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Culture

Le média crée le message : Le digital, sans proximité, mais de la distance


Rédigé par Abdallah BENSMAÏN le Mercredi 16 Décembre 2020

Les réseaux sociaux qui imposent une culture de la distanciation physique sont-ils encore sociaux ? Nul besoin de se déplacer en librairie pour acquérir un livre ou d’aller au cinéma pour regarder un film. Mais quel en est le prix à payer ?



Le média crée le message : Le digital, sans proximité, mais de la distance
S’extasier devant son écran d’ordinateur à la vue d’une œuvre d’art, c’est possible. Seulement cette extase est-elle du même ordre que celle qui s’exprime devant une œuvre accrochée au mur d’une galerie d’art ou d’un musée ? Regarder un film en streaming est un acte aussi solitaire et isolé que la contemplation d’une œuvre de Melehi devant son ordinateur. La relation à l’espace et au temps n’est plus la même. La toile d’une dimension qui se compte en mètres se réduit aux quelques centimètres de l’écran d’ordinateur : elle est à hauteur des yeux et fait perdre le vertige de les lever pour apprécier une œuvre dans toute sa dimension.

Le streaming vous fait perdre le sens de la foule, des files d’attente devant les guichets de cinéma, la cohue bon enfant de l’entracte devant les machines à café et autres marchands de glace ou vendeurs d’amandes grillées et de cacahuètes. Ce qui n’est pas seulement expression nostalgique mais la disparition de formes d’interaction sociale marquées par la convivialité et la vie en communauté.

Ce qui doit exister doit être fugace
Lire un livre sur support papier est une expérience physique où la main, les doigts sont sollicités pour tourner les pages. Le regard suit le mot, la phrase et le marque-page est là pour repérer celle où la lecture s’est arrêtée. Un ebook fermé, il faut l’ouvrir, à chaque lecture au début et faire défiler les pages, retenir en mémoire la page recherchée pour reprendre la lecture. Une lecture qui vous prive du plaisir des lignes soulignées, des paragraphes annotés, au crayon pour les plus sages, au stylo rouge, avec une sorte de rage et le plaisir du retentissement de tel ou tel passage. L’ebook vous prive également des balades entre les rayons d’une librairie… et de la négociation avec la caissière de la remise selon le nombre de titres achetés !

Nostalgie ? Pas seulement. C’est un monde qui disparaît, avec sa logique de consommation culturelle et sociale ! Si dans le passé, il se disait que les écrits restent à la différence des paroles qui s’envolent, avec les réseaux sociaux, les écrits, à leur tour, s’envolent et disparaissent à une vitesse extraordinaire.

Un post sur Facebook, LinkedIn ou tweeter vit ce que vivent les roses : le temps d’être entre aperçu et le voilà qui disparaît à tire d’ailes sous la poussée des dizaines, centaines et milliers de post qui le poussent dans le gouffre, une sorte de puits sans fond, avec d’infimes chances de remonter à la surface.  

Ce qui doit exister doit être fugace. Le prêt à penser c’est aussi du prêt à jeter ! Comme dans le fast food, c’est du prêt à avaler et les influenceurs ne s’encombrent pas de construction structurée autour d’un projet d’avenir, de réflexions et d’arguments : le message se suffit à lui-même dans sa dimension tautologique. Le discours y est schématique. Il est enfin à prendre ou à laisser ou, plus exactement, à prendre ou à s’effacer.

Le prix du reniement 
Sur les réseaux sociaux la contradiction n’a pas droit de cité. C’est pourquoi la cancel culture ou la culture de l’annulation y prospère sans partage. Au moindre avis contraire, les fonctions « bloquer », « supprimer » sont activées. Ces fonctions font disparaître tout post qui n’est pas agréé par celui qui a suscité le débat, mais protègent aussi les égo des blessures narcissiques qu’il peut provoquer, car il est évident que le réseau social est devenu une sorte d’eau claire dans laquelle les narcisses de la pensée, des idées, viennent s’admirer.

C’est pourquoi, d’ailleurs, le moindre propos est salué par des salves d’applaudissements, des adhésions massives qui vont au-delà du consensus, visent l’unanimité et la moindre fausse note est punie d’exclusion, après un lynchage organisé et auquel prend part tout un chacun, un rituel qui précède, en général, l’annulation pure et simple de l’impertinent qui contrevient à la règle majeure des réseaux sociaux : entrer dans le jeu de la connivence, sans résistance ni opposition sinon que formelle, avec discipline et interventions de ralliement à n’importe quel discours frelaté, à consonance politique, sociale ou littéraire… même si l’on est un expert reconnu sur la question : l’adhésion est souvent au prix du reniement de la rigueur de penser ! 

Abdallah BENSMAÏN