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Actu Maroc

« L’unité nationale transcende les clivages politiques »

Interview


Rédigé par M. El ATOUABI le Jeudi 9 Avril 2020

Pour Lahcen Haddad, la voie de l’orthodoxie et de l’austérité prônée en début de crise aurait pu mener le pays vers un cataclysme économique.



Lahcen Haddad, député de l'istiqlal et ancien ministre du tourisme
Lahcen Haddad, député de l'istiqlal et ancien ministre du tourisme

Auteur d’une intervention remarquée, mardi, lors de la réunion de la Commission des finances et du développement économique au cours de laquelle a été examiné puis adopté le décret-loi n° 2.20.320 relatif au dépassement du plafond des emprunts extérieurs, Lahcen Haddad, député istiqlalien et ancien ministre du tourisme revient pour l’Opinion sur les enjeux de ce décret, ainsi que sur les principaux points ayant marqué son intervention le concernant.

-Le décret-loi instituant le déplafonnement du seuil initial de l’endettement extérieur vient d’être adopté dans le cadre de la commission des finances dans laquelle vous siégez. Cette mesure était-elle inévitable ?

-La loi des finances votée au parlement en décembre 2019 avait arrêté comme plafond infranchissable d’endettement extérieur le seuil des 31 milliards de dirhams. A l’époque, une crise d’une ampleur aussi gigantesque que celle que nous vivons actuellement était non seulement inenvisageable, mais carrément imprévisible, même dans le pire des scénarios. Ce qui impose l’adoption de mesures à la hauteur des défis qui se posent à nous aujourd’hui. Dans ce sens, le relèvement du plafond initialement prévu s’inscrit dans une logique de réactivité et d’adaptation au contexte actuel. Il était nécessaire et inévitable.

-Quels sont les usages prioritaires auxquels ces crédits seront dédiés ?

-Les réserves en devises sont généralement mobilisées à l’import. Il se trouve aujourd’hui que les principaux secteurs pourvoyeurs de devises au Maroc que sont le tourisme, les transferts des MRE, le textile et l’industrie automobile par exemple, sont en pleine tourmente et ne pourront plus assurer leur rôle de canal d’injection de devises dans l’économie marocaine. Ce qui aura des répercussions systématiques sur la balance des paiements, ainsi que sur les capacités d’importation et donc d’approvisionnement du pays en équipements et produits sanitaires, indispensables pour faire face à la pandémie. Mais également en pétrole, blé, orge et aliments pour le bétail, etc. Et c’est justement au comblement de ces besoins de première nécessité que devront être dédiés les crédits contractés à l’international, non pas au financement d’un quelconque train de vie dispendieux comme d’aucuns pourraient le penser.

-Comment peut-on estimer ces besoins pour savoir jusqu’à quel seuil d’endettement le Maroc pourrait aller ?

-La situation actuelle est d’autant plus complexe que la pandémie du coronavirus se conjugue à un autre fléau qui est celui de la sécheresse. L’estimation des besoins s’avère donc être un exercice aussi incertain que difficile puisqu’un grand nombre d’inconnues subsistent. Dont notamment la durée de la pandémie que personne ne peut prédire, celle de la sécheresse aussi et ses impacts profonds sur l’économie, spécialement en milieu rural.

Tout cela impose comme je l’ai dit dans mon intervention d’hier au sein de la commission une grande transparence et un énorme effort de communication de la part des autorités financières du pays et l’ensemble du gouvernement qui doivent nous éclairer d’abord sur l’existant en termes de devises et de besoins, puis sur l’envisageable à court et moyen termes, dans la mesure du possible bien sûr. Pour ce faire, j’ai demandé à ce que le même effort de transparence et de communication déployé autour de la situation sanitaire, soit entrepris pour la situation économique. Ceci dit, prédire un seuil d’endettement à l’heure actuelle me semble prématuré et difficile.

-Lors de votre intervention au sein de la commission vous avez appelé à plus d’implication du pouvoir législatif dans la prise des décisions élaborées au sein du CVE. Doit-on en conclure qu’il y ait eu de quelconques entorses à cette règle basique de la démocratie constitutionnelle ?

-Tel n’était pas mon propos puisque du moment que le décret-loi en question était traité au sein d’une commission parlementaire, il était évident que la logique constitutionnelle était respectée. D’un autre côté, la constitution elle-même autorise dans son article 81 le gouvernement à élaborer un projet de décret portant loi entre les deux sessions, mais que le texte doit être discuté au sein des deux commissions du Parlement, puis voté ultérieurement en séance plénière. De ce point de vue, la logique constitutionnelle a donc été respecté. Cela dit, ce que j’ai voulu exprimer lors de mon intervention, c’est la nécessité en ces temps de crise d’impliquer les acteurs législatifs aussi bien en amont qu’en aval du processus de prise de décision. Ce qui permettra une meilleure compréhension, une plus forte implication et donc un gain de temps précieux pour amorcer l’action.

-Vous avez également insisté sur l’implication des banques dans la mobilisation actuelle que vous jugez en deçà de ce qui devrait l’être. Ne serait-ce pas oublier que les banques font elles aussi partie des secteurs affectés par la crise ?

-Raison de plus qu’elles fassent montre d’une implication plus active au profit de leur clientèle composée de personnes physiques et morales actuellement en détresse et sans laquelle la crise où les institutions bancaires se trouvent actuellement ne ferait que s’amplifier. En somme, les banques doivent mettre la main à la poche pour encourager la circulation des flux financiers. Au lieu de cela on constate non seulement de l’atermoiement, mais également une certaine prédation. C’est ainsi qu’il nous a été rapporté que certaines banques essaient de se faire de l’argent sur le dos de leur clientèle fragilisée en appliquant par exemple des taux d’intérêts faramineux et inadmissibles sur les reports des échéances de crédits. C’est un calcul courtermiste dont les effets ne peuvent êtres que dévastateurs.

-Les emprunts concernés par le déplafonnement proviendront-ils uniquement de la Ligne de Précaution et Liquidité (LPL) comme semble le signifier la décision annoncée mercredi par BAM et le ministère des finances de procéder à un tirage sur cette même ligne pour un montant équivalent à près de 3 milliards de dollars ?

-Je tiens tout d’abord à préciser que cette Ligne de Précaution et de Liquidité avait été mise en place en 2012 par un ministre Istiqlalien des finances, en l’occurrence Monsieur Nizar Baraka l’actuel Secrétaire Général du Parti de l’Istiqlal. A l’origine, elle était fixée à six milliards de dollars qui ont été revus à la baisse afin de réduire la charge financière que le maintien de cette ligne implique. Maintenant, j’aimerais préciser que le fait de tirer sur la ligne de la LPL ne signifie nullement que le Maroc entend puiser uniquement dans cette ligne pour ses besoins en devises. Il existe d’autres circuits d’endettement qui sont actuellement explorés. 

-Il a été dit et écrit que la coloration politique dominante et uniforme de la majorité des membres du CVE pouvait constituer un handicap à ses actions qui gagneraient à être discutées dans un cadre plus contradictoire. Qu’en pensez-vous ?

-J’estime depuis ma position de député d’un parti de l’opposition, l’Istiqlal en l’occurrence, qu’il n’y a pas lieu de parler de politique dans le contexte actuelle où une unité nationale sans faille doit prévaloir. Cette unité nationale transcende les clivages politiques et nous amène à faire corps tous ensemble pour relever les défis de la conjoncture difficile que nous traversons. Elle n’est pas pour autant synonyme de pensée unique et ne signifie pas non plus l’exclusion de tout esprit de dialogue ou de contradiction.

Mais j’avoue avoir été envahi par un certain malaise lorsqu’un député d’opposition, comme moi, a voté contre l’adoption du projet de décret-loi sur le déplafonnement en raison de motivations purement politiciennes. Sinon pourquoi s’opposer au déblocage de crédits pour le financement de l’importation de produits de première nécessité en cette période crise comme les équipements sanitaires, le pétrole ou l’alimentation du bétail ? Je n’arrive pas à comprendre. Enfin, pour la composition du CVE et sa coloration politique, je tiens à témoigner qu’il s’agit d’une instance plus technique qu’autre chose dont je connais bien les membres et dont je peux donc témoigner de la droiture et de l’esprit d’engagement en ces moments difficiles.

 

Comment s'explique le changement total de paradigme économique par rapport à cette crise dont on a tenté au début d'atténuer les effets par des mesures d'austérité, avant de basculer vers un modèle plus keynésien basé sur l'encouragement de la demande?

- La voie de l'austérité basée sur la réduction des dépenses ne doit pas être absolue ! Il faut faire des choix et élaborer des critères qui permettent d’insuffler le maximum de cash dans la société et les entreprise, même en temps de crise. Mais pas immédiatement, puisqu'il faut attendre d'y voir plus clair. J'estime donc judicieux ce changement de paradigme qu'un grand nombre de pays semblent aujourd'hui privilégier.

Le Maroc doit persévérer dans cette voie qui me semble la seule à même de réduire les impacts néfastes de cette crise à court, moyen et long termes. Notre pays doit sortir du carcan de l'orthodoxie et des équilibres budgétaires. Il ne faut pas avoir peur d'un déficit budgétaire à 9 %, d'un taux d'endettement de 90 % ou d'une inflation à 5 ou 6%. L'essentiel est de gérer les effets immédiats de la crise, quitte à oeuvrer ultérieurement pour le rétablissement des équilibres une fois la pandémie vaincue.

Cela dit, à côté de l'endettement, d'autres voies existent pour maintenir les flux financiers. Je pense notamment à des mesures concernant la distribution des dividendes sur lesquelles le gouvernement doit se prononcer d'urgence. Et s'il n'y a qu'un seul chiffre à retenir à ce propos, c'est celui des 19,3 milliards de dirhams (MMDH) de dividendes que les sociétés cotées à la Bourse de Casablanca devraient verser cette année qui enregistre une légère hausse de 0,6% par rapport à l'exercice précèdent, selon les calculs de CDG Capital Research. Nos autorités financières doivent dire si ces dividendes doivent être redistribuées ou non. De mon point de vue, je pense qu’elles devraient plutôt être réinjectées dans l’économie nationale.
Propos recueillis par
M. EL ATOUABI

Intervention de Lahcen Haddad lors de la réunion de la Commission des Finances et du développement économique, mardi 7 avril.