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Culture

La Culture a une vision mais qu’en est-il de la réalité ?


Rédigé par Abdallah BENSMAÏN le Mercredi 10 Juin 2020

Il y a six ans, en 2014, le ministère de la Culture déclinait sa Vision 2020 pour la culture à l’image des autres départements qui avaient programmé le développement sectoriel en termes de vision.



La Culture a une vision mais qu’en est-il de la réalité ?
Le tourisme avait ouvert le bal, au début des années 2000 avec la Vision 2010 qui sera suivie d’une vision 2020. L’agriculture, à travers le Plan Maroc Vert et les nouvelles technologies avec Maroc Numeric prendront exemple, à l’image du ministère de l’Industrie qui appellera « sa vision » plus simplement « Plan d’Emergence Industrielle » où la notion d’Ecosystème a remplacé celle de Filière des années 80 et Grappe des années 90). Le ministère de la Culture les rejoindra, la formule ayant son poids marketing… et de rêve à l’horizon 2020. Le projet en soi s’inscrit dans une logique économique : « faire de la culture un vecteur de développement économique » dans lequel l’écrivain pourrait vivre de sa plume, l’artiste de ses pinceaux et le musicien de ses notes de musique.

Dans son approche, le ministère de la Culture fait, peut-être pour la première fois, la part des choses entre le Patrimoine qui se nourrit de culture matérielle et immatérielle et la Culture, plus tournée vers les industries culturelles et créatives, dans une logique d’écosystème, de complémentarité entre les professions et d’agrégation des compétences techniques et industrielles, avec les services, diffusion et distribution des produits culturels.

Patrimoine culturel, Culture 2020, le ministère voit double

La vision Patrimoine 2020 reste attachée à la protection et la valorisation du patrimoine, mais qui s’inscrit dans une logique de développement d’une économie du patrimoine culturel, avec l’ambition explicitement affirmée d’en faire un levier de développement économique global, porté notamment par le tourisme local et international.

La stratégie que vise à mettre en place Patrimoine 2020 s’appuie principalement sur la restauration, la valorisation et à la promotion des grands sites du patrimoine culturel, par région et par type de patrimoine (matériel et immatériel). Le Patrimoine s’inscrit ainsi dans une logique d’amélioration et de participation à l’attractivité d’un territoire par une démarche marketing appropriée et un gisement d’emplois à exploiter pour lutter contre le chômage et l’inactivité.

Par ailleurs, Patrimoine 2020, se donne pour finalité le renforcement des valeurs d’identité et de citoyenneté à travers le patrimoine et préconise son inclusion dans les manuels scolaires, parallèlement à sa fonction affirmée de levier de développement économique.

La culture a son secteur informel

L’approche Culture 2020, beaucoup plus complexe, s’articule autour des industries culturelles. Le livre, le cinéma, la musique, l’information, à travers ses médias audiovisuels et presse écrite, sont des chantiers où les déficits en intégration sont les plus patents. Comment faire de l’édition rentable sur le plan économique quand un « best-seller » au Maroc s’écoule à quelque 2 000 exemplaires sur une durée de trois ans. Pour donner un ordre de grandeur, les mêmes performances sont obtenues au Liban, en deux mois, pour un titre qui n’est pas nécessairement un « best seller ». Le tirage d’un livre n’incite pas à l’optimisme et rend l’opération qui mène au retour sur investissement encore plus aléatoire : le tirage moyen d’un livre s’est érodé, d’année en année : de quelque 3000 exemplaires, il y a une dizaine d’années, il se situait autour de 1500 exemplaires depuis la mi-90 et s’achemine vers des tirages « numériques » de 100 à 300 exemplaires, sinon à l’unité, sur commande... par l’auteur ou le lecteur ! Et ce malgré les aides à l’édition générale apportées par le ministère de la Culture, le Service Culturel de l’Ambassade de France et les fondations allemandes qui prennent en charge colloques et éditions des actes, consacrés à des problématiques économiques et sociales, avec le souci principal de « justifier » les dépenses d'un budget que de s’investir dans un projet culturel global.

L’échec dans l’édition s’explique par un écosystème défaillant : absence de promotion autour des nouvelles parutions, infrastructures de lectures quasi-absentes pouvant servir d’appui économique par des achats groupés, pouvoir d’achat des étudiants et des enseignants limité pour créer un marché dynamique dans les librairies. Et ces causes du marasme dans lequel se complait l’édition ne sont pas exhaustives, sans oublier que le livre a accouché de son secteur parallèle, avec ses ferrachas et ses « kiosques » de livres usagés ou photocopiés, en provenance, paraîtrait-il de pays du Moyen-Orient.

L’autre exemple est le cinéma qui existe à la production grâce aux subventions du CCM mais est absent des salles. Et pour cause : le pays compte 31 salles cinéma contre 247 il y a une quinzaine d’années. Le cinéma aussi fait face à son secteur informel, bien plus ancien que celui du livre, avec le piratage « qui représente un sida pour le cinéma », selon l’expression de Hassan Belkady, propriétaire des cinémas Rif, ABC et Ritz à Casablanca.

Abdallah BESMAÏN