Menu
L'Opinion L'Opinion
Lire GRATUITEMENT notre journal en PDF
L'Opinion
Facebook
Twitter
YouTube Channel
Instagram
LinkedIn

Tribune libre

La classe moyenne : entre définition illusoire et bilan provisoire


Rédigé par Kamal Zine le Jeudi 18 Février 2021


Kamal Zine, Consultant en banque et assurance.
Kamal Zine, Consultant en banque et assurance.
La crise du Covid-19 a mis à rude épreuve l'économie marocaine. Selon les dernières estimations du Fonds Monétaire International, le PIB aurait reculé de plus de 7% en 2020. La baisse, voire l'arrêt de l'activité de certains secteurs productifs, ont mis une partie de la classe moyenne entre le marteau d'un pouvoir d'achat diminué et l'enclume d'une relégation sociale impromptue. Si la quantification de l'impact exact de la crise du COVID-19 sur la classe moyenne reste un exercice complexe en raison de l'absence d'une définition claire et de données précises sur cette catégorie sociale, il existe, néanmoins, certains indicateurs qui permettent d'appréhender ce sujet.

Une classe moyenne toujours en quête de définition

Une classe sociale est associée à une tranche de revenu d'un foyer de 4 individus. Selon la Banque Mondiale, la classe moyenne marocaine commence à partir d'un seuil de revenu de 10 000 dhs par mois. Pour le Haut-Commissariat au Plan (HCP), il s'agit des foyers marocains qui gagnent entre 0,75 et 2,5 fois la médiane des revenus. Concrètement, ceci correspond à une tranche de revenus mensuels situés entre 3000 et 7000 dhs.

En parallèle de ces 2 définitions, nous pouvons essayer de délimiter la classe moyenne par la liste de ses besoins et les dépenses qui leur sont affectées par foyer. Bien sûr, ces besoins ne sont pas propres à la classe moyenne. Ils sont d'abord inhérents à une vie descente et digne, à laquelle aspirent les classes défavorisées également. Ceci inclut le logement, l'alimentation, le transport, l'éducation, la santé, la téléphonie, l'internet, le voyage et le loisir (cafés/cinéma/théâtre). Au Maroc, les classes moyennes marocaines supportent financièrement l'ensemble de ces postes budgétaires. En d'autres termes, ces foyers se tournent vers le secteur privé pour se soigner et scolariser leurs enfants, contrairement aux classes défavorisées, qui restent dénuées d'alternatives en dehors de l'école et l'hôpital publics.

Avec des hypothèses de dépenses conservatrices par mois, nous pouvons faire les estimations suivantes pour les dépenses d'un foyer moyen : 2000 à 5000 dhs pour le logement, 500 à 2500 dhs pour le transport, entre 1500 et 5000 dhs pour l'alimentation, 500 à 3000 dhs pour l'éducation, entre 500 et 2000 dhs pour la santé, 500 à 1000 dhs pour l'habillement, 500 à 2000 dhs de frais divers (téléphone, smartphone, , internet, ordinateur…), et 500 à 1500 pour les loisirs et les voyages (ou plutôt un voyage annuel). Ainsi, pour qu'un foyer fasse partie de la classe moyenne, ses revenus devraient se situer entre 6500 et 22 000 dhs.
 
La classe moyenne au milieu de la "tectonique des classes"
               
Si une quantification exacte de l'impact de la crise du COVID-19 sur la taille de la classe moyenne dans la pyramide sociale reste très complexe, plusieurs indicateurs permettent d'estimer, d'une manière approximative, le bilan provisoire de cette "tectonique des classes" provoquée par la pandémie :
 
  1. Les "néo-relégués" :
Selon une récente étude du HCP, le nombre de travailleurs ayant perdu leur emploi a augmenté de 331 000 entre 2019 et 2020. Ces personnes, qui ont basculées dans le chômage à cause de la pandémie, sont généralement issues du milieu urbain et possèdent un diplôme de niveau moyen ou supérieur. Ils correspondent en partie aux profils qui forment la classe moyenne au Maroc.
 
  1. Travailler moins pour gagner moins (en le subissant plus) : 
Selon la même étude du HCP, le nombre des personnes en situation de sous-emploi a cru de 126 000 personnes entre 2019 et 2020. Si les citoyens évoluant dans le salariat peuvent se sentir relativement protégés face une baisse d'activité, les indépendants tels que les artisans, les commerçants ou les ouvriers agricoles voient le sous-emploi se traduire par un recul de leur revenu. Par conséquent, des dizaines de milliers de cette tranche d'actifs auraient basculé de la classe moyenne à une classe inférieure.
 
  1. Un "mercato forcé" vers l'enseignement public :
Entre 140 000 et 200 000 élèves sont passés de l'enseignement privé à l'école publique. Selon l’Instance Nationale des Etablissements de l’Enseignement et de la Formation Privés au Maroc, plus de la moitié de ce "transfert" s'explique par la baisse des revenus des foyers en raison des répercussions économiques du COVID-19. A travers le prisme scolaire, nous pouvons constater que des dizaines de milliers de la classe moyenne ont connu une relégation sociale.
 
  1. L'"ex-future" classe moyenne :
Chaque année, les jeunes diplômés contribuent à alimenter ou à régénérer une partie de la classe moyenne. Ils sont environ 300 000 étudiants à arriver sur le marché du travail. Avec la crise du COVID-19, l'accès de cette population à la classe moyenne semble pour le moins être repoussé. Les initiatives encourageant l'entreprenariat et l'exonération de l'impôt sur le revenu d'une durée de 24 mois pour les entreprises embauchant des jeunes diplômés devraient atténuer l'impact négatif de cette crise sur cette catégorie d'actifs.
 
La classe moyenne entre l'inflation économique et l'inflation des besoins
               
Les chiffres de l'inflation de l'économie marocaine sont restés stables et inférieurs à 2% durant ces dernières années. La crise du COVID-19 n'a pas inversé cette tendance. Par contre, la sentiment d'appartenance à la classe moyenne a été affaibli à cause de la propension des ménages à vouloir consommer plus et imiter le mode de vie des classes supérieures au Maroc ou à l'Etranger. C'est le cœur même de l'effet de démonstration théorisé par l'économiste américain Duenseberry. Le foisonnement des vidéos, des images et des produits à travers les réseaux sociaux rend les revenus de la classe moyenne encore plus relatifs, voire insuffisants, pour se maintenir dans cette tranche de la société. Il s'agit ici d'une relégation d'ordre psychosociologique que seule une politique socioéconomique juste et équitable réussirait à cantonner.
 
               
Au Maroc, des centaines de milliers de personnes auraient "migré" de la classe moyenne vers des classes sociales inférieures à cause des conséquences économiques de la pandémie. Un plan de relance capable de créer des emplois rendra certainement cette relégation sociale temporaire pour une tranche de la classe moyenne. Ceci doit également passer par l'amélioration des services publics qui réduira le recours au privé et diminuerait, par conséquent, le budget moyen alloué par foyer, à l'éducation et à la santé. Si le chemin peut paraitre long, des réformes structurelles telles que la généralisation de la protection sociale, lancée par le souverain marocain, permettent d'insuffler une dynamique créatrice d'espoir pour la classe moyenne.

Kamal Zine,
Consultant en banque et assurance