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Culture

La technologie a industrialisé la rumeur

De la rumeur aux fake news


Rédigé par Abdallah BENSMAÏN le Mercredi 18 Mars 2020

Les rumeurs distillées dans les cafés, de bouche à oreille, ce « téléphone arabe » qui a régné durant des décennies, semble voué à une inéluctable disparition.



La technologie a industrialisé la rumeur
Un exemple représentatif de la naissance et du développement d’une rumeur est « La rumeur d’Orléans » qui devait provoquer une psychose dans la ville du même nom où le bruit avait couru que des jeunes femmes disparaissaient dans des cabinets d’essayage de plusieurs magasins de lingerie féminine, tenus par des juifs, pour être livrées à la prostitution dans des pays du Moyen-Orient.

La police mena une enquête qui ne révéla aucune disparition de jeunes filles de la ville. Les démentis n’ont pas suffi à faire taire la rumeur. Il fut même dit que des clientes disparues étaient prises en charge par un sous-marin remontant la Loire, car la rumeur crée de la vraisemblance, quand cela devient nécessaire, pour ne pas disparaître devant les faits, la réalité. C’est le temps et l’oubli qui en ont eu raison. Des décennies plus tard, le schéma global de « La rumeur d’Orléans » sera reproduit à Aulnaysous-Bois, avec des conséquences dramatiques pour la communauté Rom, malgré le communiqué de la mairie : «Depuis plusieurs jours, des publications sur les réseaux sociaux font état dans plusieurs quartiers de l’enlèvement d’enfants par des individus circulant à bord de camionnettes. Après vérification auprès des services de police, aucun enlèvement ou même tentative d’enlèvement d’un mineur n’est survenu ces derniers jours sur la commune». La rumeur des roms « voleurs de poules et d’enfants » a traversé les siècles et Aulnay-sous-Bois n’en est que la résurgence, avec ses kidnappeurs d’enfants en camionnette blanche, bien « garée dans la conscience collective », comme il fut joliment écrit.

La rumeur portée par l’imagination

La rumeur peut faire preuve de sophistication poussée comme le montre la rumeur d’Orléans avec ses sous-marins de la Loire ou encore celle de la mort de Paul McCartney. Trois ans après un accident de cyclomoteur sans gravité, la rumeur est lancée après la sortie de l’album Abbey Road, en 1969.

Comme la rumeur n’a pas l’éternité pour elle (sa durée de vie est estimée à 3 mois), il s’agit de frapper fort les esprits car le vecteur de propagation de la rumeur n’est pas à proprement parler « le lanceur de rumeur » mais la foule qui s’en empare, individuellement ou collectivement. Et la foule, dans ce cas, fait une lecture sémiotique de la pochette de l’album « Abbey Road » pour se confirmer dans ses convictions qui reposent non pas sur la réalité mais sur les mots : sur la pochette, Paul McCartney… est pieds nus, comme les personnes enterrées en Inde, précédé par Ringo Starr habillé en noir – la couleur du deuil en Occident - et par John Lennon habillé en blanc - couleur de la mort en Orient.

George Harrison ferme la marche, et son jean témoignerait du fait qu’il s’est chargé de la mise en terre de McCartney. De plus, la plaque d’immatriculation de la voiture en arrière-plan, LMW 28 IF, signifierait « Living McCartney Would be 28 IF », soit « Paul Mc- Cartney vivant aurait 28 ans si... ».

Dans la réalité, Paul McCartney avait 27 ans à cette époque, mais pour la rumeur, un an de plus ou moins, est un détail qui ne fait pas différence !. La logique (non pas celle qui mène du point A au point B, comme dirait Einstein, mais l’imagination, celle qui mène partout) est également un ingrédient d’importance dans la crédibilisation d’une rumeur.

Le sujet de la rumeur est le dernier à en être informé

Si McCartney est mort, celà implique que la personne qui apparaît sur la pochette est un sosie, la preuve par la cigarette que tient la main droite alors que Paul Mc- Cartney est un gaucher, dans la vie, sur scène.

La lecture des signes qui témoignent de la mort du bassiste, parolier et chanteur des Beatles ne s’arrêtera pas à ces détails d’Abbey Road : la discographie sera passée au crible et de fines oreilles entendront Jean Lennon dire dans la chanson « Strawberry Fields Forever » « I buried Paul » (« j’ai enterré Paul »), alors qu’en réalité il y disait « cranberry sauce ».

La pochette de Sgt Pepper est également mise à contribution à fin de confirmation du décès de Paul McCartney qui porte un macaron de tissu noir sur lequel certains ont lu « OPD » qui signifierait tout simplement « Officially Pronounced Dead » (« déclaré officiellement mort »), en lieu et place d’« OPP » qui y est inscrit, soit les initiales de « Ontario Provincial Police ».

Survivre à sa mort fera dire à McCartney: « Qu’est-ce que j’apprends ? Je suis mort ? Pourquoi suis-je toujours le dernier à être mis au courant de tout ? ».
 
Abdallah BENSMAÏN

  


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