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Actu Maroc

Le Grand Oral de Driss Benhima


Rédigé par AB le Mercredi 10 Juillet 2019

Entrée en politique, article 47, croissance économique...
Rencontre avec la nouvelle recrue de l'Istiqlal et l'ancien patron de la Royal Air Maroc, entre épluchage des grands sujets et confidences décontractées



L'infatigable "Job-trotter"

Quand on le rencontre à son bureau de ce bâtiment Art déco au beau milieu du boulevard Mohammed V, Driss Benhima dégage plus une allure de chef d’entreprise casaoui, que celle du serviteur de l’Etat qu’il fut. Chemise blanche immaculée avec coupe slim fit, cravate monochrome, sourire radieux et rengaine d’éternel jeune premier, l’ancien Wali de Casablanca en jette. Il dégage cependant une accessibilité non feinte qui met immédiatement à l’aise ses invités. Car malgré son phrasé et ses gestes vifs, l’homme garde ancrées en lui ses manières distinguées de haut commis de l’Etat. En somme, Driss Benhima, en bon technocrate qu’il fut et qu’il restera, illustre cette rare ambidextrie entre service public et secteur privé qu’il a toujours incarné.
 
Depuis qu'il a été remplacé à la tête de la RAM par Abdelhamid Addou en 2016, ce polytechnicien se présente volontiers comme l’administrateur d'une société "d'amélioration des organisations publiques et privées". Son domaine de prédilection. Du haut de ses 65 ans, il appartient à ce bataillon d'ingénieurs qui ont charpenté le Maroc des vingt cinq dernières années. Son chemin l'a mené de l'OCP à Air Liquide, et de l'ONE à la RAM, après un court mandat de ministre des Transports, de la Marine marchande, du Tourisme, de l'Énergie et des Mines.
 
Infatigable “Job-trotter”, Driss Benhima a tranquillement slalomé entre public et privé en veillant toujours à laisser son empreinte partout  où il est passé. A Casablanca, on se souviendra de lui comme le Wali conquistador de l’espace public, envers et contre cafetiers, terrassiers, afficheurs publicitaires et autres prédateurs des trottoirs. A l’ONE, il fut le chantre de l’électrification rurale. Et enfin à la RAM, il a été l’un des artisans de l’Open Sky et du redressement économique de la compagnie nationale. Mais ce n’est pas fini, car notre homme ne semble nullement avoir l’intention de s’arrêter à si bon chemin. Des projets et des idées, il en a à la pelle. Entretien à bâtons rompus.

Propos recueillis par Amine DERKAOUI

L'Opinion : Avec votre récente adhésion au Parti de l'Istiqlal, vous marquez un retour à la scène dont vous aviez disparu depuis votre remplacement à la tête de la RAM en 2016. Songiez-vous pendant cette période à vous éloigner de la politique ?
 
Driss Benhima : Franchement, je ne considère pas que j'en faisais avant. En tant qu'ingénieur de l'Etat qui appliquait des politiques décidées par d'autres personnes, je ne suis pas de ceux qui considèrent que les technocrates font de la politique. J'ai en effet été ministre dans un gouvernement de transition, mais je ne pense pas que mes fonctions étaient éminemment politiques. En tous cas, la phase actuelle est un tournant que je ne considère pas comme étant la prolongation de ce que je faisais avant. Aujourd'hui, je me suis plutôt décidé d'entrer en politique car, contrairement à de beaucoup d'observateurs, je pense que la politique devient de plus en plus importante. La marche en avant de l'Etat a été moins dépendante durant les années 1960 ou 1970 de personnalités politiques pures, c'est-à-dire les élus. Ceux-ci ont aujourd'hui une importance beaucoup plus forte que ce que l'on peut croire. Le contrôle du parlement sur les établissements publics, la discussion des grands programmes et des politiques publiques se font au parlement. L'approfondissement de la démocratie fait que la politique devient plus importante que jamais et donc plus attrayante.
 
Q: Est-ce que ce sont les multiples crises dans lesquelles baigne actuellement le Maroc qui vous ont tenté de revenir ?

R : Je ne crois pas qu'il faille donner à la situation d'aujourd'hui un caractère de crise exceptionnelle. Si on se projette sur les dizaines d'années passées, le pays avait connu des situations beaucoup plus graves. Mais la différence, c'est qu'à l'heure actuelle, la situation est relativement meilleure qu’auparavant, tandis que l’ambiance générale dégage un parfum de crise. C’est paradoxal je l’admets, mais c’est ainsi, car tout est question de ressenti.   Donc et pour répondre à votre question, non, ce n'est pas une quelconque vision catastrophiste de la situation du pays qui m'a fait entrer en politique.
 
Q : Peut-être que ce que vous appelez "ambiance générale" est dû au climat exacerbé que connaît le champ politique…

R : En fait, sur les grandes orientations, les opinions ne sont pas très divergentes. Les crises, il y'en a toujours eu et il y'en aura toujours. C'est après, quand on regarde derrière nous avec du recul, que l'on juge que des années ont été bien, et d'autres moins bien. L'évolution d'un pays pose des problèmes politiques à tout moment, et même au niveau social, on ne peut pas dire qu'il y a eu un moment où les syndicats étaient dans le bonheur parfait, où les chefs d'entreprises étaient très contents. Sauf exception que j’ignore, ça n'a jamais vraiment été le cas et je crois fermement qu’il faut toujours se méfier des «avant, c’était mieux». Il y a des défis particuliers qui se posent aujourd'hui certes, mais il y a une hiérarchie des problèmes et, probablement, certains grands problèmes que nous avions sont dépassés. Toujours est-il que les attentes et préoccupations demeurent grandes à notre époque.

Q : Vous êtes aujourd'hui administrateur d'une société d'amélioration des organisations publiques et privées. Diriez-vous plutôt que le privé vous convient plus, ou bien votre profil est plus en phase avec la gestion des affaires publiques ?

R : J'ai toujours voyagé entre les deux, et il me semble que dans les établissements publics ou j'ai travaillé, que ce soit l'Office Chérifien des Phosphates, l'Office National de l'Electricité ou la RAM, la gestion a toujours emprunté les meilleurs outils de l'entreprise privée: gestion de personnel, économie des coûts, calcul des investissements, etc.
 
Q : Vous considérez-vous comme un pionnier de l’introduction des méthodes de management privé dans les établissements publics ?

R : Il y a des offices qui étaient gérés de manière très administrative, bien que leur activité fût de caractère industriel, comme l'Office National des Transports (remplacé par la Société Nationale du Transport et de la Logistique). En revanche, l'OCP a toujours voulu être performant puisqu'il se bat sur un marché mondial. Pour sa part, l’ONE avait des challenges importants parmi lesquels la gestion des ressources humaines, l'organisation de l'entreprise, son financement, la privatisation de la production, l'électrification rurale et l'entrée dans les énergies renouvelables, toutes ces questions sont les mêmes qui se posent à des entreprises privées. Aujourd'hui, il est vrai que, dans mes activités professionnelles où j'ai affaire à des clients du public comme du privé,  je propose mon expertise à la lisière des deux mondes. La différence réside souvent dans les missions des deux types d'organisations, mais les outils restent les mêmes. Ce n'est pas parce que vous avez des objectifs d'ordres public et social, -l'électrification rurale par exemple- sur lesquels il n'y pas de contraintes de profit, que vous n'allez pas utiliser les techniques de performance du privé. De l'autre côté, des entreprises privées, qui ont la chance d'exercer dans une situation de non-concurrence, exercent un monopole semblable à celui de l'Etat.
 
Q : Pourquoi avoir choisi l'Istiqlal plutôt qu'une autre formation ?

R : Il y a trois ensembles de raisons. D'abord, les valeurs de ce parti, que moi je résume dans le terme "nationalisme", mais non pas dans le sens péjoratif qu'on lui attribue actuellement en l'assimilant à l'isolationnisme. Je rappelle que dans l'appel du 11 janvier (le Manifeste de l'indépendance présenté par l'Istiqlal en 1944, ndlr), il y avait la prétention d'adhérer à la Charte de l'Atlantique (texte de référence à la création de l'OTAN signé par le président américain Franklin D. Roosevelt et le Premier ministre britannique Winston Churchill, ndlr). Ce qui veut dire que même les nationalistes qui ont écrit le Manifeste sentaient la nécessité pour le Maroc de se rapprocher de ses alliés et de faire partie d'un camp, à savoir le camp occidental.
 
Q : Même si l'OTAN (Organisation du Traité de l'Atlantique Nord) est une alliance militaire ?

R : C'est là où je pense que les nationalistes marocains se sont rendu compte qu'appartenir au camp occidental signifiait l'adhésion à un groupement militaire, ce qui n'a pas été accepté. Mais ce que je veux dire, c'est que ces nationalistes n'ont jamais vu leur mouvement comme étant isolationniste, ni coupé du reste du monde. C'est quand même une valeur permanente de l'Istiqlal. Bien qu'il n'ait pas le monopole du nationalisme au Maroc, c'est le concept central de sa fondation.
 
Q: Et les deuxième et troisième raisons de votre adhésion à ce parti ?

R: Le deuxième point est l'orientation et le programme. Il est vrai que je n'ai pas toujours été d'accord avec le programme défendu par l'Istiqlal à un moment ou à un autre. Aujourd'hui, sous l'influence du Secrétaire général et des forces qui le soutiennent, je vois dans les aspirations du parti quelque chose avec laquelle je suis parfaitement en phase. Parce que les orientations programmatiques d'action gouvernementale du parti ont évolué, et ne sont plus les mêmes d'il y a longtemps. Pour moi, le parti s'est modernisé et il a un programme compatible avec l'entrée du pays dans la modernité et son ouverture envers le monde, ce qui me convient très bien.

Troisièmement, c'est l'organisation. C'est un des rares partis à avoir une organisation sophistiquée et structurée, qui touche toute la population. Il est renforcé par des organisations de masse, comme la Femme Istiqlalienne, la centrale syndicale UGTM, et des démembrements importants comme les Alliances des Économistes, des Ingénieurs, des Médecins, etc. Cet aspect profondément populaire de l'Istiqlal a donc pesé dans mon choix. Sans vouloir caricaturer d'autres partis dans lesquels certains dirigeants me ressembleraient, mais au sein de ces formations, l'implantation locale est différente de l'orientation des dirigeants. Il existe des partis tout à fait modernes et animés de bonnes intentions avec des orientations qui auraient pu me convenir, mais dans lesquels je trouve que l'encadrement local est fait par des personnalités qui ne me conviennent pas. Ce sont des sociologies différentes au sein des partis. En revanche, l'Istiqlal présente une homogénéité entre les élus, les cadres et les simples adhérents. Et puis, penser tout seul n'est jamais bon. Là, au sein d'un parti, j'ai l'occasion d'écouter les idées des autres, de proposer les miennes et de fabriquer une pensée collective plus forte que la pensée individuelle.

Q: Quelle évaluation faites-vous du champ politique marocain d'aujourd'hui?

R: Il y a dans tous les partis des personnes talentueuses et compétentes. Mais dans les partis de cadres, quand on regarde qui sont leurs élus locaux, on s'aperçoit qu'il y a une différence de nature. Je ne veux pas dire du mal de partis traditionnels, mais certains ont perdu de la substance, chose que l'Istiqlal a récupérée grâce, à mon avis, à Nizar Baraka. L’actuel Secrétaire général de l’Istiqlal a pu remettre le parti dans sa trajectoire historique et, de mon côté, je souhaite pour le pays que les autres formations puissent faire leur réforme interne. Quant au parti majoritaire (le PJD, ndlr), je pense qu'il a profité d'une certaine faiblesse de l'Istiqlal en recueillant une partie de l'électorat istiqlalien; qui devrait naturellement être récupéré dans les prochaines échéances. Peut-être par manque d'expérience ou par manque de cadres, le PJD ne peut pas être aussi efficace et aussi utile qu'un parti comme l'Istiqlal qui, lui, dispose de cadres ayant exercé des responsabilités, et qui comptent des années de militantisme et d'expérience à la fois dans la gestion locale et gouvernementale.
 
Q: Taux de croissance, taux d'emploi, déficit budgétaire.. Plusieurs indicateurs économiques sont au rouge tandis que le gouvernement fait mine de ne rien voir. Quelle responsabilité ont les acteurs politiques?

R: Je pense qu'à cause de l'article 47 de la Constitution (qui dispose que le Roi nomme le Chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections, ndlr), nous avons une majorité gouvernementale très artificielle. L'inconvénient étant que cela paralyse l'action gouvernementale. Pire que cela, comme on le voit dans les réactions de certains corporatismes et certains groupes sociaux, le manque de cohésion abaisse l'autorité et la crédibilité de l'action gouvernementale. Aujourd'hui, on a des menaces sur la capacité du gouvernement à mettre en œuvre sa politique. Car, quand il se heurte à des groupes sociaux, à des lobbies, on se rend compte que l'Exécutif en place ne dispose pas de la solidarité nécessaire pour imposer sa politique, puisqu’aux yeux de l'opinion publique, il s'appuie sur une coalition artificielle. Quand l'article 47 donne impérativement la place de Chef du gouvernement à un membre du parti arrivé premier, il empêche la construction d'une véritable majorité et d'une plate-forme minimale d'accord entre ses composantes.
 
Q: Un exemple d’incohésion?

R: Il y en a beaucoup et les points de discorde sont nombreux. Mais sans entrer dans les détails, on voit aujourd'hui que lorsqu'il s'agit des grandes questions, les partis du gouvernement se montrent incapables de se mettre d'accord. Or, pour mettre en œuvre une politique d'emploi efficiente ou pour initier des actions à même de doper le taux de croissance économique, la solidarité s’impose. Ce qui n’est pas souvent le cas et c’est ce qui empêche le gouvernement d'aller loin dans les réformes qu'il propose. On a des partis issus de l'ancienne gauche, voire de l'extrême gauche, des partis de cadres traditionnels, et un parti majoritaire qui ne partage pas la même construction idéologique que ses partenaires. La diversité a toujours existé dans les gouvernements du Maroc, mais il faut qu'il y ait un minimum d'envie de travailler ensemble.
 
Q: Mais l'article 47 est là, et on n'aura certainement pas de réforme constitutionnelle dans le proche avenir. Plutôt que de culpabiliser la Constitution, la majorité ne devrait-elle pas revoir son attitude?

R: Si on prend le cas de l'Angleterre, le Premier ministre est choisi après avoir constitué la majorité dont il devient le leader. Si au Maroc il n'y a pas de réforme constitutionnelle comme vous le dites, et bien, il faut que les constitutionnalistes nous disent comment faire si on n'a pas de majorité dans un temps raisonnable. Si demain un autre Chef du gouvernement ne parvient pas à former sa majorité, certains disent que la porte serait ouverte à n'importe quelle autre personne pour le faire, et ce serait contraire à l'article 47. On peut soit amender cet article et maintenir l'idée qu'on laissera sa chance au premier parti, mais dans ce cas, soit on ouvre la porte au deuxième puis au troisième, ce qui serait trop mécanique, soit on laisse au Souverain le soin de choisir celui qu'il estimerait à même d'avoir une majorité. Et ce n'est pas démocratique, puisque l'important n'est pas le parti arrivé en tête, mais plutôt la majorité parlementaire. En France, tout le monde dit que le Rassemblement national (ancien Front national, ndlr) ne parviendra jamais à constituer autour de lui une majorité. Ce qui en cas de victoire électorale illustrerait parfaitement ce genre d’impasses où le parti en tête se retrouve incapable de former une majorité. Dans ce cas, la France serait bien embêtée si elle avait l'article 47. Heureusement pour elles que sa constitution ne parle pas de partis, et laisse au Chef de l'Etat la latitude de choisir le Premier ministre qu'il veut. Donc cet article, non démocratique, correspond à un certain idéalisme qui peut s'avérer irréaliste.
 
Q: A l'heure des grandes questions sur le nouveau modèle de développement, on dit que le Maroc investit trop dans la pierre et pas assez dans l’humain. Comment inverser la donne?
 
R: La phase de lancement d'investissements importants était indispensable. Nous avons atteint un niveau d'équipement et d'infrastructures remarquable. Le TGV, par exemple, tout le monde voit que c'est un grand succès à la fois populaire, mais aussi pour la croissance des provinces du Nord. Alors même que ce chantier structurant a longtemps été critiqué. Aujourd'hui, les efforts de l'Etat doivent aller dans ce qui manque le plus, c'est-à-dire l'attractivité de l'investissement créateur d'emploi. Il faut bien voir que le rôle qui a été donné à l'Etat d'investir, de faire l'aménagement du territoire et d'entamer des investissements directs en vue de la création de l'emploi, ne lui revient plus. C'est désormais le chef de l'entreprise qui est le maître de la croissance du pays. Il faut donc que ce dernier soit mis dans une situation où il a envie de mettre son argent et prendre un risque dans l'acte productif qui, lui, fera employer du monde. Néanmoins, lorsqu'on parle des investissements sur l'humain, la santé et l'éducation, il faut savoir que les ressources budgétaires ne sont pas là. Mais pour celles qui sont à notre portée, au lieu d'aller dans les investissements sur la pierre, elles doivent être dirigées vers les projets créateurs d'emploi, quitte à ce que ce soit des subventions directes. Ce qui implique que l'Etat doit faire des sacrifices fiscaux dans certaines zones où les fractures territoriales sont directement liées à la marche en avant de la mondialisation, qui considère le profit comme moteur de croissance, tandis qu'aujourd'hui on voit des profits qui n'embarquent pas les citoyens dans l'acte productif. En d'autres termes, la mondialisation ne garantit pas que toute la population puisse se mettre au diapason et adopter une attitude propice au travail.
 

Q: Quelle solution préconisez-vous ?

R: Cette tendance doit être corrigée par l’action directe de l'Etat. S'il y a des zones qui ne sont pas attractives à la création d'emploi et à l'investissement industriel, l'Etat doit dépenser de l'argent pour qu'elles le deviennent. Il y a des activités qui méritent des investissements directs ou complémentaires qu'il va falloir réaliser. Dans des secteurs qui marchent comme le tourisme, peut-être qu'il faut miser plus sur les zones touristiques afin de les rendre encore plus attractives. Sur la recherche minière aussi, il faut que l'Etat reprenne la carte géologique et l'approfondisse au lieu de compter sur le privé, en subventionnant les études de faisabilité des projets miniers. C'est ainsi que le Maroc fut un pays minier pendant une dizaine d'années. Si vous prenez le corridor frontalier, de Bouarfa jusqu'à Nador, nous avions des mines de plomb et de fer, dont plus aucune n'a survécu.
 
Q: Mais vous avez été témoin de la non-rentabilité des ces investissements…

R: Tout à fait. Mais cela veut dire que les gisements qui avaient été découverts n'étaient pas rentables, il nous appartient alors d'en trouver d'autres. Si on pense que le Maroc est un pays minier, cela implique qu'on devrait, tous les dix ans, ouvrir une grosse mine. Ce qu'on ne fait plus depuis 30 ans. Toujours est-il que des mines importantes ont été ouvertes, mais avec la productivité technologique, on ne parle plus de centaines de milliers d'ouvriers. Des mines comme celles de Bou Azzer (province d’Ouarzazate, ndlr) et de Guemassa (30 km de Marrakech, ndlr) ne comptent plus que quelques centaines d'ouvriers. Mais, en tous cas, en termes d'aménagement du territoire et de lutte contre la mondialisation, il faut que l'investissement de l'Etat soit massif dans les zones qui le méritent. Vous savez, quand l'Etat a construit le gisement de Youssoufia en 1934, il n'y avait rien qui justifiait une ouverture dans cette zone au regard des mines de Khouribga. Et d'ailleurs, par souci de diversification géographique de l'activité des phosphates, un projet avait été fermé à Khouribga pour construire celui de Youssoufia. L'Etat d'aujourd'hui peut aider les entreprises à investir dans l'industrie minière. Il doit s'orienter vers des régions comme l'Oriental pour des initiatives industrielles contre la marginalisation. Je me souviens que la zone industrielle de Taourirt qui a été décidée ex nihilo était une belle réussite. Qu'on s'entende bien cependant, cela ne sert à rien de construire une zone industrielle à Jérada si l'activité là-bas n'est pas soutenue, ou si on ne consacre pas de l'argent à faire en sorte que l'actif humain réponde aux besoins des industries qui peuvent s'installer. Plus largement, il est nécessaire de mettre en place l’ensemble des facteurs de production qui rendent l'investissement rentable. En l’occurrence, une main d'œuvre de qualité, un environnement fiscal intéressant, et un climat social serein autour de l'activité.
 
Q: Cela nous éviterait-il les fractures territoriales qui débouchent sur des crises comme celles de Jérada et d’Al Hoceima?

R: Notons d'abord que, dans une perspective historique d'approfondissement de la mondialisation, ces tensions sociales sont normales, puisque l'Etat se retire de l'atout productif et se contente de construire des infrastructures. Le Maroc a investi énormément à Al- Hoceima durant les vingt dernières années, même plus qu'ailleurs par rapport au nombre d'habitants, sans que cela ne suffise à ramener l'acte productif. Il faut aujourd'hui penser une nouvelle façon de dépenser qui soutient l'acte productif, comme la formation professionnelle, pourvu qu'il y ait des incitatifs fiscaux. Je ne suis pas pessimiste, mais je pense que si nous acceptons de nous concentrer sur les avantages compétitifs des territoires, nous devrions y arriver. N'oublions pas la grande opportunité proposée par le Souverain qu'est la régionalisation avancée. Les Conseils régionaux, pour moi, ont été créés pour être les combattants de la fracture territoriale, et non pas pour remplacer les administrations centrales. Le budget qu'on leur a donné doit servir à analyser la réalité des régions, proposer des projets et attaquer un dialogue inclusif avec les populations. Ces Conseils ont un rôle particulier vis-à-vis de la société civile, du fait qu'ils sont la seule collectivité territoriale à avoir pour mission d'encadrer et de promouvoir la société civile. Ce ne sont donc nullement des gouvernements régionaux, et leur légitimité aux yeux de la population doit se fonder sur cette base. Autrement, ils seront eux-mêmes décriés par les populations, comme on l’a vu à Al- Hoceima.
 
Q: En tant qu'ancien Wali, comment évaluer la gestion des tensions sociales, particulièrement de ces deux dossiers, par le gouvernement depuis la Constitution de 2011?

R: Je pense qu'elle a été faite avec beaucoup de sang froid et de pondération. Ça a conduit malheureusement à des conséquences judiciaires pour ceux qui, apparemment, sont allés trop loin mais, globalement, la réaction de l'Etat a été modérée. Au niveau du coût social, sans contester leur condamnation, j'espère bien sûr que ces jeunes puissent quitter les prisons où ils sont maintenant. Notre pays est connu par sa compréhension et sa tolérance envers la jeunesse, et il faut continuer comme ça.
 
Q: L'opération Marhaba 2019 a commencé. Comme ancien ministre de la Marine marchande, croyez-vous que nos ports sont suffisamment équipés pour accueillir aisément les trois millions de MRE attendus?

R: On a libéralisé le secteur aérien et la RAM a survécu, jusqu'à se comporter mieux que d'autres compagnies dans des pays où il y a un monopole. Ce fut un grand succès, ne serait-ce que par l’effet attractif et fidélisant de la communauté marocaine à l'étranger envers son pays, et je tiens à souligner que l'Open Sky (conclu entre le Maroc et l'Union Européenne en 2005, ndlr) a été une des orientations de Sa Majesté, mais les ministres en charge étaient des istiqlaliens (Karim Ghellab et Adil Douiri, ndlr). Sans l'Open Sky, je ne sais pas si les MRE seraient restés aussi liés au pays. La RAM avait dû choisir à cette époque, qui fut la mienne, de faire une croix sur le transport touristique car il était concurrencé de manière insurmontable par les compagnies Low Cost, devenues le grand vecteur du tourisme aérien du Maroc. C'était donc un choix décisif et responsable de la part de la RAM. Mais pour les ports, la libéralisation a détruit la flotte marocaine, puisqu'on n'a pratiquement plus de bateau marocain aujourd'hui. Certes, le choix de libéraliser le marché a été pris pour réduire les coûts de transport des citoyens et des camions, mais on a une situation d'entente industrielle de Cartel, sur laquelle le Conseil de la Concurrence devrait d'ailleurs se pencher. Il n'est pas normal que le détroit de Gibraltar fasse 12 kilomètres, que le channel entre la France et la Grande-Bretagne fasse 44 kilomètres, et que le tarif pour la traversée du premier soit trois fois plus cher que pour celle du deuxième.
 Ce n'est pas normal que le prix de traversée d'une voiture sur 12 kilomètres coûte plus cher qu'un billet d'avion entre Casablanca et Paris sur un Low Cost. La libéralisation de la Marine marchande a peut-être eu un rôle positif sur le fret, mais sur celui qui nous intéresse le plus, à savoir le transport des touristes et des citoyens dans le détroit de Gibraltar, elle n'a pas été maîtrisée. En revanche, nous sommes un pays réellement connecté au niveau portuaire. Nos infrastructures portuaires sont fantastiques, de plus en plus grandes, et de mieux en mieux équipées. Et puis, les administrations qui gèrent les ports, en plus de l'ANP, la douane et d'autres concessionnaires publics et privés, se sont largement modernisées.
 
Q: Votre bilan à la RAM est salué par les professionnels du secteur. Après dix ans à la tête de cette entreprise publique stratégique, estimez-vous que vous avez été capable de la sortir d’une dangereuse zone de turbulences dans laquelle plusieurs compagnies internationales, dont celles de nos voisins algériens ou tunisiens par exemple, ont beaucoup souffert?

R: J'ai quelques idées et informations sur ce qui se passe à la RAM aujourd'hui, mais elles n'ont pas plus de valeur que celles de la rue. Par contre, en tant que client de la RAM, j'estime que c'est une excellente compagnie envers laquelle j'ai beaucoup de respect, aujourd'hui autant qu'hier. Entre-temps, les configurations changent, et dans le marché aérien, les stratégies évoluent sans cesse. Cela m'étonnerait qu'on puisse établir une stratégie sur plusieurs années dans une compagnie aérienne tellement les choses évoluent. Des nouveaux types d'avions arrivent, des contraintes technologiques modifient la perception du transport aérien, et lorsque vous quittez la table du travail dans ce champ, chaque jour qui passe vous éloigne de la pertinence.
 
 

  


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