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Le charabia du mix éducatif distanciel-présentiel : Comment s’éloigner des pauvres en abandonnant leurs enfants


Rédigé par Ahmed NAJI le Mardi 25 Août 2020

On savait déjà le gouvernement Othmani faussement populiste. On le découvre, avec la décision de reprendre l’enseignement scolaire à distance, franchement élitiste, ajoutant au mépris des Marocains pauvres l’effronterie de slogans creux, comme celui de la « co-éducation ».



Le charabia du mix éducatif distanciel-présentiel : Comment s’éloigner des pauvres en abandonnant leurs enfants
Le ministre de l’Education nationale n’en fait pas mystère. Oui, l’expérience de l’enseignement à distance pendant la période de confinement n’a pas eu le succès escompté. 40% des élèves, essentiellement issus des zones rurales et des milieux défavorisés, ont décroché avant la fin de l’année scolaire.

Ambitions sans moyens

Tous les ménages marocains ne disposent pas d’ordinateurs à mettre à la disposition de leurs progénitures et même les élèves qui doivent se contenter de simples téléphones portables pour suivre les cours à distance n’ont pas toujours accès à un débit internet suffisant et sans interruption.

Et quelle leçon a-t-on donc tiré de cette expérience qui a mis en lumière l’inégalité en matière d’équipement informatique et de fluidité de la connexion au réseau internet ? On reprend tout bonnement la même méthode qui a partiellement échoué, du fait de l’absence des conditions matérielles de sa réussite au bénéfice de tous les élèves, dans le vague espoir de faire mieux.

L’Etat a-t-il les moyens de doter les élèves issus des milieux défavorisés de tablettes pour assurer leur instruction dans des conditions valables ? Amzazi fait vite le calcul. « En prenant comme hypothèse un prix de 1.000 DH par tablette, et comme cible les deux millions d’élèves bénéficiaires de Tayssir, il faudrait 2 milliards de DH de budget. Nous ne pouvons pas le dégager aujourd’hui », a-t-il déclaré au confrère Medias24.

Éternels laissés pour compte

En clair, le gouvernement est parfaitement conscient que cette décision, qui a été prise en concertation entre le chef de l’exécutif et les ministres de l’Education, de la Santé et de l’Intérieur, va laisser sur le carreau une large frange des élèves. Elitiste insouciance qui dénote d’une effarante irresponsabilité politique.

Ne s’agit-il pourtant pas là des enfants de ces mêmes patelins restés en marge du développement et des catégories sociales laissées pour compte qui ont initialement motivé la conception d’un nouveau modèle de développement ?

C’est quand sont prises les décisions qui impactent réellement la vie des citoyens que l’on peut évaluer objectivement le contenu d’un discours politique. Abandonner en pleine double crise sanitaire et économique les enfants de ceux- là même qu’on s’était pompeusement engagé à tirer de leur triste situation est plutôt la traduction d’un choix politique assumé de permettre la reproduction démographique de la misère.

Ou peut-être de la totale inconscience que cet abandon revient à arracher les pages du contrat social que se veut le nouveau modèle de développement alors même qu’il est toujours en cours de rédaction.

Participation à responsabilité limitée

Suprême moquerie, la leçon de responsabilité citoyenne donnée par Amzazi aux parents d’élèves. « Il faut raisonner en co-éducation.

La réussite et l’apprentissage dépendent également de l’encadrement des parents. Les parents devront non seulement encadrer mais également sensibiliser leurs enfants ».

Les parents qui ont le niveau d’instruction et les moyens matériels suffisants n’ont pas besoin du ministre pour défoncer cette porte ouverte, la question se pose plutôt pour les autres, ceux-là même dont les enfants ont déjà décroché l’année scolaire qui vient de s’achever. 40%...

Dans co-éducation, le préfixe « co » signifie l’association, la participation qui s’étend normalement jusqu’à la prise de décision.

Quand 76,84% des parents d’élèves inscrits dans les établissements scolaires privés expriment, par sondage, leur volonté de voir la rentrée scolaire reportée jusqu’à début janvier 2021, pour que le concept de co-éducation ne soit pas un vain mot, peut-être fallait-il en tenir compte. Tous les parents sont jugés suffisamment aptes à assurer la co-éducation de leurs enfants, mais pas assez, toutefois, aux yeux du gouvernement, pour la co-décision.

C’est la responsabilité citoyenne débarrassée de son fondement démocratique.

Quid de la qualité ?

Bien sûr, le ministre de l’Education fait référence à des études récentes, sans préciser lesquelles, pour dire que deux mois d’interruption de scolarité affectent gravement l’apprentissage.

Il est possible de sortir autant d’études récentes de psychologues qui affirment, arguments non moins scientifiques à l’appui, que l’enseignement à distance affecte le comportement autant des élèves que des parents et des enseignants. Ces derniers auront, d’ailleurs, à souffrir encore plus, quand ils auront à dispenser leurs cours aux élèves présents en classe et à ceux connectés à distance. Qu’en sera-t-il de leurs propres enfants ?

Dans tous les propos du ministre de l’Education relatif à la décision prise, le mot qualité de l’enseignement est totalement absent. Pourtant, n’est-ce pas là un très grave problème à traiter de toute urgence ? Alors même que l’enseignement était normalement dispensé dans les salles de classe, le Maroc traînait déjà à la 75ème place classement Pisa 2018, élaboré par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et dont les résultats ont été publiés en décembre 2019.

L’enquête de l’OCDE, qui vise à évaluer les systèmes éducatifs dans 79 pays, porte sur les capacités de compréhension de l’écrit, les compétences mathématiques et la culture scientifique des enfants de 15 ans.

On n’essaye même pas de s’imaginer ce que sera le classement du Maroc après deux années scolaires d’enseignement à distance.

Distanciation politique

Ces enfants de 15 ans sont le Maroc de demain, dont même les moins doués en matière d’acquisition de savoir académique doivent quand même être suffisamment formés pour parvenir à se faire une place dans la vie active.

L’époque n’est plus à la main-d’oeuvre bon marché pour attirer les investisseurs étrangers, mais plutôt aux qualifications les plus pointues que font déjà valoir nombre de pays concurrents.

Pour un pays qui escompte se positionner en candidat potentiel aux relocalisations post-Covid des unités de production européennes jusqu’ici installées en Chine, le Maroc ne peut se permettre de continuer de traiter à la légère un sujet aussi sérieux que celui de l’éducation.

Et ce n’est pas à l’existence d’une structure parallèle au département ministériel chargée d’une réforme qui s’éternise sans rien améliorer que l’on mesure la volonté politique de redresser un système éducatif défaillant.

Il n’y a pas que l’enseignement qui est distancié, le gouvernement l’est également des aspirations des Marocains.

Ahmed NAJI

  


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