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Invasions biologiques : une facture silencieuse de plusieurs milliards pour l’économie marocaine


Rédigé par L'Opinion Jeudi 15 Janvier 2026

Une étude publiée dans Scientific Reports (Nature) dresse, pour la première fois, une évaluation chiffrée de l’impact économique potentiel des espèces exotiques envahissantes au Maroc. Les résultats, fondés sur une analyse rigoureuse de données internationales, révèlent une vulnérabilité structurelle encore largement sous-estimée.



Le Maroc fait face à une menace diffuse, souvent invisible dans le débat public, mais dont le poids économique potentiel se chiffre en milliards de dollars par an. C’est le principal enseignement de l’étude « Biological invasions and their potential economic costs in Morocco », menée par une équipe internationale de chercheurs sous la direction de Jazila El Jamaai, de l’Université Abdelmalek Essaadi de Tétouan, et publiée dans Scientific Reports, la revue scientifique du groupe Nature.
 
Pour la première fois, ce travail propose une estimation globale et structurée des coûts économiques associés aux invasions biologiques au Maroc, en s’appuyant sur la base de données internationale InvaCost, référence mondiale en matière de quantification des impacts financiers des espèces exotiques envahissantes.
 
Les chercheurs ont recensé 343 espèces exotiques envahissantes établies au Maroc, soit environ 1,11 % de la biodiversité nationale. Ce chiffre, issu d’un croisement méthodique de bases de données internationales, de publications scientifiques et d’expertises nationales, illustre l’ampleur du phénomène dans un pays caractérisé par une forte diversité écologique et une intense ouverture commerciale.
 
Toutefois, seules 137 espèces disposent de données économiques exploitables à l’échelle internationale : 80 avec des coûts directement documentés, et 57 autres via des espèces « sœurs » du même genre. Près de 48 % des espèces envahissantes recensées ne disposent d’aucune estimation de coûts, ce qui conduit les auteurs à qualifier leurs résultats de largement conservateurs.
 
Une facture annuelle estimée entre 1,14 et 5,13 milliards de dollars
 
En extrapolant les coûts observés dans d’autres pays vers le contexte marocain — à l’aide d’ajustements socio-économiques (parité de pouvoir d’achat) et climatiques (zones de Köppen) — l’étude estime que l’impact économique annuel potentiel des invasions biologiques au Maroc oscille entre 1,14 et 5,13 milliards de dollars.
 
Deux niveaux de lecture sont proposés. À l’échelle nationale, les coûts cumulés se situent entre 1,57 et 2,47 milliards de dollars par an. À l’échelle locale, en tenant compte de la distribution spatiale des espèces sur le territoire, l’addition grimpe jusqu’à 5,13 milliards de dollars dans le scénario maximal.
 
Ces montants sont d’autant plus significatifs qu’ils placent le Maroc à un niveau de vulnérabilité comparable, voire supérieur, aux estimations moyennes pour l’ensemble du continent africain, pourtant rarement documentées avec une telle précision.
 
Des dégâts qui dépassent largement les dépenses de gestion
 
L’un des constats les plus marquants de l’étude réside dans le déséquilibre structurel entre coûts de dommages et coûts de gestion. À l’échelle nationale, les pertes économiques liées aux dégâts — agricoles, sanitaires, environnementaux ou infrastructurels — atteignent 1,47 à 2,32 milliards de dollars par an, soit un à deux ordres de grandeur supérieurs aux dépenses de prévention, de contrôle et d’éradication, estimées entre 97 et 149 millions de dollars.
 
Cette asymétrie reflète une tendance mondiale bien documentée : le sous-investissement chronique dans la prévention conduit mécaniquement à des coûts de réparation bien plus élevés une fois les espèces envahissantes installées.

Agriculture, santé et ressources hydriques en première ligne
 
Sans surprise, l’agriculture concentre la part la plus importante des coûts estimés, en particulier du fait des insectes phytophages. Parmi les espèces les plus coûteuses figurent Phenacoccus madeirensis, Cydia pomonella, Bemisia tabaci ou encore Ceratitis capitata, dont les impacts sont associés à des pertes de rendement, des rejets à l’export et des dépenses de lutte phytosanitaire.
 
Certaines espèces animales posent également des risques sanitaires et sociaux notables. Le rat brun (Rattus norvegicus), par exemple, génère à lui seul près de 191 millions de dollars de coûts ajustés, liés à la santé publique et aux infrastructures. Le moustique tigre asiatique (Aedes albopictus), bien que moins coûteux à ce stade, représente un risque croissant en raison de son rôle de vecteur de maladies.
 
Dans les milieux aquatiques, la carpe commune (Cyprinus carpio) et la palourde asiatique (Corbicula fluminea) illustrent les pertes subies par les pêcheries, les infrastructures hydrauliques et certains secteurs industriels.
 
Des disparités territoriales révélatrices
 
La cartographie des coûts potentiels met en évidence une forte concentration des impacts dans les régions économiquement et démographiquement dynamiques. La région Marrakech-Safi arrive en tête, avec plus de 335 millions de dollars de coûts estimés, suivie de Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma.
 
Ces zones cumulent plusieurs facteurs de vulnérabilité : densité urbaine, infrastructures stratégiques, ports, aéroports, agriculture intensive et flux touristiques. À l’inverse, certaines régions du Sud enregistrent des coûts très faibles, voire nuls, ce qui reflète autant une réalité écologique qu’un déficit de données et de surveillance.
 
Un angle mort des politiques publiques
 
Au-delà des chiffres, l’étude met en lumière un vide structurel dans la gouvernance des invasions biologiques au Maroc. Les auteurs soulignent la fragmentation des cadres juridiques, le manque de coordination institutionnelle et l’absence de données économiques nationales, qui ont jusqu’ici empêché une évaluation précise des coûts.
 
Fait révélateur : la dernière estimation officielle du coût de la dégradation environnementale au Maroc — 3,9 milliards de dollars, soit 3,5 % du PIB en 2014 — n’intégrait pas les invasions biologiques.
 
Les chercheurs insistent sur le caractère conservateur de leurs estimations. Plus de 60 % des espèces envahissantes identifiées ne disposent d’aucune donnée économique, ce qui signifie que le coût réel pour l’économie marocaine est probablement bien supérieur aux montants avancés.







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