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Culture

Interview avec l’équipe du film malgache « Disco Africa » : « Un film sur l’avenir que nous souhaitons pour la jeunesse malgache et africaine »


Rédigé par Yassine ELALAMI le Samedi 16 Décembre 2023

Alors que plusieurs réalisateurs malgaches décident de quitter leur pays natal en raison du manque flagrant de moyens et de l’intérêt réduit accordé au cinéma à Madagascar, Luck Razanajaona a une opinion différente. Interview avec Luck Razanajaona, réalisateur de Disco Africa, Jonathan Rubin, producteur du film, et le distributeur Herizo Rabary.



A gauche : Luck Razanajaona, au centre : Jonathan Rubin et à droite : Herizo Rabary.
A gauche : Luck Razanajaona, au centre : Jonathan Rubin et à droite : Herizo Rabary.
  • Le choix de rester à Madagascar et de construire une carrière dans son pays a-t-il été difficile ?
 
Jonathan : Luck aurait pu facilement partir en Europe pour mener une carrière de cinéaste avec tous les moyens nécessaires. Cependant, il a délibérément choisi de rester dans son pays. Luck est convaincu qu’à travers son art, il a le pouvoir d’apporter des changements. C’est pourquoi il a décidé d’insuffler une conscience politique à ses personnages dans le film.

Luck : Dans mon film, j’ai tenté de mettre en avant le lien avec la terre, montrant que malgré les défis, rien ne justifie l’abandon de son propre pays.
 
  • D’où est venue l’idée pour ce film ? 
 
Luck : Après avoir obtenu mon diplôme à l’École Supérieure des Arts Visuels de Marrakech (ESAV), je suis retourné directement à Madagascar. À l’époque, je m’engageais beaucoup dans des actions sociales, notamment auprès des enfants des rues. J’ai rapidement observé que notre pays fait face à une instabilité économique quasi-permanente, même si certains essaient de prétendre le contraire. C’est surtout la jeunesse qui en paie le prix, privée d’accès à la culture et à une éducation à la hauteur de ses attentes

C’est de là qu’est née la question centrale du film : quel avenir peut espérer une personne dans la vingtaine, confrontée à ces obstacles ? Le film est également imprégné de musique, une forme de nostalgie de l’Histoire de l’Afrique. Nous n’avons pas de réponse toute faite pour l’avenir, mais à travers le film, nous témoignons du passé et rappelons que nous avons le pouvoir de changer le présent. C’est là l’essence de mon film.

 Jonathan : Notre collaboration avec Luck remonte à 2016. À cette époque, le synopsis du film n’était qu’une poignée de paragraphes et des idées éparpillées un peu partout. L’écriture du film a commencé même avant cette période. Il s’agit d’un projet dont la gestation a pris presque 10 ans, impliquant plusieurs scénaristes, chacun apportant sa vision unique, renforçant la psychologie des personnages et le symbolisme dans ce long-métrage.

C’est le travail collectif qui constitue le cœur de ce projet, lui conférant cette touche commune que ce soit pendant sa production, impliquant à la fois l’équipe française et celle malgache, ou dans le film lui-même. Nous croyons en la force du travail d’équipe, c’est ensemble que nous pouvons accomplir des choses remarquables.
 
  • En quoi le film vise-t-il à impulser un changement et à contribuer à l’émergence du cinéma à Madagascar ?
 
Jonathan : Le film lui-même représente une tentative de catalyser des changements et de contribuer à l’émergence d’une scène cinématographique dans ce pays. Le cinéma est une rareté à Madagascar, principalement en raison du manque flagrant de moyens et du faible intérêt porté à l’industrie en général.

Herizo : C’est également un moyen pour nous de mettre en lumière la nécessité d’une véritable politique culturelle, notamment à travers le cinéma. Nous cherchons à interpeller les autorités locales et à leur faire comprendre que la grande majorité du peuple malgache est composée de jeunes, avec près de 66 % de la population ayant moins de 25 ans. Ainsi, il s’agit d’une population désireuse de construire son avenir et de définir son identité. Luck et moi partageons la conviction que le cinéma a le potentiel d’entreprendre cette tâche.
 
  • Comment évaluez-vous la situation du financement dans le domaine de la culture et du cinéma à Madagascar ?
 
Luck : Le budget alloué au ministère de la Culture et de la Communication de Madagascar est l’un des plus faibles au monde. Cependant, au cours des cinq dernières années, nous avons constaté une prise de conscience quant à la nécessité de développer ce secteur. Des politiques ont été adoptées pour la mise en place d’une infrastructure dédiée à la culture. Cependant, nous sommes encore loin de disposer des conditions nécessaires pour entreprendre une production cinématographique ou culturelle.

Jonathan : Madagascar est l’un des pays les plus pauvres au monde, il est donc naturel que la culture et le cinéma soient les derniers à bénéficier d’une restructuration. Il est compréhensible qu’au-delà des arts, des besoins fondamentaux, tels qu’un toit au-dessus de nous, soient considérés comme plus primordiaux qu’un film ou une pièce de théâtre.

Herizo : La plupart des cinéastes malgaches ont poursuivi leurs études au Maroc, faute d’écoles de cinéma à Madagascar. Personnellement, je trouve positif que ces études aient lieu dans un pays frère et africain, avec lequel notre pays entretient des liens historiques. Cela nous permet de prendre le développement cinématographique et culturel au Maroc comme exemple. C’est encourageant de voir l’Afrique soutenir l’Afrique.
 
  • Parlez-nous un peu des conditions auxquelles vous étiez confrontés durant le tournage...
 
Herizo : Une anecdote qui me vient à l’esprit : nous avons approché une dizaine de personnes expérimentées dans le domaine pour apprendre les coulisses du métier, et leur réponse était toujours : «Vous allez vraiment faire un film à Madagascar, et en plus un long métrage !». Ils riaient pendant de longues minutes.

Jonathan : Nous avons dû tout amener de l’extérieur, du matériel aux techniciens, car il n’y avait pas de main-d’œuvre locale capable de le faire fonctionner.

Luck : Face à cette réalité, nous avons pensé que la solution logique serait de commencer par réaliser un court métrage. Cela permettrait aux équipes malgache et française d’échanger des expériences, favorisant ainsi le développement du savoir-faire à Madagascar. Ainsi, pour le tournage de «Disco Africa», nous aurions au moins une base minimale de connaissances. Mais nous n’avons pas baissé les bras, on avait la conviction et le courage pour mener ce projet. 

Cinéma malgache : Du martyre de Rasalama à la renaissance avec « Disco Africa »

Dans les annales du cinéma malgache, «Rasalama Martiora» demeure une relique perdue du passé. Réalisé en 1937 par le diacre Philippe Raberojo, ce film commémoratif, rendant hommage à la martyre protestante Rafaravavy Rasalama, a tracé les débuts du cinéma malgache en noir et blanc sur une durée de 22 minutes. Président d’une association de citoyens français d’origine malgache, Raberojo a utilisé une caméra de 9,5 mm pour concrétiser son projet, qui, malheureusement, est aujourd’hui considéré comme disparu.

Les décennies qui ont suivi ont été marquées par des crises politiques, jetant une ombre sur la scène cinématographique malgache. Bien que Madagascar ait recouvré son indépendance en 1960, l’instabilité persistante a transformé les cinémas en lieux de culte, précipitant ainsi la quasi-extinction de toute l’industrie cinématographique. À ce jour, Madagascar demeure dépourvu de cinéma public.

Lueur d’espoir dans ce panorama, l’industrie cinématographique a timidement entamé son retour en 2006 avec la création des Rencontres du Film Court (RFC). Ce festival, actuellement le seul du genre à Madagascar, a insufflé une nouvelle vie à la scène cinématographique malgache.

Face à ce vide culturel, Luck Razanajaona et son équipe ont entrepris la mission audacieuse de raviver le cinéma malgache avec «Disco Africa». Ce long métrage, tissé autour d’une quête de vie dans les mines de saphir clandestines, plonge dans une aventure inattendue. À travers les yeux d’un jeune malgache, le film expose une réalité poignante, mêlant les retrouvailles avec le passé, la mère, les amis, et la lutte contre la corruption qui ronge le pays.