes opportunités.

Hajar LEBABI

3 questions à Driss Benhima

Driss Benhima
Driss Benhima
« Il faut adopter une approche collaborative entre toutes les parties prenantes »

Ingénieur, Driss Benhima a occupé des postes importants dans le secteur public et l’administration marocaine. Il a également été directeur général de l’agence de développement des provinces du Nord. Il partage avec nous ses réflexions sur la légalisation du cannabis à usage médical.

- Vous avez mené la première enquête sur le cannabis au Maroc. Maintenant que le débat renaît de ses cendres, quelles sont les conclusions à retenir ?
- Trois conclusions essentielles sont à tirer. D’abord, l’extension géographique de cette culture était à l’époque très importante, autour de 120.000 hectares. Aujourd’hui, grâce aux efforts de réduction de ces surfaces dans les provinces de Larache et Taounate, nous devons être à moins de 50.000 hectares. A noter que cette culture était récente à Larache et Taounate et que les conditions agricoles de ces deux provinces permettent de revenir à des productions alternatives.

Les dégâts environnementaux des méthodes actuelles de production intensive sont également catastrophiques et risquent de transformer le Rif en désert montagneux.

Ensuite, les revenus agricoles sont faibles comparés aux revenus du trafic. De plus, l’activité illicite de la production du cannabis marginalise et désocialise les agriculteurs. Nous pouvons dire que les profits du cannabis étaient en Europe et les dégâts au Maroc.

- Depuis la sortie de cette enquête, quelle évolution a connu ce sujet au Maroc ?
- De nouvelles variétés très chargées en principe actif sont apparues encore plus néfastes pour la santé des consommateurs ainsi que pour l’environnement parce qu’elles exigent toujours plus d’eau et d’engrais chimiques.

La légalisation du cannabis dans de nombreux pays menace la production marocaine. Les producteurs indépendants deviennent de plus en plus de simples sous-traitants pour les acheteurs. De manière générale, la situation a empiré dans les zones traditionnelles. Par contre, la culture a tendance à disparaître dans les zones en périphérie des montagnes.

- Pensez-vous que la légalisation du cannabis est la meilleure solution pour les habitants de la région ? Y a-t-il d’autres alternatives ?
- Si on reste conscient que le chemin sera long et difficile pour adopter les techniques de l’agriculture respectueuse de l’environnement et de la préservation des ressources et qu’ une approche de confiance entre agriculteurs et Etat se met en place, alors la filière du cannabis médical est une alternative qui mérite qu’on y investisse des efforts. Le point crucial est de rester réaliste sur la difficulté et d’adopter une approche collaborative entre toutes les parties prenantes.

Si on n’y arrive pas, le territoire étant ce qu’il est, il est difficile d’imaginer qu’il puisse fixer ses habitants et préserver l’environnement. Les alternatives sont insuffisantes sur une montagne difficile dont la densité humaine est supérieure à la densité des zones les plus favorables du pays. Il y a plus d’habitants au km2 dans le Rif que dans les périmètres irrigués des Doukkala.
Recueillis par H. L.

 

Encadré

Narco-drone : Le nouveau gadget des trafiquants  
Compte tenu du contexte sanitaire actuel, les trafiquants de drogue, pour maintenir leurs activités illégales, recourent aux drones pour transporter du haschisch vers la ville occupée de Sebta.

La pandémie de Covid-19, ayant causé la fermeture du poste-frontière de Tarajal, a fait que les barons marocains de la drogue ont recouru à de nouveaux moyens pour maintenir leur business. Ainsi, se sont-ils emparés du ciel avec des drones capables de transporter des quantités variant entre 3 et 10 kg de haschisch, dont le prix s’élève à plus de 12.000 euros. Quoique l’usage de ce moyen était inattendu, palliant aux modes traditionnels de transport exposés aux différentes mesures restrictives, notamment les restrictions de mouvement, les autorités marocaines ont intercepté, le 26 décembre, un narco-drone chargé de drogue à destination de Sebta, lors d’une opération effectuée dans la région de Fnideq.

De même, la Garde civile espagnole a pu, début octobre dernier, localiser, à l’Est de Sebta, un drone transportant environ 4 kilos de haschisch. Celui-ci, suite à une défaillance, aurait échappé au contrôle de son pilote, d’où la fin de sa course entre les mains des services de sécurité au lieu d’arriver à sa destination finale.

L’utilisation de ces appareils est devenue l’une des solutions pratiques pour les petits réseaux de trafic qui cherchent à passer la frontière par voie aérienne. D’ailleurs, les narcotrafiquants des deux côtés coopèrent pour introduire tous types de substances.

Repères

Le cannabis est capable de détruire les cellules cancéreuses
Une étude rendue publique par le National Cancer Institute, organisme de recherches sur le cancer dépendant du ministère américain de la Santé, vient de révéler que des tests sur les souris et des rats ont définitivement démontré que le cannabis peut détruire des cellules cancéreuses. Le cannabis contient des cannabinoïdes, une substance active à effet psycho-actif agissant sur le cerveau et le changement d’humeur. Outre ces vertus, révèle l’étude, le cannabis agirait sur le système nerveux central et immunitaire.
THC Vs CBD
Le cannabis est un produit complexe, constitué de plusieurs centaines de molécules. Les plus célèbres restent le THC et le CBD. Cependant, il est important de faire la différence. Le THC, pour tétrahydrocannabinol, la substance active réputée pour ses effets psychotropes. C’est le THC qui modifie l’état de conscience du consommateur. En somme, quand on parle de consommation récréative du cannabis, c’est généralement à un produit riche en THC que l’on fait référence. Le cannabidiol (CBD) n’a pas exactement le même effet. Bien qu’il ait également un aspect sédatif, il agit à l’encontre du THC pour en limiter les propriétés, notamment en calmant le système nerveux. En d’autres termes, le CBD n’a pas d’effets psychotropes.