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Culture

Jalil Bennani : «Les peurs viennent de l’inconnu, de l’inédit, de l’incertitude»


le Jeudi 9 Avril 2020

Psychiatre et psychanalyste, Jalil Bennani, observateur averti de la société marocaine, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont « Le corps suspect », « Un psy dans la cité » et « Psychanalyse en terre d’Islam » qui vient de paraître en traduction arabe.



Jalil Bennani, psychiatre et psychanalyste
Jalil Bennani, psychiatre et psychanalyste
L'humain peut-il vivre "naturellement" en confinement ?
« L’homme est un animal politique » a dit Aristote. Pour le philosophe, cela signifie que l’homme vit au milieu de ses congénères dans une cité soumise à des lois. Le confinement est une décision de l’État, les gouvernants devant protéger la vie et la sécurité des citoyens. Nous ne devons pas oublier que l’humanité a connu de grandes épidémies, comme la peste noire il y a 700 ans qui avait conduit aux mesures prophylatiques d’isolement. L'homme n'est pas le seul à vivre socialement, ses réactions, ses réflexes et ses mimétismes sont apparentés à ceux de l’animal, mais il possède une sociabilité et des relations avec ses semblables beaucoup plus évoluées.
 
Le langage différencie l’homme de l’animal ?
Parfaitement. Ce qui le différencie fondamentalement de l’animal c’est le langage qui lui confère des liens sociaux et une vie intérieure.  Grâce à la parole, nous pouvons communiquer, nous exprimer et être présents au monde. Nous avons besoin des autres pour nous identifier, nous rassembler, partager, c’est pourquoi le confinement, qui est subi, est aussi source d’isolement, de souffrances, de solitude, de séparation avec les proches. 
 
Quels sont les facteurs qui déclenchent les troubles psychiques, voire psychiatriques?
L’imprévu, l’inattendu, les peurs de la mort, la solitude, les tensions liées à une trop grande proximité des personnes entre elles. Pour les scientifiques ce virus est très différent de ce qu’on a connu jusqu’à présent, ce qui ne peut qu’accroitre les incertitudes. Les angoisses, les insomnies, les dépressions sont plus fréquentes. Ces troubles peuvent apparaître chez des personnes qui ne présentaient jusque-là pas de symptômes. Ils peuvent être exacerbés chez les patients suivis en psychiatrie ou en psychothérapie, ou au contraire être fondus dans le contexte où tout le groupe social est concerné. La peur de l’infection accentue ou favorise le développement des obsessions, les sorties même très limitées deviennent des phobies.
 
En période de confinement les gens rêvent, semblent-ils beaucoup, parfois des rêves d’angoisse ?
Même dans les rêves, la peur de la contamination apparaît, pour se croire infectés chez certains ou au contraire guéris chez d’autres, pour prendre des précautions, pour faire la fête après la crise.... Le rêve exprime les pensées les plus profondes, il est la traduction directe de l’inconscient. Les pathologies plus graves représentées par les psychoses comme les schizophrénies ou les paranoia peuvent décompenser. Évidemment, tout dépend à la fois de la structure psychique sous-jacente, des conditions sociales et thérapeutiques pour les personnes qui en ont besoin. Celles-là ne doivent pas hésiter à solliciter une écoute et des conseils auprès de leur thérapeute.
 
Quels conseils donnerez-vous pour vivre le confinement dans la sérénité?
Les effets du confinement différent selon l’âge, la profession, la catégorie sociale, la profession… Un grand élan de solidarité réapparaît dans notre société, renouant avec des valeurs traditionnelles d’aide, de soutien et de générosité. Cet élan  doit être encouragé et développé. Les adolescents, habitués à sortir, se trouvent privés de liberté de sortie et vivent assez difficilement cette situation ; il faut que les parents arrivent à nouer le dialogue avec eux et à partager des moments communs tout en respectant leur espace intérieur lorsque ces derniers en manifestent le désir.
 
Le confinement, c’est une retrouvaille avec les enfants ?
Oui, quant aux jeunes enfants, ils peuvent trouver des moments de bien-être avec leurs parents qui doivent se montrer sécurisants, en cette période de confinement, leur procurer des activités et un équilibre familial. Il faut également profiter du temps libre pour lire, méditer, faire tout ce qu’on n’avait pas le temps de faire au quotidien. C’est une période propice pour revenir aux valeurs essentielles de la vie en oubliant la course à la consommation et aux besoins non essentiels. Je conseille également de se tenir informé sans en abuser pour ne pas arriver à une saturation, ce qu’on pourrait appeler une « infobésité »,  car il faut garder le moral pour pouvoir tenir de longues semaines.
 
Pensez vous à la sortie de la période de confinement ?
Oui, bien sûr ! Sachant que les peurs viennent de l’inconnu, de l’inédit, de l’incertitude que nous vivons au niveau mondial, il est important de pouvoir se projeter dans le futur. L’homme a besoin d’avoir des limites, des repères et d’entrevoir un horizon. Nous devons avoir un regard profond sur l’histoire collective avec les grandes catastrophes qu’a connues l’humanité. Sur le plan individuel chacun a vécu des traumatismes de toutes sortes. En tant que psychanalyste, j’entends la réactualisation des douleurs, des maladies et des deuils chez les patients. Prendre conscience de ce passé permet de mieux vivre le présent et de se projeter dans le futur.
La solitude révèle les failles du monde globalisé, la fragilité de l’existence, la mortalité… Si en pays musulman la vie et la mort sont intimement liées, la maxime « Œuvre pour ta vie comme si tu allais vivre à jamais ; œuvre pour ta mort comme si tu allais mourir demain » prend aujourd’hui tout son sens.Tout cela devrait ouvrir la voie à davantage d’humilité, de générosité et d’écoute des autres. Il faut éviter que le confinement développe l’agressivité et l’individualisme. Cela passe par la maîtrise des instincts, l’éducation et la culture. On sait l’importance prise par le digital durant cette période.
 
La solitude le confinement est-il plus facile à supporter par des sociétés hyperconnectées ?
Nombre de professions ont pris conscience des avantages que procure l’intelligence artificielle, mais au niveau de la vie des individus, l’hyperconnectivité peut développer l’isolement et l’enfermement dans les réseaux sociaux. Il faudra redonner à la relation humaine toute sa place avec les contacts charnels, les sensations, les émotions. Dans nos modes de vie et dans tous les secteurs qui gèrent nos sociétés, il  ne faudra pas rater la sortie de crise d’un monde où tout est à repenser.  
 
Propos recueillis par : Abdallah Bensmaïn

  


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