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Culture

La littérature maghrébine entre légitimations occidentale et orientale

Entretien avec Khalid Zekri


Rédigé par Abdallah BENSMAÏN le Mercredi 20 Mai 2020

Khalid Zekri est l’auteur de « Fictions du réel – Modernité romanesque et écriture du réel au Maroc », « Incipit et clausules dans les romans de Rachid Mimouni » et de « Abdelhak Serhane: une écriture de l’engagement ». Son dernier ouvrage est « Modernités arabes - De la modernité à la globalisation ».



La littérature maghrébine entre légitimations occidentale et orientale
-En littérature, la modernité, selon vous, n’est pas venue de l’Occident à travers la colonisation française mais également de l’Orient pour les écrivains arabophones, plaçant celle-ci dans un système de légitimation et de consécration exogène. Que peut dans ce contexte la critique littéraire ?
La question de la provenance de notre modernité littéraire est souvent posée de manière biaisée. Il est évident que c’est à partir du XIXe siècle que la littérature arabe commence à déployer des envols nouveaux, prometteurs en explorant le roman, le théâtre et la nouvelle. Mais aussi des esthétiques originales se développent parallèlement à des pratiques poétiques traditionnelles. L’étendard que les écrivains de la Nahda brandissent, dès la seconde moitié du XIXe siècle, s’inscrit dans l’idée de revivification (alihya’) et celle d’adaptation (al-iqtibâs). La combinaison des deux notions incarne le renouveau littéraire.

La modernité littéraire devient ainsi le résultat d’une réactualisation du passé dans le présent, avec une prééminence accordée au passé littéraire arabe et à ses formes d’expression qui bénéficient d’une légitimité historique. Partant, la création littéraire s’est largement construite sur le modèle de la littérature arabe classique, notamment à travers l’imitation de ses codes génériques, stylistiques et rhétoriques. 

La Nahda, c’est un peu le retour aux origines et son inscription dans une logique moderniste. L’émancipation reste attachée à des racines, il n’y a pas coupure mais continuité…
Cette philosophie du retour vise à inscrire l’écrivain arabe de la Nahda dans une filiation textuelle et une continuité historique en le rattachant à une tradition culturelle ancestrale qu’il est censé prolonger, enrichir et adapter aux impératifs de la modernité. C’est ainsi que la maqâma (Séance) est devenue au XIXe siècle un genre littéraire à la mode en Orient arabe. Les différentes métamorphoses et évolutions de ce genre ont, par ailleurs, largement contribué à la naissance du roman arabe moderne.

Cette dynamique va s’intensifier dès la seconde décennie du XXe siècle, en Égypte principalement, avec un apport indéniable des Levantins venus du Liban et de la Syrie. Les procédures littéraires par lesquelles cette dynamique est mise en œuvre relèvent de plusieurs dispositifs allant des marqueurs des genres et des registres d’écriture (aussi bien sur le plan formel que fonctionnel) aux salons permettant la sociabilité littéraire, intellectuelle et politique de l’élite, en passant par les revues et la production de nouveaux énoncés culturels. Cet Orient arabe a eu un impact indéniable sur l’élite arabophone maghrébine.

Revenons à cette attitude critique de Abdelkrim Ghellab qui juge la « critique littéraire scolaire et universitaire », pratiquée par des « enseignants de la critique ».
Abdelkrim Ghellab qui était imprégné de cette culture a sans doute raison de qualifier la critique littéraire marocaine de « critique scolaire et universitaire ». On le perçoit même dans le langage utilisé par les critiques dans la presse, au moins jusqu’à la fin des années 90. Ceux qui écrivaient sur la littérature étaient, pour la plupart, des enseignants qui ont un langage technique adapté à des élèves et à des étudiants. Les perspectives qu’ils adoptaient relevaient plus de la critique universitaire que journalistique. Mais au lieu de chercher à ce que cette critique soit en adéquation avec ce qui se passe ailleurs, il faudrait comprendre pourquoi elle a pris cette forme au Maroc. 

D’une part, la pratique journalistique, au sens professionnel du terme, est assez récente au Maroc. Elle était essentiellement politique et secondairement culturelle. La littérature avait souvent une place dans des revues généralistes ou des suppléments culturels des journaux. Ensuite, la valeur symbolique du critique et de l’écrivain a pendant longtemps été liée au capital symbolique de son statut académique. Les deux organes de presses liés aux partis de l’Istiqlal (Al-‘alam et l’Opinion) et l’USFP (al-Itihad al-ichtiraki et Libération) ont également fabriqué, quant à eux, des critiques littéraires sur des bases souvent partisanes. C’était une époque où le champ littéraire était largement subordonné à la reconnaissance académique et partisane.   

-Comment être écrivain sans reconnaissance académique, sans la reconnaissance des circuits de validation que sont l’édition et la critique littéraire ? 

Cette situation est encore d’actualité, mais avec moins d’efficacité. On peut aujourd’hui acquérir un capital symbolique, aussi relatif soit-il, en dehors de ces deux instances de reconnaissance. Il faut dire qu’aujourd’hui les réseaux sociaux sont devenus un moyen de self-glorification et des groupuscules, parfois inconnus du bataillon, écrivent les uns sur les autres et produisent une espèce de critique littéraire incestueuse où frères et sœurs écrivains et critiques se distribuent, à coup de pelle, des formules comme « voici un grand écrivain » ou « ce roman est un chef-d’œuvre ».

Etant donné que les portes du champ littéraire sont grandes ouvertes à qui veut y entrer, les mécanismes de reconnaissance et la définition de la valeur littéraire ne sont fixés par personne.  
Recueillis par
Abdallah BENSMAÏN