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[ Interview avec le Président de l’Institut Mandela-Paris ] Il faut un management de coordination pour éradiquer le terrorisme


Rédigé par Wolondouka SIDIBE le Lundi 21 Juin 2021

Depuis la multiplication des attaques terroristes dans les trois frontières, Mali-Niger-Burkina, les inquiétudes fusent de toute part. Pire, la fin annoncée de la présence de la force Barkhane au Sahel pourrait aggraver la situation si rien n’est fait. Explications dans cet entretien avec Dr. Paul Kananura, Président de l’Institut Mandela-Paris, Expert international en Géopolitique et Sécurité stratégique.



[ Interview avec le Président de l’Institut Mandela-Paris ] Il faut un management de coordination pour éradiquer le terrorisme

- On épilogue beaucoup sur la paix et sécurité en Afrique. Pensez-vous qu’on est loin de cet idéal avec la multiplication de conflits violents ?

- « Quand les riches se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent » Jean Paul Sartre  (Le diable et le bon Dieu). Nous sommes dans cette dynamique du diable ; très loin de l’idéal de paix qui doit être la base du développement et de l’émergence de l’Afrique. L’extrémisme et l’idéologie violente sont favorisés par des fragilités économiques, sociales et politiques.
 
Mais quel est le rôle joué par les conflits violents dans la nouvelle lutte géopolitique sur une partie du continent ? La réponse est simple : les pays africains doivent être maintenus en état de soumission aux intérêts extérieurs à tout prix y compris l’encouragement des mouvements violents, où le fondamentalisme religieux et le mondialisme économique forment l’ossature d’une guerre hybride permanente pour faciliter le contrôle des ressources rares.
 Donc la menace terroriste s’inscrit dans la défaillance systémique des Etats minés par leurs faiblesses internes et par les appétits spéculatifs et rivaux des puissances étrangères. Les groupes terroristes s’installent sur des espaces de ressources prodigieuses que recèlent le sol et, surtout, le sous-sol, énergies fossiles, minerais, des plus communs aux plus rares, qui sont tout à la fois des facteurs d’influence, des champs de bataille et des lieux de pouvoir.

Les mouvements violents sont des agents du chaos au service de la guerre hybride. La diversité des visions géopolitiques et diplomatiques se superpose à des fragilités politiques internes pour attiser ou réactiver des conflits facilités par des éléments perturbateurs stratégiques. Les groupes terroristes se développent et fructifient sur les terreaux d’instabilité politiques et économiques.
 
Le terrorisme se nourrit des configurations socio-ethnico-géostratégico-religieuses complexes pour déstabiliser des Etats avec un objectif stratégique de prédation des ressources. Les conflits commencent toujours par des médias-mensonges, qui trompent, manipulent, conditionnent les opinions publiques à accepter que des gens qui ne se connaissent pas puissent s’entretuer au profit de gens qui se connaissent, mais ne s’entretuent pas.

Avec le terrorisme, la somalisation de l’Afrique est en marche rapide. Il s’agit de la consécration d’une nouvelle approche sécuritaire où une nébuleuse de réseaux terroristes et anti-terroristes joue un rôle complexe de « chaos stabilisateur » pour contrôler de ressources stratégiques et s’adapter à de nouvelles sphères d’influence géopolitique émergente et de compétition économique.

C’est le cœur d’une stratégie de la guerre hybride, celle du chaos  qui, en démolissant des États par des groupes extrémistes violents, provoque une réaction en chaîne de conflits locaux à utiliser selon la méthode antique du « diviser pour régner ». Cette approche était visible en Libye avec le lancement de l’opération « libération de Tripoli », le 4 avril 2019, du Maréchal Khalifa Haftal sous la bannière de l’Armée Nationale de Libération (ANL) et la contre-offensive par l’opération « volcan de la colère » du Premier ministre Fayez el-Sarraj qui rassemblaient les combattants et milices hétéroclites liés au Gouvernement d’Union Nationale basé à Tripoli. Ainsi la guerre asymétrique implique des groupes tactiques opérationnels contrôlés et équipés par des agents perturbateurs pour combattre des groupes de déstabilisation au profit des prédateurs de ressources naturelles.


- Le terrorisme et autres actes de groupements radicaux se multiplient en Afrique et cela dans un contexte où la France vient d’annoncer la fin de la force Barkhane au Sahel. Quelle analyse faites-vous à ce sujet ?

- Nous assistons impuissamment au glissement du terrorisme du Moyen-Orient vers l’Afrique et, surtout, vers son maillon faible à savoir le Sahel, où le Mali et la Libye sont la cible privilégiée de cette guerre hybride. La « guerre hybride ou asymétrique », c’est l’engagement combiné d’actions cinétiques et non cinétiques dans le but de générer de l’ambiguïté pour déstabiliser l’adversaire. « Hybridation » est une tendance stratégique avec les manipulations de l’information. C’est un défi pour l’Afrique qui la vit en plein régime.
La sécurité et la défense sont avant tout des questions hautement nationales qui relèvent de la souveraineté. Les acteurs anti-terroristes sont nombreux au Sahel sans management de coordination. Chacun a ses options, son agenda et ses intérêts. Les acteurs nationaux sont voués à la lutte anti-terroriste avec parfois des moyens inférieurs à ceux des mouvements terroristes.

Les acteurs multinationaux tissent en toute discrétion un vaste réseau de bases militaires avec un objectif de surveiller les organisations terroristes, lutter contre le trafic illicite et assurer la sécurité des compagnies multinationales. Cet objectif les incite à adopter une stratégie de « casser la pyramide et tondre le gazon » qui consiste à désorganiser les réseaux djihadistes en coupant les têtes pour affaiblir les bases du terrorisme.

Cette option d’affaiblissement du « haut de la pyramide » ne permet pas de détruire la base qui s’élargit progressivement dans le temps et dans l’espace. Voilà le nœud du problème qui fait que les populations n’ont pas confiance à toutes ces structures inopérantes à leurs yeux.
 
L’annonce de la fin de la force Barkhane au Sahel s’explique par la vision stratégique déterminée par des intérêts divergents. Le Sahel subit de plein-fouet les défis et les conséquences de la guerre hybride sans avoir une réponse asymétrique adéquate. Le terrorisme y est devenu, comme partout ailleurs, le vecteur de la nouvelle stratégie de confrontation géopolitique des puissances dans le monde.

Le dispositif Barkhane était enlisé et sans voie de sortie du bourbier avec une hostilité croissante des populations et des zones d’insécurité hors contrôle au nord, au centre du Mali et au nord du Burkina.
 
Ce désengagement doit être une occasion pour l’Afrique de rattraper son retard dans les domaines de l’intelligence, du renseignement et de projection des forces spéciales sur le théâtre des opérations asymétriques. Les pays africains doivent se doter des moyens de renseignement indépendant pour mieux cibler et mener des opérations contre les groupes terroristes.
 
Et c’est possible ! Il suffit d’un simple avion de tourisme - un Pilatus PC-12 – équipé d’électronique et de caméras, pour effectuer des missions  de quadrillage des zones où sévissent les groupes identifiés comme terroristes. Il peut mener en toute discrétion une surveillance efficace afin de repérer les déplacements des groupes jugés dangereux et de collecter le renseignement pour détruire les cibles.
Rompre les cycles de violences, d’instabilité et d’insécurité, largement suscités par l’instrumentalisation des groupes terroristes et criminels, doit être une priorité des Etats africains avec le soutien international sincère. Avec la prolifération des experts privés en quête du marché gigantesque et des services de renseignement qui ne partagent pas toutes les informations utiles pour localiser ou analyser les déplacements des groupes terroristes, la conquête informationnelle des espaces fragiles doit être une priorité des Etats.
 
Dans ce cas, nous recommandons le renseignement populaire de type éthiopien, où les populations sont des alliés des services de sécurité pour la protection de tous. Cela demande une gouvernance sécuritaire inclusive, où toutes les composantes de la nation se voient dans la composition des services de sécurité. L’inclusivité ou représentativité visible des communautés dans l’appareil sécuritaire est un gage de sécurité collective.


- A votre avis, la mutualisation des forces peut-elle constituer un moyen efficace pour éradiquer le terrorisme notamment aux trois frontières Mali-Burkina-Niger ? Si oui, comment faut-il y procéder ?

- Le Sahel est la cible des différents groupes armés et des islamistes, tels que le Groupe de Soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), AGR (Alliance des Gardiens de la Religion), l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) ainsi que les rebelles touaregs du MNLA et peuls du FLM (Front de Libération du Macina). La crise libyenne a été un accélérateur de la crise sahélienne qui couvait depuis longtemps à cause de la faillite des Etats sahéliens en déliquescence institutionnelle et économique.
 
L’exacerbation des tensions ethniques et religieuses sur fond de rivalités régionales et d’ingérences étrangères présente le risque permanent d’incertitude et d’instabilité au Sahel,  comme l’a prouvé, en 2019, l’exaction des Peuls au Mali par des groupes sous faux drapeau au vu et au su de toutes les forces nationales, africaines, françaises, internationales et onusiennes.

C’est vrai que la mutualisation des forces constitue un moyen efficace pour éradiquer le terrorisme. Mais tout dépend de quelle mutualisation et surtout de la volonté politique d’éradication du terrorisme à partir d’assèchement de financement et d’équipement des réseaux djihadistes.  Nous avons un exemple de mutualisation inopérante : le Comité Intergouvernemental des Services de Sécurité Africains (CISSA), créé le 26 août 2004 à Abuja, qui est un mécanisme d’échanges d’informations et d’analyses.
 
Mais il n’est pas en phase opérationnelle par manque de volonté politique et des influences extérieures négatives. Dans cette optique, la création du G5 Sahel, nécessaire pour la sécurisation régionale, est une fuite de responsabilité internationale de lutte contre le terrorisme dont l’échec sera amputé aux forces locales qui n’ont pas tous les moyens nécessaires pour mener des actions militaires. Et d’ailleurs ses interventions dans les trois frontières Mali-Burkina-Niger sont soumises à des accords et attentes politiques alors que les contingents de ces pays sont intégrés dans son dispositif militaire.
 
Bref, le G5 Sahel, comme instrument pour mobiliser forces et finances de la communauté internationale, peut venir en appoint de la puissance nationale pour soutenir le combat contre le terrorisme.
 
La présence militaire occidentale et onusienne n’a pas empêché l’insécurité et la violence de s’étendre dans la région du Sahel, et leurs gouvernements sont en adaptation permanente de stratégie d’intervention face à une croissance de la présence sécuritaire sino-russe qui invente de nouveaux projets de coopération afin de prendre pied en Afrique. Il faut d’ailleurs s’inquiéter de la militarisation excessive de la région du Sahel où presque toutes les armées du monde sont présentes. Ceci constitue également un appel d’air pour les groupes terroristes et extrémistes de tous ordres.


- La Force d’attente de l’Union africaine tarde à voir le jour. Comment expliquez-vous cette situation alors qu’il y a urgence ?

 - La grande vérité axiomatique que les Africains refusent de comprendre est que toute sécurité réelle est toujours collective. Le pays qui veut devenir stable et prospère doit se préoccuper des situations de conflits des pays voisins. Cela a manqué en Libye où l’intervention internationale opérée sans plan de sortie politique, le « service après-vente » n’a pas été assuré pour mettre à l’abri les pays voisins et de la région.

Avec des forces de défense et de sécurité excellentes pour bastonner des populations et incapables de faire face à un moindre petit groupe de rébellion ou terroriste, certains pays africains manquent  de doctrine de la prévention et de l’anticipation des situations de fragilités ou asymétriques, de pensée stratégique de sécurité et de défense, d’autonomie de décision stratégique et souveraine et de vision de puissance et d’influence qui forment la protection des intérêts communs.
C’est ce gap d’indépendance décisionnaire et de projection stratégique et prospective qui explique le retard de mise en place des forces panafricaines capables de faire face à l’incertitude permanente, à la déstabilisation chaotique avec des lignes de fracture sécuritaire,  et au processus en marche de somalisation de l’Afrique.
 
Nous incitons les pouvoirs publics à avoir une vision multiforme de traitement des situations de fragilités qui repose la question en matière de sécurité sur la base de stratégies pertinentes et judicieuses de lutte contre le terrorisme.

Il est impératif de considérer la chose sécuritaire sur une nouvelle approche doctrinale d’anticipation : passer de la doctrine de la contre insurrection à la doctrine contre-terrorisme pour faire face aux différentes menaces asymétriques ; groupes terroristes, trafics illicites et banditisme international.
 
Il est temps de passer des opérations militaires classiques pour laisser place à des opérations spéciales chirurgicales, visant à monter des « neutralisations ciblées » contre les chefs et les sous-chefs djihadistes identifiés par le renseignement tout en évitant les dégâts collatéraux. Cela sera possible grâce à l’effectivité opérationnelle des Forces d’attente de l’Union africaine qui présagent l’embryon de l’Armée africaine des Etats-Unis d’Afrique, seule capable de faire face aux défis posés par l’extrémisme, le radicalisme et le terrorisme, l’immigration clandestine et l’instabilité politique.


- Quel peut-être le rôle ou l’apport du Maroc dans cet effort de sécurisation en Afrique ?

- En matière de terrorisme, le Maroc est l’un des pays les mieux informés au monde et le premier en Afrique. L’expertise sécuritaire marocaine fait partie du package de la diplomatie et de la coopération du Royaume avec les pays frères et amis africains. L’apport du Maroc consiste à partager des renseignements, à former des forces de défense et de sécurité des pays frères et amis, et à intervenir le cas échéant sur les théâtres d’opération asymétrique. Le Maroc est très actif contre le crime organisé dans le Sahel.

Le rôle du Maroc se joue aussi au niveau religieux avec la promotion de l’Islam tolérant et apaisé en symbiose avec l’esprit africain du vivre ensemble. Ce rôle se concrétise par la formation des Imams africain (e)s à l’Islam de paix pour faire face à l’extrémisme religieux avec la promotion d’un principe de tolérance fondé sur l’islam inspiré par l’Islam dont la principale branche de l’Islam Soufie, la Tariqa, Tidjanya, Malékite, en particulier en Afrique, est très souhaitable.
 
Cela évitera de faire l’amalgame des Versets dont l’interprétation des textes sacrés est très dommageable aux populations illettrées ou pauvres d’esprit qui dévient facilement vers l’intolérance, le sectarisme ou la violence pour complexifier des situations de fragilités communautaires déjà à l’œuvre.
 
C’est dans cette dynamique que le Maroc oriente ses efforts de sécurisation de l’Afrique par la promotion de l’Islam de paix et de la cohabitation religieuse pacifique, en expliquant clairement que les organisations terroristes se convertissent en trafiquants mafieux de tout genre sous couvert mensongère de la défense de l’islam.
 
L’expérience marocaine en matière de sécurité est une chance pour le Continent en quête de sécurisation dans les différents domaines. Le défi à relever en Afrique est celui de la gouvernance inclusive au bénéfice des populations par des actions de développement avec une articulation des approches d’interventions en « 4D » : diplomatie, défense (et sécurité), développement (vivable) et droits (des populations) pour empêcher la guerre de tous contre tous.
 
C’est le sens de la vision royale de coopération Sud-Sud, prôné vigoureusement par Sa Majesté Le Roi Mohammed IV, que Dieu le Glorifie. Préparer nos peuples aux défis et menaces sécuritaires et/ou géostratégiques est la mission fondamentale de l’Institut Mandela. C’est le combat de notre génération pour la survie et la sécurité globale de l’Afrique.
 
D’ailleurs, dans son rapport 2019, l’Observatoire Boutros-Ghali du maintien de la paix souligne bien, à ce sujet que le Maroc possède une expérience significative des OP sur plusieurs zones de conflit en Afrique, en Europe ou ailleurs. Le Royaume est à la 12ème place des fournisseurs de troupes aux missions des Nations unies. Il occupe le 2ème rang dans le monde arabe et le 6ème en Afrique. Ce qui dit en long sur le rôle et l’importance du Maroc dans le maintien de la paix et de la sécurité en Afrique et au-delà du continent.
 

Bon à savoir

L’Institut Mandela, c’est la pensée stratégique au service de l’intelligence collective. C’est un think tank de réflexion de haut niveau ouvert aux décideurs, aux acteurs privés, à la société civile et aux experts. Il se consacre aux missions stratégiques de promotion de l’émergence de l’Afrique et des valeurs de « Société ouverte » et de Paix grâce à une « diplomatie intellectuelle ».
 
C’est aussi une marque déposée, enregistrée sous le n° 174 384 853 et publiée au Bulletin officiel de la Propriété industrielle n° 17/51. Il mène des actions d’expertise et de lobbying pour l’émergence de l’Afrique. Ses propositions sont adressées aux pouvoirs publics, à la communauté internationale, aux acteurs privés et à la société civile pour prendre des décisions visionnaires.
 
Les fondamentaux de la sécurité stratégique, de l’économie vivable, de la gouvernance inclusive et de la prospective stratégique sont au cœur des actions de l’Institut qui tournent autour de six axes de recherche. Il s’agit de la sécurité, la paix et le développement vivable ; l’émergence de l’Afrique ; la géopolitique et géostratégie des matières premières. Ces axes concernent aussi de l’africanisation de la démocratie ou encore les perspectives de la gouvernance africaine sans oublier l’énergie et l’environnement. 
 
 

  


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