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Culture

L’aventure, une donnée constitutive de la peinture elle-même

Peinture et aventure / Géricault, Benrbati, Saladi…


Rédigé par Hassan LAGHDACHE le Mercredi 26 Août 2020

Un peintre est un aventurier qui explore des domaines inconnus. Il peut alors perdre en partie le contrôle de soi ou se retrouver incompris et isolé.



L’aventure, une donnée constitutive de la peinture elle-même
Dans sa quête, rien n’est prévu et la part du hasard peut être forte. Mais un peintre est aussi celui qui tire partie de sa force intérieure pour transformer ce hasard en nécessité et sa destinée en choix contrôlés. Il peut alors devenir un modèle pour tous, l’aventure individuelle éclairant les aventures collectives. En 1824, Théodore Géricault peint le Radeau de la Méduse, un esquif perdu en mer au Sud du Maroc. Il représente à la fois le naufrage et la volonté de survie, ce qui est à la fois l’aventure en mer et celle de la vie. Au milieu des cadavres, des survivants cherchent désespérément à héler un navire au loin. Dans ce cas, ce naufrage montre aussi qu’on peut innover artistiquement et revisiter le genre pictural de la marine.

Illustrer les livres, construire l’imaginaire

Avec le développement de l’industrie du livre au XIXe siècle et le succès grandissant des romans d’aventure, les illustrations occupent une place de plus en plus considérable dans les constructions de l’imaginaire. Ainsi, Gustave Doré donne forme aux périples périlleux ; quant aux oeuvres de Jules Verne, elles sont publiées dans des éditions illustrées qui magnifient les épisodes les plus significatifs de l’aventure. Les peintres montrent alors les aventures des autres. Mais, par la peinture, ils peuvent aussi témoigner de leurs propres aventures qui sont alors les aventures de la peinture elle-même. Les performances artistiques de l’art contemporain ne sont-elles pas une « manière aventureuse de faire de l’art » ? Introduire l’image dans une culture, comme le fit Ben Ali Rbati (1861-1939), n’est-ce pas donner un autre moyen d’expression dont on ne sait pas ce qui en résultera ? Une aventure nouvelle commence. De même, pour ne prendre qu’un exemple, dans les années 1950 et 1960, Yves Klein a révolutionné le monde de la peinture en se lançant dans l’aventure. Il recouvrait le corps de ses modèles d’un bleu intense. Puis il leur demandait ensuite de créer des traces sur des toiles, laissant une part au hasard et aux aléas de la performance. Dans une même perspective, le travail plastique et chorégraphique de Jan Fabre est une autre forme d’aventure dont on ne sait exactement où elle conduira l’artiste et ses interprètes. L’aventure peut donc se vivre de multiples manières, par la mise en scène d’aventures réelles ou fictionnelles ou dans l’aventure de ses propres recherches picturales. Dans les deux cas, l’intérêt survient par la représentation de l’inhabituel ou de l’inattendu.

L’art pour surmonter les épreuves

Les peintres marocains conçoivent-ils l’aventure de leur entreprise différemment ? Pour certains, l’aventure picturale permet d’aller jusqu’au bout d’eux-mêmes, de vaincre ce qui fut pour eux une tragédie. Ils vont la revivre pleinement, au gré de diverses péripéties imagées, afin de se réconcilier avec eux-mêmes et de vivre sereinement les exigences contradictoires du rêve et de la réalité. Ces peintres utilisent l’image pour surmonter des épreuves : événement difficile, vie pénible, obstacles divers. En témoigne l’expérience d’Abbas Saladi. Pour d’autres, l’aventure picturale rime avec ouverture. Elle est découverte de l’altérité.

Le déplacement géographique ou mental de beaucoup de peintres implique la rupture des habitudes. Il favorise la découverte de nouveaux modes de pensée, l’expérience de différences ou, au-delà, celle d’une unité des conditions humaines. La peinture marocaine a parfois tenté de mener cette aventure à travers l’expérience du vide. Certaines oeuvres sont dépouillées de toute référence mimétique jusqu’à l’abstraction la plus radicale. Cette tendance constitue une autre forme d’aventure qui relève du vertige et, par, contraste, elle révèle l’intensité des existences. Ainsi, la surface de la toile est conçue comme un désert, réel ou figuré, souvent lieu de ces aventures à la fois minuscules et fondatrices. Ces peintres nous disent que la véritable aventure peut résider dans l’absence de toute narration, dans l’absence apparente d’aventure. Dans tous les cas, le peintre et ceux qui voient leurs oeuvres se découvrent dans l’aventure, qu’il s’agisse de la mise en scène de l’aventure ou dans l’aventure de la mise en scène. Il y a toujours prise de risque, refus du confort de se contenter de montrer ce qui est prévisible. L’aventure est alors pour certains non pas un élément extérieur de l’entreprise picturale, mais une donnée inhérente, constitutive de la peinture elle-même.

Dans l’aventure picturale marocaine, rien n’est jamais acquis, à la fois pour les individus et pour la révolution iconologique elle-même. D’autres formes d’aventure sont possibles. Certains peintres renoncent aux attraits matériels du marché de l’art, à ses illusions et donc au confort, au risque de leur marginalisation, préférant y substituer l’aventure de leur liberté. Ils soulignent que l’expérience picturale se trouve liée à des implications éthiques, c’est-à-dire des manières de se comporter et d’être au monde. Le surgissement des arts plastiques fut une aventure collective dont témoignent les possibles aventures personnelles de chaque plasticien.
 
Hassan LAGHDACHE
Critique d’art