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[Interview avec la Représentante de l'OMS au Maroc] « Il faut veiller à doter l’Agence nationale de médicaments des moyens nécessaires pour réaliser un travail de qualité »


Rédigé par Anass MACHLOUKH le Mercredi 7 Juillet 2021

La Représentante de l’Organisation Mondiale de la Santé livre sa vision de la refonte de la politique pharmaceutique. Agence nationale de médicaments, accès des citoyens au marché, industrie médicale, Maryam Bigdeli nous explique cette réforme décisive.



- Le ministère de la Santé s’apprête à redéfinir la politique pharmaceutique du Maroc, en collaboration avec l’Organisation Mondiale de la Santé, dont vous êtes la Représentante. Quel est votre apport à cette initiative ?

- Le rôle de l’OMS est entre-autres d’accompagner la formulation des politiques de santé, à la demande des gouvernements, et de s’assurer que les recommandations, normes et standards internationaux sont pris en considération dans ces politiques.

En particulier, il est important que les politiques de santé soient basées sur les données probantes et l’évidence contextualisée, et qu’elles soient formulées selon une approche participative qui prenne en compte les perspectives des différents acteurs qui participeront à la mise en oeuvre de ces politiques. La disponibilité des médicaments présentant la qualité, l’efficacité et la sécurité requises ainsi que l’accessibilité financière et géographique pour la population demeurent un objectif fondamental de la politique pharmaceutique.

Dans ce cadre, nous accompagnons l’évaluation de la politique en place depuis 2017, ainsi que l’impact de différentes décisions comme le décret de fixation des prix des médicaments. Les résultats de ces examens permettront de cadrer la concertation des acteurs, un processus que nous avons aussi accompagné à travers l’atelier de la semaine dernière, afin de formuler les axes stratégiques de la nouvelle version de la politique pharmaceutique nationale 2021-2025.


- Tous les acteurs concernés semblent convenir de la nécessité de mettre en place une Agence nationale des médicaments. Selon vous, cette instance régulatrice est-elle indispensable ? Quelles devraient être ses attributions ?

- En effet, l’OMS insiste sur un mécanisme de gouvernance du secteur pharmaceutique qui puisse répondre aux ambitions du secteur et aux objectifs fixés par la politique pharmaceutique nationale. De nombreux pays ont opté pour une Agence Nationale du Médicament pour répondre à ce besoin. Si c’est ce que décident les acteurs du secteur pharmaceutique au Maroc, il faudra veiller à doter l’agence des moyens nécessaire à réaliser un travail de qualité et à définir son rôle clairement par rapport à celui d’autres institutions tels que les départements ministériels et les autres agences nationales.


- Plusieurs experts proposent d’établir une liste des médicaments prioritaires, accessibles gratuitement, vous en convenez ?

- L’OMS recommande la définition et l’adoption d’une liste nationale de médicaments essentiels. Cette liste n’est pas unique, mais adaptée aux différents niveaux de structures de soins et basée sur les données scientifiques et l’opinion des experts. La liste de médicaments essentiels est une des bonnes pratiques préconisées dans le secteur pharmaceutique. Le mécanisme de financement des médicaments inclus dans cette liste doit être discuté selon les mécanismes de couverture santé en place dans le pays.

Les recommandations de l’OMS sont, d’une part, l’usage des médicaments génériques, et, d’autre part, le fait que ces médicaments soient accessibles géographiquement et financièrement.


- Parmi les recommandations de l’atelier inaugural, on trouve l’autorisation de la substitution des médicaments génériques par les pharmaciens, qu’en pensez-vous ? Cela ne risque-t-il pas d’exacerber le phénomène d’achat des médicaments sans prescription ?

- Pas du tout ! La substitution générique est un standard international qui a montré ses preuves dans la mise en place d’un usage rationnel des médicaments. Médicament générique ne veut pas dire médicament sans prescription. Par exemple, les antibiotiques sont en principe sur ordonnance uniquement, mais dans le cadre de la substitution générique, c’est la version générique qui est offerte au patient en priorité, et ce, même si le médecin a prescrit une marque particulière.

Ceci permet de s’attacher à la valeur thérapeutique du médicament et non pas à sa valeur commerciale, car si les génériques sont autorisés à la vente, c’est parce qu’ils ont fait l’objet d’études spécifiques montrant leur équivalence avec les médicaments dits “de marque”.

Les seuls médicaments pour lesquels la substitution générique ne peut pas être opérée sont ceux à marge thérapeutique étroite, pour lesquels les déviations de doses très faibles peuvent engendrer des effets importants. Ces médicaments sont en général bien identifiés et sont exclus de la substitution générique.


- Concernant le développement de l’industrie pharmaceutique, quelles sont les recommandations de l’OMS au Maroc ?

L’OMS recommande le développement d’une industrie pharmaceutique nationale qui puisse répondre aux besoins de santé publique du pays. L’équilibre entre les objectifs de santé publique et les objectifs de développement industriel et de rentabilité commerciale doit être préservé grâce à une régulation adéquate. Le Maroc a également un potentiel de contribuer à l’accès aux médicaments dans d’autres pays grâce à son industrie, et c’est un atout qu’il faut promouvoir.


- Quelles sont, à votre avis, les principaux dysfonctionnements qui compliquent l’accès des citoyens aux médicaments au Maroc ?

- Ce n’est pas tant mon avis que celui des acteurs du secteur pharmaceutique au Maroc qui est important. Je pense qu’il faut attendre la fin du processus en cours pour répondre à cette question pour que notre opinion ne soit pas basée sur des avis ou des impressions mais plutôt sur les informations et les données probantes venant du terrain.
 
 
Recueillis par Anass MACHLOUKH

 

Bio


Maryam Bigdeli : la voix de l’OMS au Maroc
 
Pharmacienne de formation, Maryam Bigdeli a un doctorat en sciences de la santé publique de l’Université Libre de Bruxelles. Son expertise se situe dans les domaines du financement de la santé, de la gouvernance des systèmes de santé ainsi que de l’accès aux médicaments essentiels. Elle a commencé sa carrière avec Médecins Sans Frontière en Guinée, où elle gérait une centrale d’achat de médicaments dans la région de N’Zérékoré. Elle fit partie de l’Alliance pour la Recherche en Politiques et Systèmes de Santé où elle a géré un projet de recherche multi-pays sur l’accès aux médicaments.

Maryam Bigdeli dispose d’une longue carrière au sein de l’Organisation Mondiale de la Santé, Avant sa nomination à la tête du bureau de l’OMS au Maroc, Mme Bigdeli a travaillé au siège de l’OMS à Genève dans le Département de la Gouvernance et du Financement des Systèmes de Santé où elle s’est occupée des aspects normatifs de la gouvernance tout en appuyant de nombreux pays de la région tels que le Maroc, la Jordanie ou le Pakistan. Avant de rejoindre le siège, elle a vécu près de dix ans en Asie du Sud-Ouest où elle a travaillé pour l’OMS au Laos et au Cambodge.

Elle a aussi une expérience en économie de la santé et en pharmaco-économie pour l’Organisation Européenne pour la Recherche et le Traitement du Cancer ainsi qu’au Département de l’Economie de la Santé de l’Ecole de Santé Publique de l’Université Libre de Bruxelles.